Lundi 9 novembre 2009

Oronoko l'esclave royal
Aphra Behn
éditions la Bibliothèque


Plus j'avance dans  la lecture de mes 1001 livres... plus les écrivains femmes se multiplient. Après madame de la Fayette, voici donc une autre femme du XVIIe siècle, Aphra Behn, anglaise. Mais alors que La Fayette était plus une dilettante de la littérature qu'autre chose, femme oisive de la Cour, Aphra Behn, qui fut d'abord rien moins qu'espionne pour le compte de son pays, fut par la suite enfermée en prison pour dettes et n'eut d'autre choix pour s'en tirer que de vivre de la seule manière qu'elle connaissait: l'écriture.
Oronoko, présenté comme une histoire vraie par son auteur qui se place à la fois comme témoin et actrice mineure du récit, raconte la vie d'un prince africain, Oronoko. Ce jeune homme, beau et courageux, tombe amoureux d'une femme tout aussi belle, Imoinda qui, à son tour, succombe à ses charmes. Hélas pour eux, le monarque, grand-père d'Oronoko, tombe aussi amoureux de la belle et, malgré son impuissance et l'engagement des deux jeunes gens l'un envers l'autre, décide de faire d'Imoinda sa femme. Mais, se rendant compte de la passion d'Imoinda pour son petit-fils, il ne tarde pas à s'en débarrasser en la vendant en esclavage aux colonies anglaises des Indes orientales. Oronoko, désespéré, se fait bientôt capturer à son tour et rejoint involontairement l'amour de sa vie. Tous deux connaissent de brefs instants de bonheur. Imoinda tombe enceinte: Oronoko veut offrir à sa famille la liberté et, pour le bien de sa femme, harcelée par un riche blanc, et celui de l'enfant à naître, mène une révolte d'esclaves qui, malheureusement pour lui, va mal tourner...

Le roman d'Aphra Behn, qui est d'ailleurs plus une grosse nouvelle qu'autre chose, est très original. Je suppose qu'il fallait un certain culot à cette époque de colonisation pour mettre en scène un héros noir dont les qualités physiques et morales n'ont rien à envier à celles d'un héros blanc. Qui plus est, l'auteur fait une condamnation sans équivoque de l'esclavage. Oui, maintenant ça paraît évident mais, pareil, à l'époque, cette prise de position était à mon sens plutôt courageuse. Aphra Behn subtilement n'invoque aucune "raison" contre l'esclavage et ne cherche pas à lancer un débat, préférant jouer sur la corde sensible du lecteur et sur ses sentiments pour dénoncer la condition misérable de ses hommes que la malchance a privés de liberté.

Et le style d'Aphra Behn me direz-vous? Et bien là, je suis bien en peine de vous répondre. En effet, je n'ai pas lu le roman dans sa version originale. En temps ordinaire, cela n'aurait certes pas une importance démesurée, mais ici cela joue beaucoup car le texte n'a pas été réellement traduit, mais "imité de l'anglais" par Pierre-Antoine de la Place, érudit du XVIIIe siècle qui fut aussi le traducteur de Shakespeare. Ainsi, la traduction a été faite "à la mode française", dans un style précieux proche de Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie, agréable et facile à lire, certes, mais probablement différent du style d'Aphra Behn. Pour information, par exemple, dans "la version originale", Imoinda n'a aucun dialogue au discours direct, ce qui n'est pas le cas dans la version française. De même, La Place change certains personnages et va même jusqu'à réécrire la fin de l'histoire, la jugeant peu conforme au goût français. L'édition pour le coup propose les deux dénouements. Lisez-les et, comme moi vous serez surpris par la différence entre la "happy end" de La Place et la fin expéditive et tragique de Behn qui est sans doute ceci dit la plus réaliste.
Saluée comme une pionnière du féminisme par Virginia Woolf, Aphra Behn a été par la suite critiquée par d'autres féministes dans les années 70 qui lui ont reproché de s'identifier à une esclave et en tant que femme d'avoir ainsi l'attitude d'une colonisée par rapport à l'homme, colonisateur. Vous suivez? N'étant pas moi-même une féministe enragée, je ne reviendrai pas sur un débat qui, pour être franche, ne m'intéresse guère et je me bornerai à apprécier l'ouvrage d'un auteur qui dénonce l'esclavage ainsi qu'un homme blanc dont le sentiment de supériorité a ôté tout sens de l'honneur...

