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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 00:00

Je suis un chat

Natsume Soseki

 

 

 

Bien que n’étant pas spécialiste des blogs, il paraît qu’on y parle beaucoup de chats. J’aime beaucoup les chats mais je n’ai pas souvent l’occasion d’en parler alors aujourd’hui j’en profite. Pas de panique ceci dit, je ne joindrais pas de photos de chatons batifolant avec une balle ou celles de mon propre animal de compagnie qui présente de toute façon des tendances schizophrènes inquiétantes, impropres à la diffusion.

Selon un ouvrage des plus sérieux, Homo disparitus, il apparaît que si l’humanité venait à disparaître du jour au lendemain sans raison particulière, le chat, à la différence du chien qui deviendrait vraisemblablement une race en voie d’extinction, s’en sortirait on ne peut mieux, même les plus pantouflards d’entre eux. Une nouvelle soutient que, si Dieu existe, c’est un chat ; et après tout quand on y songe il est clair que c’est la bête qui comprend le mieux  le principe de la vie. Tout en conservant toute son autonomie, il se fait entretenir en toute sérénité. Que rêver de mieux ?

 Les chats passionnent peut-être les blogueurs mais, désolé Boulet, il passionne aussi les écrivains. Ainsi, aujourd’hui je vais vous parler d’un roman japonais du début du 20e siècle qui a pour narrateur…. un chat (quelle surprise non ?) Notre héros, matou abandonné, atterrit dans une maison où l’on fait si peu de cas de lui qu’on ne lui donne même pas de nom. Nous sommes au début de l’ère Meiji, ce qui correspond à la période où le Japon quitte le Moyen-âge pour s’ouvrir aux autres pays, en particulier à l’Occident et amorce sa révolution culturelle. C’est donc par le regard du chat, objectif, curieux et volontiers critique que l’auteur, Natsume Sôseki, lui-même professeur, nous invite à découvrir le quotidien d’un enseignant d’anglais et de sa famille et, par extension, celui d’un pays alors en pleine mutation. Ceci dit, l’ironie réside justement dans cette forme de narration ; imaginez un roman sur mai 68 vue par une paisible mère de famille qui ne quittera pas sa cuisine durant tout le récit et vous aurez à peu près une idée du type d’ouvrage qu’est Je suis un chat. Le héros ne quitte guère la maison ; les quelques scènes d’extérieur se passent essentiellement chez les voisins ! Publié sous forme d’épisodes dans un journal de l’époque, le roman est à envisager comme différentes saynètes au cours desquelles l’auteur se penche sur un sujet particulier. Les personnages sont peu nombreux : nous avons le professeur hypocondriaque, ennuyeux, incompétent, chahuté par ses élèves et volontiers pompeux ; nous avons la femme qui devient chauve et trois fillettes parfaitement ordinaires ; la servante maussade ; l’ami « esthète » qui débite fariboles sur fariboles avec un parfait enthousiasme ; l’ami « philosophe » qui prône la vanité de la vie et s’endort sur son jeu de go ; l’homme d’affaire vénal ; le jeune étudiant qui étudie la pendaison d’un point de vue dynamique…Bref, un échantillon parfait de personnalités complémentaires qui se croisent, se battent et, essentiellement, parlent. Un seul être prête réellement l’oreille à leurs discours, le plus souvent stériles, le chat. Du point de vue du professeur, nous avons une discussion sérieuse entre gens importants ; l’animal lui ne voit guère que quelques bonhommes rougeauds qui s’échauffent dans un salon ce qui donne aux dialogues une curieuse sensation d’irréalité. Tout est tourné en dérision et le ton du roman est volontiers critique puisqu’il pointe les dangers de l’occidentalisation, notamment dans ce dernier chapitre, savoureux, où l’esthète explique que grâce aux progrès, le seul moyen de ne pas mourir sera de se suicider, confrontant la civilisation orientale, empreinte de bouddhisme et de résignation, à l’occidentale, celle qui ne veut pas admettre la défaite. Cependant, l’occidentalisation n’est pas remise en question (l’auteur a lui-même étudié à l’étranger, comme l’y encourageait son époque) : elle est vue surtout comme inévitable.

Cynique et plein d’humour, le roman se lit facilement. Il reflète les craintes et les espoirs d’un pays qui sait qu’il est en pleine mutation et qu’il ne peut rien faire contre « le progrès ». Le style est alerte, les descriptions amusantes et souvent corrosives. Rien n’est épargné même pas le chat qui, il faut l’avouer, ressemble plus à Garfield qu’à un animal de concours. Ceci dit, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver une certaine sympathie pour tous ces personnages qui, peut-être justement parce qu’ils sont affublés de défauts et de ce fait profondément humains, sont très attachants…

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Published by beux - dans Roman
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commentaires

Isa-sama 19/01/2009 21:52

Venant seulement de lire cette critique, voici un commentaire tardif.
Ta description de la galerie de personnages farfelus m'a conquise et le parti pris narratif a l'air bien exploité ; je lirai ce livre avec plaisir.

beux 19/01/2009 23:19


Oui c'est un roman assez particulier mais qui se lit bien. En revanche, j'espère qu'il est encore disponible. Je l'ai acheté d'occasion et je me demande s'il est toujours édité. Mais dans la mesure
où l'auteur est assez connu, il y a des chances...