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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 19:35

Le tireur de pousse

Lao She

 

 

Dans la série « Voulez-vous déprimer avec moi pendant ces longues soirées d’automne ? » on passe à un grand classique de la littérature chinoise : Le tireur de pousse. Ce sympathique roman publié dans les années 30 sous forme de feuilleton relate les aventures du « Veinard », un héros assez pathétique. Le Veinard est un brave gars venu de sa campagne qui, arrivé en ville, décide de devenir tireur de pousse-pousse. Au début, la chance lui sourit. Honnête, travailleur et tout le toutim, un brin avare cependant, il gagne bientôt de quoi acheter son propre pousse plutôt que de le louer. Hélas ! Première mésaventure, la guerre lui fait tout perdre en quelques jours. En effet, fait prisonnier par des soldats, le Veinard perd ses vêtements et son véhicule mais, dans son malheur parvient à s’échapper avec trois chameaux qui lui permettent de remonter la pente… Cependant le mécanisme est enclenché. En dépit de tous ses efforts et malgré toute sa bonne volonté, le héros ne parvient pas à échapper à son destin de tireur de pousse qui le condamne tôt ou tard à la misère…. Entre-t-il dans une maison chez des maîtres bons que ces derniers sont poursuivis par la police, récupère-t-il un brin d’indépendance qu’une femme jette son dévolu sur lui et parvient à se faire épouser, se résigne-t-il à une vie paisible avec sa famille que cette dernière vole en éclats… Un constat amer de l’auteur qui, il le confessera une vingtaine d’années plus tard, ne voyait pas d’issue possible à une classe sociale que lui-même avait dans son enfance bien connue..

 

Ce qui est déprimant dans ce livre, ce n’est pas tant la série de malheurs qui s’abattent sur le personnage qui, somme tout, ne sont pas si graves. C’est assez affreux à dire mais le Veinard a presque toujours de la chance dans son malheur : il trouve quasiment à chaque fois une main tendue pour le secourir et, il faut bien le dire, parfois il fait des erreurs qui lui coûtent cher. Notre héros n’est pas tout blanc : âpre au gain comme nous l’avons déjà souligné, il n’est pas forcément toujours très courageux et, surtout est assez dur. Cependant il apparaît bien vite que c’est un brave homme dont le seul défaut est de croire qu’il peut sortir de sa condition sociale, égale à celle d’un domestique, à peine mieux traité qu’un animal. Là réside toute la tragédie de cette œuvre qui, point par point, s’applique à nous démontrer qu’il n’y a pas d’issue possible pour les hommes qui n’ont pas eu la chance de naître riches. Le Veinard c’est la destruction du mythe du Self Made Men ; il est d’ailleurs assez symbolique de constater que la fin du récit (pardon de la dévoiler mais en même temps c’est pas un roman à suspens) s’achève par, non pas la mort du personnage, mais par sa résignation, qui apparaît alors presque pire que la mort. Le Veinard jette l’éponge.

Autour de ce personnage un peu énervant mais au demeurant attachant, gravitent d’autres personnages tout aussi tragiques : La Tigresse, la vieille fille qui jette son dévolu sur notre héros et parvient à s’en faire épouser. Ogresse possessive, sa propre paresse est cause de son malheur ; maître Liu, le riche propriétaire du garage de pousses et père de la Tigresse, son orgueil et son égocentrisme le condamne à la solitude ; enfin la jolie petite Joie (suprême ironie de l’auteur) qui vendue par son père pour subvenir aux besoins de sa famille, devient prostituée et pour fuir sa condition finit par se pendre. Autant de figures qui permettent à Lao She, l’auteur, de remettre en cause indirectement (censure oblige) un système qu’il condamne.