Par beux - Publié dans : Classiques
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Jeudi 5 novembre 2009

Louis XIII
Pierre Chevallier
éditions Fayard

Si vous vous souvenez bien, nous avons parlé il y a quelques temps sur ce blog de la reine Margot, fille, soeur et épouse de rois. Si vous permettez, repartons donc  quelques années en arrière pour nous intéresser à un autre personnage de l'histoire française: Louis XIII.

Louis XIII, soyons franche, n'a pas l'impact de son père Henri IV (assassiné par Ravaillac) ni de son fils Louis XIV (le roi Soleil aux multiples femmes). En bref, ce malheureux roi aussi gai qu'une porte de prison n'a laissé une empreinte dans l'histoire que grâce à son bras droit, Richelieu, qui fut la véritable tête pensante du pouvoir.

Tant d'injustice n'était pas du goût du biographe Pierre Chevallier qui s'emploie dans une biographie datée de 1979 à rendre justice à ce personnage énigmatique qu'était Louis XIII. Pour cela, il remonte très loin et ne nous épargne aucun détail: tout, vous saurez tout sur la conception et la naissance de Louis XIII, ses premières selles, ses distractions, ses maladies, son mariage, la consommation tardive de ce mariage, ses penchants homosexuels, ses maîtresses platoniques, la conception de ses enfants... Pierre Chevallier s'intéresse également à celui qui fut indissociable du roi tout au long de sa vie, le cardinal Richelieu, et en dresse un portrait presque aussi détaillé que celui de son maître. Enfin, l'auteur fait, année par année, le bilan complet et quasi exhaustif d'un règne marqué par les guerres, notamment avec l'Espagne, et les conspirations au sein même de la famille royale.
Inutile de dire que le travail de Chevallier n'a rien à voir avec celui de Decker quand il écrivait sur la reine Margot. La biographie de Decker était sommaire et se souciait plus des amants de la reine "libertine" que de la politique étrangère de la France à ce moment-là. Question de point de vue me direz vous. Chevallier lui ne s'embarrasse pas d'adopter un angle particulier mais, en toute simplicité, décide de tous les aborder. Il étudie donc avec le plus grand sérieux tous les mots d'enfants du roi, exhume toutes les archives de son médecin, toutes celles des diplomates étrangers, confronte lettres et témoignages afin de déterminer si oui ou non la reine a trahi son mari lors de la guerre contre l'Espagne et comment s'est déroulé "Le Jour des Dupes", ce fameux jour où Richelieu et Louis XIII ont exclu définitivement la reine mère Marie de Médicis du pouvoir. Si c'est plutôt drôle de voir le très sérieux Chevallier s'appesantir sur la question de l'homosexualité de Louis XIII et s'interroger sur la crédibilté ou non du récit de Tallemant, contemporain de l'époque, qui prétend que le favori du roi s'enduisait d'huile de jasmin avant de se mettre au lit avec son suzerain, c'est en revanche beaucoup plus ennuyeux lorsque le même souci du détail se retrouve dans la description des guerres (et Dieu sait qu'il y en a eu) ou des sièges, et un peu vomitif lorsque le biographe nous conte point par point comment l'un des ennemis du roi fut décapité en quatre cinq fois ou comment le roi lui-même mourut en crachant des vers, le ventre gonflé par la pourriture. Charmant non? Le point de vue reste neutre quoi qu'il arrive et à part deux ou trois phrases incongrues au milieu du livre sur les femmes qui parlent trop ou sur les présidents qui malheureusement ne naissent plus au milieu de la foule comme les rois de jadis (????) Pierre Chevallier remplit fidèlement son rôle de biographe en s'interdisant tout subjectivité et en dressant le portrait de Louis XIII de la façon la plus complète possible. Plus de 600 pages, pas moins, pour rendre vie à un homme austère, d'une dévotion qui confinait à la bigoterie, très attaché à son statut de roi mais qui a su pour le bien de son royaume s'effacer derrière son ministre Richelieu, plus apte à gouverner que lui-même; un homme souffreteux, solitaire, parfois capricieux comme un enfant, mais qui n'a jamais laissé ses passions personnelles influer sur ses fonctions: "Cornélien jusqu'à la mort, Louis XIII a tout subordonné, mère, épouse, frère et favoris personnels, à l'accomplissement de son devoir envers l'Etat et la grandeur du royaume." Bref, assez complexe notre Louis XIII. Quelque part, il peut fasciner, voire même susciter l'admiration: reste que je n'aimerais pas le rencontrer au coin d'un bois un soir sombre. Tout comme son biographe d'ailleurs...

