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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 11:13

L01.jpgCe que l'argent ne saurait acheter

Michael J. Sandel

éditions Points

2012

 

Dans Le cygne noir, Taleb, un économiste, fait remarquer que, de même que la météorologie, l'économie est une "science" inexacte, fragile et soumise à tellement de facteurs qu'il est difficile de faire des projections à long terme. Pourtant, de plus en plus d'économistes vous expliquent doctement ce qu'il faut faire durant les trente prochaines années et s'érigent en gardien d'une nouvelle religion libérale que pour ma part je trouve à vomir. Dans ce nouveau monde, tout se vend et s'achète, régi par la sacro-sainte loi du marché. Mais peut-on tout acheter ? C'est une question que se pose Michael J.Sandel, un économiste américain, dans son livre Ce que l'argent ne saurait acheter. La réponse nous semble évidente : non, nous ne pouvons pas tout acheter.. et pourtant...S'appuyant sur de nombreux exemples, Sandel nous démontre que peu de domaines échappent désormais à l'argent, depuis la pratique des tribunes réservés lors des matchs de baseball aux plus nantis, jusqu'à la revente d'organes ou aux gens qui se font tatouer des publicités sur eux pour gagner de l'argent. Tout est-il donc monnayable ? Non nous répond Sandel qui estime que l'argent ne peut se substituer aux devoirs civiques, au respect de soi ou à celui des autres, pas plus que le marché ne peut spéculer sur la mort d'autrui..

L'ouvrage est vraiment passionnant car il pointe du doigt plusieurs pratiques actuelles qui nous semblent plus ou moins "graves" et qui pourtant relèvent de la même problématique. Ainsi nous serons tous d'accord pour trouver affreuse l'histoire de ces employeurs américains qui prennent une assurance-vie sur le dos de leurs employés pour toucher des primes à leur mort, mais nous ne verrons pas forcément le mal de la revente de billets. Sandel invoque deux principes : celui de l'égalité : même si la liberté de chacun des partis est en apparence sauvegardée, le procédé encourage le clivage riches/pauvres (les plus riches sont privilégiés même lors d'événements populaires comme un match) et contraint les plus démunis à monnayer des choses qu'ils n'auraient pas forcément cédé, sang, organes, voire même enfants (une association proposait aux femmes toxicomanes de se faire stériliser contre de l'argent, un autre mouvement proposait de réguler l'adoption par le biais des marchés). Le second principe est celui de corruption : dès lors qu'on fait entrer l'argent dans la danse, cela risque de pervertir l'échange: imaginez offrir de l'argent à votre moitié au lieu d'un cadeau pour votre anniversaire de mariage, combien coûte votre amour ? Une école américaine proposait cinq dollars aux enfants à chaque fois qu'il lisait un livre ; on peut y voir un effort louable pour inciter les enfants à la lecture mais cela se révèle surtout pervers, la lecture étant assimilée à une corvée. Au Royaume-Unis, le don du sang peut être rémunéré : là encore ce qui devrait être un acte citoyen est assimilé à une source de revenus. Faut-il envisager un monde où tout se vend ? Un monde où le citoyen serait payé pour aller voter ou même prendre soin de sa santé ? Non répond l'auteur qui démontre par plusieurs autres exemples que le système ne marche pas, citant entre autres ce village de Suisse où des habitants, favorable à l'enfouissement de déchets nucléaires près de chez eux pour le bien commun, ont refusé lorsqu'on leur a proposé de les payer. Il cite également cette crèche israélienne qui faisait payer les parents en retard pour venir chercher leurs enfants. La pratique, perçue par les responsables comme une amende, a été perçue par les parents comme une permission, entraînant de mauvaises habitudes.

Ce que l'argent ne saurait acheter pourrait être un ouvrage moralisateur et certains le percevront comme tel. Pour ma part, je l'ai trouvé brillant et très instructif. Il ne s'agit pas de détruire l'idée de marché dans son ensemble mais de garder l'idée que notre vie ne peut se fonder sur le commerce ou l'argent, sous peine de créer une société où l'idée même de don, de service ou d'acte citoyen aura complétement disparu ne laissant place qu'à cette question qu'on entend déjà trop souvent : "Combien?"

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Published by beux
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