Trois femmes
puissantes
Marie Ndiaye
éditions Gallimard
Le titre paraît curieux et en lisant la quatrième de couverture, on peut même prendre peur: "Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les
humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible". Horreur! Va-t-on encore se plonger dans les témoignages bouleversants de femmes fortes et
déterminées à changer le monde? Va-t'on se sentir coupable de ne pas lutter nous-même à chaque instant pour notre dignité et nos principes?
Heureusement, le roman de Marie Ndiaye Trois femmes puissantes est beaucoup plus subtil que son résumé ne le laisse supposer. Découpé en trois parties, chacune s'intéressant à trois femmes différentes, Norah, Fanta et Khady Demba, le livre adopte à chaque fois un point de vue narratif différent: l'histoire de Norah est racontée de son point de vue, celle de Fanta par le truchement de son mari Rudy et, enfin, celle de Khady Demba est narrée de nouveau du point de vue de la jeune femme, chacune de ses narrations s'effaçant à la fin de chaque partie pour laisser place au "contrepoint" c'est-à-dire à la voix d'un autre personnage qui donne ainsi au chapitre une interprétation "externe". C'est clair? Pas très? Tant pis, vous comprendrez si vous lisez le roman.
Norah est une femme métisse, de mère française et de père africain. Ce dernier, qui l'a abandonnée avec sa soeur quand elle était
petite, lui demande un jour de venir la voir de toute urgence. Norah, pleine de sentiments ambivalents envers cet homme qu'elle déteste mais dont pourtant elle n'arrive pas à se détacher, ne
tarde pas à découvrir que ce dernier n'a fait appel à elle que pour aider son frère, le seul de ses enfants que son père ait jamais aimé. L'occasion pour Norah de se remémorer sa jeunesse et son
échec dans sa vie de couple et de famille. Narration glaciale, sentiments livrés à l'état brut, Marie Ndiaye joue ici la carte amour/haine (car la haine ne se rapproche-t-elle pas parfois de
l'amour?) et le contraste entre la jolie métis attachée aux valeurs occidentales et à un certain "ordre" (une vie familiale organisée, un travail routinier) et la peur et la fascination que lui
inspire un mode de vie radicalement opposé à la sienne, celle de son père (nourriture excessive, désordre, insalubrité) mais aussi celle d'un compagnon envahissant dont elle n'arrive pas à se
défaire. Prise au piège entre deux modes de vie pour simplifier à l'extrême, le personnage ne parvient à trouver la paix qu'en acceptant cette dualité qui est le fondement de son
existence.
Beaucoup plus sombre, mais à mon avis beaucoup plus intéressante, la seconde partie du roman se penche sur Rudy. Rudy est ce qu'on pourrait qualifier de raté. Professeur blanc en Afrique, il a
été renvoyé du lycée où il enseignait et est rentré en France avec sa femme Fanta et son fils. Il leur avait promis une vie meilleure mais Fanta n'a pas pu trouver de travail et Rudy lui-même a
été engagé pour vendre des cuisines par un homme qu'il déteste. Son patron d'ailleurs ne tarde pas à coucher avec sa femme. Trahi, se sentant abandonné, Rudy est rejetté par Fanta et son propre
fils, méprisé et craint de ses collègues, et ignoré de sa propre mère qui consacre tout son temps à distribuer des prospectus sur les anges gardiens. La force de l'histoire tient à ce que,
narration oblige, nous adoptons le point de vue de Rudy. De ce fait, nous compatissons à la solitude du personnage et ne comprenons pas forcément le regard que porte sur lui son entourage. Seul
quelques fêlures soigneusement distillées dans le récit nous montrent la folie latente d'un homme tiraillé entre un passé douloureux, incarné par une mère sans chaleur, et un présent
incertain, l'épouse Fanta dont les sentiments demeurent pour nous un mystère: à aucun moment, sa voix n'interviendra dans la narration, même lors du fameux contrepoint.
L'histoire de Khady Demba conclut tragiquement le roman. Jeune veuve, Khady Demba est rejettée par sa belle-famille qui l'engage à quitter l'Afrique pour l'Europe. Clandestine, Khady Demba ne
parvient pas au terme de son voyage et est contrainte de se prostituer, trahie par son compagnon de route. Je ne vous dirai pas comment tout cela se termine mais ne vous attendez pas à une fin
heureuse. Le récit est sombre. Ici l'Europe apparaît comme un mirage que nous savons factice (le lecteur sait d'emblée que l'héroïne ne trouvera pas le bonheur, ne serait-ce que parce qu'elle
doit rejoindre sa cousine Fanta dont nous connaissons les propres difficultés) et Khady Demba apparaît comme un personnage balloté par les événements. Elle les subit sans une plainte, se
réfugiant dans la conscience de sa propre valeur.
Au final, il est difficile de distinguer la "puissance" des femmes de Marie Ndiaye dans ces trois récits qui mettent en scène deux cultures différentes, celle de l'Afrique et celle de la France.
Ici, pas de roman gentillet qui dit "Au fond nous sommes tous pareils, donnons-nous la main et faisons une ronde". C'est un constat plus amer qui met en avant les défauts des deux mondes et
renvoie dos à dos la belle-famille africaine qui rejette la veuve sans enfants et la mère française plus préoccupée des anges gardiens que de la souffrance de son propre fils. Deux mentalités
différentes, certes, mais les même préjugés et les mêmes bassesses. Alliance impossible? Marie Ndiaye elle-même semble hésiter. Cependant, au-delà du choc des cultures, il s'agit essentiellement
de voir dans le roman une peinture des sentiments et des contradictions qui agitent chacun des êtres que nous sommes. C'est fait sans fioritures et avec une sécheresse même qui peut parfois
déconcerter. Enfin, penchons-nous de nouveau sur le titre et demandons-nous en quoi les femmes de ce roman sont puissantes. Il s'agit ici je suppose de résistance passive: les héroïnes, soyons
franche, ne jouent si l'on y réfléchit bien aucun rôle actif, se laissant porter par ce que faute de mieux on peut nommer "le destin" (même si personnellement je n'y crois pas, mais je ne suis
pas l'auteur du livre) Leur puissance se résume alors à résister au mieux à ce destin. Norah ne peut lutter contre son père mais elle peut aider son frère; Fanta ne peut pas changer sa vie
lamentable en France mais elle peut lui faire face par son silence méprisant et glacial; enfin, Khady Demba ne peut changer sa condition misérable mais elle peut la supporter en se souvenant
chaque jour de qui elle est et de ce qu'elle vaut.
Trois femmes puissantes est un récit profondément pessimiste et plutôt désenchanté: ceci dit, les contrepoints de chacune des histoire apportent un éclairage différent qui incite le
lecteur à y voir une lueur d'espoir: le père et la fille qui se retrouvent, une étoile, le sourire de Fanta... Une façon pour l'auteur de nous dire que, malgré tout, rien n'est jamais
perdu...
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