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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 12:11

L06.jpgRien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan

éditions JC Lattès

2011

 

 

Première lecture "officielle" de la rentrée littéraire, le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit, m'a posée un grave cas de conscience (enfin bon, grave, faut pas exagérer non plus). L'auteur dans ce roman a en effet pour ambition de "raconter sa mère", Lucile, qui s'est suicidée il y a quelques années. Elle revient sur l'enfance de cette dernière, issue d'une famille nombreuse pleine de chaleur mais aussi de zones sombres (Lucille aurait été violée par son père) ainsi que sur sa propre enfance, marquée par cette mère fantasque, souffrant de graves problèmes psychiatriques et qui a été internée à de nombreuses reprises. Inutile de vous cacher que c'est lacrymal. Inutile de vous dire aussi que ce roman est loué par tous; c'est tellement vrai. La question est la suivante: un roman est-il fait pour être vrai?

Je m'explique: imaginons un instant que ce livre soit une fiction, que Lucile n'ait jamais existé, qu'il s'agisse d'un personnage tous comme les autres personnes citées dans le texte. Qu'avons-nous alors? Nous avons un récit qui fleure bon le déjà-vu (mal-être, inceste, apologie du suicide parce que de toute évidence la vieillesse est le mal absolu) et un personnage principal qui n'est pas attachant pour un sou: Lucile nous est présentée comme une jeune fille arrogante et fainéante, pas très brillante, dont la vie manque singulièrement de cachet, qui se marie à peine sortie de l'adolescence et qui passe ensuite son temps entre médicaments et délires. C'est une soeur et une mère indigne. La première partie du livre est presque plus intéressante parce que nous avons deux personnages qui se détachent nettement, le grand-père et la grand-mère de la narratrice, Liam et Georges, dont la description en demi-teinte est très bien rendue par l'auteur. Mais la seconde partie, axée essentiellement sur l'enfance de la narratrice, est larmoyante, pleine de longueurs et offre au final peu de rebondissements...

Et là vous me direz stop. Et vous me direz que c'est dégueulasse de dire ça. Lucile n'est pas un personnage. C'était une femme qui il n'y a pas si longtemps vivait encore parmi nous. Tout comme trouver Georges plus intéressant que sa fille est affreux dans la mesure où il a sûrement violé cette dernière ou encore railler la douleur d'un auteur qui a sans doute sorti ses tripes pour écrire ce livre. Je sais tout ça mais alors pourquoi Rien ne s'oppose à la nuit est-il considéré comme un roman? Pourquoi ne pas l'avoir mis en documentaire? J'ai horreur d'être prise en otage et là, c'est exactement ce que fait Delphine de Vigan qui sous prétexte d'"écrire sa mère" nous prend émotionnellement au piège: elle impose son "je" pratiquement tout du long, s'interroge sans cesse sur ses sentiments, et étale sa souffrance sans la mise en scène minimum qu'exige un roman. A ce compte-là, pourquoi tout le monde ne publie-t-il pas son journal intime? Nous savons tous que l'écriture d'un livre est presque toujours plus ou moins inspirée de l'expérience personnelle d'un auteur. Cet auteur cependant n'a pas à nous balancer cette expérience à la tête histoire d'attirer notre sympathie, chose que manifestement bon nombre d'auteurs français nombrilistes n'ont toujours pas compris. Je suis pour un certain recul dans la littérature ou alors il faut faire carrément comme Rousseau et ses Confessions et compenser ce manque de pudeur par une mauvaise foi absolue et un style impeccable. Delphine de Vigan ne possède ni l'une (elle essaie au contraire de demeurer la plus objective possible sur sa mère, interrogeant presque tous ses proches) ni l'autre. Donc j'ose ici l'avouer haut et fort: non, je n'ai pas aimé le roman Rien ne s'oppose à la nuit. Prenez-moi pour un monstre si ça vous chante mais si vous-même vous avez aimé, demandez-vous si c'est vraiment la qualité de l'écriture ou l'intrigue qui est en cause ou uniquement votre empathie pour une femme endeuillée...