Par beux
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Dimanche 1 novembre 2009

Les sentinelles du temps

t.1 l'apprenti

Justin Richards

éditions Milan

 

Encore une fois, un thème qui paraît plutôt sympa sur papier: les voyages dans le temps. Personnellement, j'adore ce genre d'histoires depuis Retour vers le futur  et Dragon Ball (mais si, souvenez-vous, le fils de Végéta, Trunks, qui vient du futur pour sauver le monde, c'était la classe non?) J'ai donc sauté avec enthousiasme sur L'apprenti, premier tome de la série Les sentinelles du temps de Justin Richards.

Jamie, douze ans, est un adolescent lambda qui déplore l'incompréhension de ses parents et une petite soeur pénible. Tout ça cependant va bientôt lui sembler terriblement futile le jour où il rencontre Anna, une mystérieuse jeune fille à peine plus âgée que lui qui le met en garde contre un certain Midnight, un homme tout aussi étrange dont Jamie fait la connaissance le soir même. Le lendemain, l'adolescent découvre avec horreur qu'il est devenu invisible aux yeux de son entourage. Sa mère oublie de lui servir son petit déjeuner, son prof saute son nom lors de l'appel, ses camarades ne le voient plus... A la suite d'un détraquement temporel dont il ignore la cause, Jamie a été exclu du cours normal du temps et condamné tout comme Anna à errer entre les différentes époques, chargé de réparer les "erreurs" temporelles.

Le début du roman est intéressant; c'est assez terrible de voir ce jeune garçon exclu  de sa propre vie, ignoré de sa famille et qui comprend confusément qu'il ne pourra jamais retrouver une existence normale. Après, on retombe dans un schéma plus classique de roman fantastique pour la jeunesse; l'ado un peu inutile se découvre de supers pouvoirs et fait équipe avec une fille qui deviendra sa meilleure amie. C'est plutôt gentillet, sans violence et sans réel suspens. Reste le thème du voyage dans le temps qui pour un écrivain un peu négligent peut se révéler casse-gueule. Soyons franche, Justin Richards s'en tire honorablement, évitant les chausses-trappes divers; paradoxes temporels, incohérence, ou tout simplement ridicule. L'univers créé est crédible et le dénouement de ce premier tome assez inattendu. Les personnages manquent pour l'instant de consistance mais on peut supposer que ce défaut sera corrigé dans les prochains volumes. En fait, ce que je reproche surtout à ce roman, c'est sa longueur: il est trop court! L'histoire méritait un traitement plus long et de ce fait semble légèrement bâclée, l'auteur privilégiant une ou deux scènes d'action sans grand intérêt à la réelle construction du monde et de ses personnages. C'est dommage, mais espérons que ce défaut sera corrigé par la suite: les voyages dans le temps méritent mieux que ça.

Par beux - Publié dans : Jeunesse
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Vendredi 30 octobre 2009

Acacia 2 Terres étrangères
David Anthony Durham
éditions le Pré au Clerc



Souvenez-vous: nous avions parlé du premier volume d'Acacia il n'y a pas si longtemps, cet honnête roman de fantasy mettant en scène deux princes et deux princesses livrés à eux-mêmes et obligés de se battre pour reconquérir un royaume que l'assassinat de leur père et un coup d'état leur avaient ôtés. ça vous revient? Débrouillez-vous, j'ai la flemme de fouiller dans les archives.
Nous retrouvons donc nos héros neuf ans plus tard. Corinn, devenue reine après avoir reconquis l'empire des Akarans le dirige d'une main de fer. Plus grave, elle a repris le commerce avec les énigmatiques Ligueurs, loin des rêves de justice de son père ou de son frère aîné et ferme les yeux sur le trafic d'enfants ou la Brume, cette drogue d'autrefois qu'elle cherche à réintroduire dans le royaume et qui lui permettra ainsi d'asseoir sa puissance. Pendant ce temps, son frère Dariel et sa soeur Mena oeuvrent chacun à la reconstruction de l'empire, encore marqué par les blessures de la guerre. C'est dans ce contexte que Dagon, un des Ligueurs, vient faire une offre à Corinn en lui proposant une rencontre avec les Audelks, le peuple mystérieux au-delà des mers qu'aucun acacien n'a encore jamais rencontré. Méfiante, Corinn envoie son jeune frère à sa place, une décision qui va très rapidement se révéler lourde de conséquences...