 

Le Tireur de pousse est donc, vous l’avez compris, un roman pas forcément très gai. Le style est plutôt frais, direct, aucunement fait pour susciter les larmes, mais le fond est particulièrement sinistre. On pardonnera cependant à l’auteur de nous mettre le moral en vrac ainsi que la tendance moraliste de l’histoire (les honnêtes travailleurs ne sont pas récompensés et les vrais méchants ce sont les paresseux comme la Tigresse ou les concubines des riches propriétaires) et, surtout, sa postface de propagande, dix-neuf ans plus tard, opposant à la société d’avant le nouveau et radieux communisme « La présente édition de mon livre n’a vraiment qu’un seul but : rappeler au peuple les affreuses ténèbres de l’ancienne société et lui montrer combien il doit apprécier le bonheur et la vie radieuse d’aujourd’hui ». Pourquoi ? Parce que Lao She est un sans conteste un grand écrivain, que son roman se lit d’une traite, et qu’il a raison sur un point : la révolution vaut mieux que la résignation….

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Published by beux - dans Classiques
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commentaires

luoyang 27/03/2010 09:59


Il a été si violemment critiqué (c'est l'euphémisme consacré)et humilié durant la révolution culturelle, qu'il a fini par se suicider en se jetant dans un lac de l'université de pékin.


beux 27/03/2010 13:05


Merci pour le renseignement. Le pauvre...


luoyang 24/03/2010 21:48


Pauvre laoshe, sa postface, aussi propagandiste soit elle, ne l'aura pas sauvé.


beux 25/03/2010 10:19


Que lui est-il arrivé au final? Je ne m'en souviens plus...


Lilly 08/10/2008 01:23

Critique très intéressante, qui m'apporte un regard neuf sur ce genre de livres car... ma nature optimiste fait que j'ai du mal avec les histoires où tout va sans cesse mal, hihi.

beux 08/10/2008 19:50


J'aimerais beaucoup être plus optimiste moi! Ceci dit je devrais peut-être me mettre à des lectures plus gaies. Mais c'est beaucoup plus dur à trouver que les romans sinistres malheureusement...


Un Ange Passe... 07/10/2008 23:12

Juste une petite question qui me taraude depuis que je connais votre blog. Petite curiosité personnelle :

- Comment faites vous le choix des livres que vous nous presentez ? plutôt par conseil de quelqu'un qui vous invite à le lire ? ou bien encore, vous basez-vous sur l'avis de critiques dans des magazines ? eventuellement un peu par hasard, bouquin choisi au petit bonheur la chance dans les rayonnages des librairies ? ou peut etre tout simplement un peu de tout cela à la fois ?

merci d'avance.

beux 08/10/2008 19:48


Et ben c'est un peu tout ça! Je ne sais pas si je l'ai dit, mais pour les livres plus "classiques", je me suis achetée un livre intitulé "Les 1001 livres qu'il faut avoir lu dans sa vie". Bon pour
l'instant je progresse plutôt lentement mais je persévère. Sinon, avec mon frère et ma soeur, nous avons aussi une autre "liste" un ouvrage intitulé "La bibliothèque idéale" (Bernard Pivot) et
chacun de nous s'attelle aux différentes catégories: romans asiatiques, allemands, ouvrages politiques, etc. (passe-temps qui nous fait par ailleurs passer pour des psychopathes aux yeux des autres
membres de la famille) ça c'est en quelque sorte les lectures "obligatoires" celles qui me permettent de découvrir des livres dont j'avais entendu parler mais que je n'aurais pas forcément jugé bon
de lire.

Sinon, en ce qui concerne les nouveautés et les autres livres, je profite d'un des grands avantages de mon métier, celui de pouvoir emprunter des romans dans la librairie (sans les abîmer bien
évidemment) Là, mon choix varie: c'est soit sur des conseils (comme Deaver ou Dantec par exemple) soit en lisant les quatrièmes de couverture, soit tout simplement selon l'humeur du moment!
Généralement quand j'accroche, j'achète après (la horde du contrevent) Après comme tout le monde j'ai des préférences: je lis plus facilement de la jeunesse ou de la fantasy par exemple que de la
science-fiction ou de la BD. Mais là encore tout dépend des circonstances.
Voilà, j'espère avoir répondu à la question!


Lety 07/10/2008 19:45

T'es ouuuuuuuuuuu ? :(

beux 07/10/2008 19:50


Ben chez moi pourquoi? Mon week-end est fini....