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Published by beux - dans Roman
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commentaires

Aurélie 30/01/2012 12:48

J'avoue ne pas avoir lu ce roman, et pour cause, je reste toujours loin des gros succès de la critique de peur d'être déçue (c'est le cas, 90% du temps). Mais tu mets le doigt sur un problème
intéressant. Si le roman a été défendu sur son rapport à la vie réelle, c'est bien facile et vide. Beaucoup d'auteurs aujourd'hui ne savent pas situer la limite entre autobiographie-je-m'étale et
la capacité à puiser dans sa vie des éléments pour nourrir un roman. De toutes façons, tu as entièrement raison, ça reste un roman et est publié comme tel. Toute autobio ou biographie reste un
roman avec un point de vue ou plusieurs, une mise en scène et tout le reste. Mais bon, il faut croire que le débat lui a bien servi en terme de popularité.

beux 09/02/2012 20:41



Disons que je ne conteste pas à un auteur le droit de s'approprier son histoire pour en faire un roman. Mais Delphine de Vigan nous la restitue brut, et surtout, ne lésine pas sur le pathétique
et le larmoiement si bien que le lecteur se sent un peu obligé de compatir de peur de passer pour un monstre. Si un auteur veut écrire un roman sur sa vie, qu'il fasse en sorte que ce roman ait
l'air d'être arrivé à quelqu'un d'autre, c'est tout ce que je lui demande mais qu'il ne prenne pas au piège du chantage émotionnel (aimez cette histoire c'est une histoire vraie)



Elena 12/11/2011 01:29


Mais oui, "Les liaisons dangeureuses" est un livre génial ! C'est mon meilleur souvenir d'hypo-khagnes où la prof de français avait choisi comme thème le roman par lettres. Et donc nous avions
aussi étudié un livre sublime "Lettres d'une religieuse portugaise".
Et entièrement d'accord sur ta critique du livre de Vigan. Quel courage de l'avoir lu.


beux 13/11/2011 13:29



Je crois que "Lettres d'une religieuse portugaise" figure également sur ma liste de livres à lire... Je suis contente sinon que tu partages mon opinion sur Vigan. Ceci dit, je suis devenue
beaucoup plus indulgente avec Vigan après avoir lu le dernier Foenkinos^^



fabien 14/09/2011 22:14


bonjour bonjour, je viens de tomber sur ton "blog" et tes critiques intéressantes, me donne envie de te proposer un livre :
"l'île du cundeamor" de René Vasquez-diaz, qui ce passe à miami entre-autre et qui je pense devrait te plaire.
voila bonne nuit


beux 15/09/2011 17:25



j'ajoute ce titre à ma liste déjà très longue de livres à lire! Merci beaucoup...



Harry Chipoteur 12/09/2011 20:25


Vous avez formulé le problème de la manière la plus juste qui soit. Je pense comme vous qu'une bonne part de la littérature française contemporaine est gâchée par l'équivoque « facile »
qu'elle se plaît à entretenir entre ce qu'elle croit être le romanesque et ce qu'elle met objectivement en discours : l'exhibitionnisme, le chantage à l'émotion.
Coquilles : « m'a posÉ un grave cas de conscience » et « chose que … nombre d'auteurs français … n'ont toujours pas comprISE ».
Ces détails mis à part, vous écrivez avec toujours autant de talent, Beux.


beux 15/09/2011 17:33



Les coquilles sont ma spécialité vous le savez bien! je suis contente que plusieurs personnes partagent mon avis.
J'ai beaucoup de mal avec la littérature française contemporaine qui se plaît à sombrer dans l'égocentrisme, et j'avoue lui préférer la littérature américaine où pour le coup le "je" n'est pas
aussi présent.



urgonthe 11/09/2011 14:04


L'empathie ou le voyeurisme ? Moi aussi je veux bien être traitée de monstre mais ce livre, qui me semble typique de la littérature française contemporaine, ne me tente pas le moins du monde.
Effectivement, la fiction a du bon et déballer ses malheurs familiaux me semble une démarche paresseuse, même si on compatit. La littérature ne peut reposer que sur l'émotion, en tout cas ça
m'ennuie vite quand c'est le cas.


beux 15/09/2011 17:36



L'émotion est essentielle à la littérature, je crois que nous sommes d'accord (c'est pour quoi j'ai personnellement beaucoup de mal avec des auteurs comme Voltaire par exemple, qui ne semble pas
s'impliquer à l'inverse dans leurs narrations) mais effectivement sans un minimum de maîtrise, ça ne sert pas à grand-chose, ça devient un journal intime. Delphine de Vigan aurait pu tirer un
livre de l'histoire de sa mère, mais sans doute d'une autre manière et pas en s'impliquant de la sorte.