Oui, je sais, c'est déjà pas évident de lire une notre consacrée à de la fantasy, alors encore moins une note sur le deuxième volet de ce qui sera une trilogie. Si vous n'avez pas lu le premier tome et ne souhaitez pas le lire, je vous autorise à passer votre chemin. Pour les autres, amateurs du premier tome d'Acacia, vous serez peut-être un peu déçus par ce second volume qui, comme tout second volume d'une trilogie ne semble être là que pour la transition. Indispensable certes mais lent, si lent! Qui plus est, le mode de narration de l'auteur, déjà utilisée dans le premier ouvrage et qui consiste à sauter du point de vue d'un personnage à un autre commence à lasser. Ceci dit, soyons juste: l'intrigue est intéressante, bien qu'un peu lente comme je l'ai déjà souligné, et la psychologie des personnages est une réelle réussite. Pas de vrais méchants ni de vrais gentils. Corinn est certes impitoyable mais sa façon d'agir est tout à fait justifiable. Son frère et sa soeur sont certes plus humains, mais ils apparaissent avec leurs limites: lâcheté, soumission à une soeur trop autoritaire... Les situations évoquées dans le roman n'ont rien d'abracadabrantes et l'univers d'Acacia obéit à une logique interne ce qui, rappelons-le, est le premier critère de réussite d'une oeuvre de fantasy pour ne pas tomber dans le ridicule. Durham se permet également d'ajouter des éléments de magie dans son monde mais, là encore, le justifie. C'est bien construit et correctement écrit. Bref, ça se tient et on attend juste le troisième et ultime volume de la saga pour enfin découvrir comment toute l'histoire va se terminer...

Par beux - Publié dans : Héroïc-Fantasy
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Lundi 26 octobre 2009

Trois femmes puissantes
Marie Ndiaye
éditions Gallimard




Le titre paraît curieux et en lisant la quatrième de couverture, on peut même prendre peur: "Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible". Horreur! Va-t-on encore se plonger dans les témoignages bouleversants de femmes fortes et déterminées à changer le monde? Va-t'on se sentir coupable de ne pas lutter nous-même à chaque instant pour notre dignité et nos principes?

Heureusement, le roman de Marie Ndiaye Trois femmes puissantes est beaucoup plus subtil que son résumé ne le laisse supposer. Découpé en trois parties, chacune s'intéressant à trois femmes différentes, Norah, Fanta et Khady Demba, le livre adopte à chaque fois un point de vue narratif différent: l'histoire de Norah est racontée de son point de vue, celle de Fanta par le truchement de son mari Rudy et, enfin, celle de Khady Demba est narrée de nouveau du point de vue de la jeune femme, chacune de ses narrations s'effaçant à la fin de chaque partie pour laisser place au "contrepoint" c'est-à-dire à la voix d'un autre personnage qui donne ainsi au chapitre une interprétation "externe". C'est clair? Pas très? Tant pis, vous comprendrez si vous lisez le roman.

Norah est une femme métisse, de mère française et de père africain. Ce dernier, qui l'a abandonnée avec sa soeur quand elle était petite, lui demande un jour de venir la voir de toute urgence. Norah, pleine de sentiments ambivalents envers cet homme qu'elle déteste mais dont pourtant elle n'arrive pas à se détacher, ne tarde pas à découvrir que ce dernier n'a fait appel à elle que pour aider son frère, le seul de ses enfants que son père ait jamais aimé. L'occasion pour Norah de se remémorer sa jeunesse et son échec dans sa vie de couple et de famille. Narration glaciale, sentiments livrés à l'état brut, Marie Ndiaye joue ici la carte amour/haine (car la haine ne se rapproche-t-elle pas parfois de l'amour?) et le contraste entre la jolie métis attachée aux valeurs occidentales et à un certain "ordre" (une vie familiale organisée, un travail routinier) et la peur et la fascination que lui inspire un mode de vie radicalement opposé à la sienne, celle de son père (nourriture excessive, désordre, insalubrité) mais aussi celle d'un compagnon envahissant dont elle n'arrive pas à se défaire. Prise au piège entre deux modes de vie pour simplifier à l'extrême, le personnage ne parvient à trouver la paix qu'en acceptant cette dualité qui est le fondement de son existence.
Beaucoup plus sombre, mais à mon avis beaucoup plus intéressante, la seconde partie du roman se penche sur Rudy. Rudy est ce qu'on pourrait qualifier de raté. Professeur blanc en Afrique, il a été renvoyé du lycée où il enseignait et est rentré en France avec sa femme Fanta et son fils. Il leur avait promis une vie meilleure mais Fanta n'a pas pu trouver de travail et Rudy lui-même a été engagé pour vendre des cuisines par un homme qu'il déteste. Son patron d'ailleurs ne tarde pas à coucher avec sa femme. Trahi, se sentant abandonné, Rudy est rejetté par Fanta et son propre fils, méprisé et craint de ses collègues, et ignoré de sa propre mère qui consacre tout son temps à distribuer des prospectus sur les anges gardiens. La force de l'histoire tient à ce que, narration oblige, nous adoptons le point de vue de Rudy. De ce fait, nous compatissons à la solitude du personnage et ne comprenons pas forcément le regard que porte sur lui son entourage. Seul quelques fêlures soigneusement distillées dans le récit nous montrent la folie latente d'un homme tiraillé entre un passé douloureux, incarné par une mère sans chaleur, et un présent incertain, l'épouse Fanta dont les sentiments demeurent pour nous un mystère: à aucun moment, sa voix n'interviendra dans la narration, même lors du fameux contrepoint.
L'histoire de Khady Demba conclut tragiquement le roman. Jeune veuve, Khady Demba est rejettée par sa belle-famille qui l'engage à quitter l'Afrique pour l'Europe. Clandestine, Khady Demba ne parvient pas au terme de son voyage et est contrainte de se prostituer, trahie par son compagnon de route. Je ne vous dirai pas comment tout cela se termine mais ne vous attendez pas à une fin heureuse. Le récit est sombre. Ici l'Europe apparaît comme un mirage que nous savons factice (le lecteur sait d'emblée que l'héroïne ne trouvera pas le bonheur, ne serait-ce que parce qu'elle doit rejoindre sa cousine Fanta dont nous connaissons les propres difficultés) et Khady Demba apparaît comme un personnage balloté par les événements. Elle les subit sans une plainte, se réfugiant dans la conscience de sa propre valeur.
Au final, il est difficile de distinguer la "puissance" des femmes de Marie Ndiaye dans ces trois récits qui mettent en scène deux cultures différentes, celle de l'Afrique et celle de la France. Ici, pas de roman gentillet qui dit "Au fond nous sommes tous pareils, donnons-nous la main et faisons une ronde". C'est un constat plus amer qui met en avant les défauts des deux mondes et renvoie dos à dos la belle-famille africaine qui rejette la veuve sans enfants et la mère française plus préoccupée des anges gardiens que de la souffrance de son propre fils. Deux mentalités différentes, certes, mais les même préjugés et les mêmes bassesses. Alliance impossible? Marie Ndiaye elle-même semble hésiter. Cependant, au-delà du choc des cultures, il s'agit essentiellement de voir dans le roman une peinture des sentiments et des contradictions qui agitent chacun des êtres que nous sommes. C'est fait sans fioritures et avec une sécheresse même qui peut parfois déconcerter. Enfin, penchons-nous de nouveau sur le titre et demandons-nous en quoi les femmes de ce roman sont puissantes. Il s'agit ici je suppose de résistance passive: les héroïnes, soyons franche, ne jouent si l'on y réfléchit bien aucun rôle actif, se laissant porter par ce que faute de mieux on peut nommer "le destin" (même si personnellement je n'y crois pas, mais je ne suis pas l'auteur du livre) Leur puissance se résume alors à résister au mieux à ce destin. Norah ne peut lutter contre son père mais elle peut aider son frère; Fanta ne peut pas changer sa vie lamentable en France mais elle peut lui faire face par son silence méprisant et glacial; enfin, Khady Demba ne peut changer sa condition misérable mais elle peut la supporter en se souvenant chaque jour de qui elle est et de ce qu'elle vaut.
Trois femmes puissantes est un récit profondément pessimiste et plutôt désenchanté: ceci dit, les contrepoints de chacune des histoire apportent un éclairage différent qui incite le lecteur à y voir une lueur d'espoir: le père et la fille qui se retrouvent, une étoile, le sourire de Fanta... Une façon pour l'auteur de nous dire que, malgré tout, rien n'est jamais perdu...

Par beux - Publié dans : Roman
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