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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 14:22

L04.jpgLettres anglaises ou histoire de Miss Clarisse Harlove

Samuel Richardson

Editions PUL

Il faut vous résigner : au 18ème siècle, nous allons beaucoup parler de vertu. C’est la mode en littérature, surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur comme Richardson, l’auteur de Pamela, qui,  quelques années après, décide de récidiver avec le portrait d’une nouvelle jeune fille, Clarisse. Celle-ci aura ceci dit nettement moins de chance que la précédente.

Clarisse Harlove est une jeune fille bien sous tous rapports, issue d’une famille fortunée qui peut bientôt prétendre à la noblesse. Elle se fait remarquer par le séduisant Lovelace, jeune homme de bonne famille également, mais libertin. Lovelace éconduit la sœur de l’héroïne, Arabella qui, dépitée, se ligue avec son frère James. James provoque Lovelace en duel, duel qu’il perd. Sa haine n’a plus de limites et ce personnage ambitieux, persuadée que Clarisse fait front commun avec son ennemi, décide de la punir en persuadant parents et famille de la marier avec Solmes, un nouveau riche répugnant. Ce mariage arrangé servirait les ambitions de James et d’Arabella tout en donnant une leçon au libertin. Clarisse, persécutée par les siens, sommée d’épouser un homme qu’elle déteste, est contrainte de fuir avec Lovelace. Mais Lovelace, tout amoureux qu’il est, n’en est pas moins un libertin sans scrupules, désireux de se venger de la famille Harlove. Il invente mille ruses pour garder captive la belle et finit par la violer, provoquant sa ruine. Clarisse, déshonorée, prisonnière, se laissera finalement mourir, au grand désespoir de son amant.

Deux petites choses avant de parler du roman. Je dois confesser que je n’ai pas lu la version intégrale ; le livre que je tiens entre les mains est un choix de lettres (car, tout comme Pamela, Clarisse est un roman épistolaire) La version intégrale d’après ce que j’ai compris fait deux volumes de 800 pages et n’existe plus en français. Je suppose qu’il est encore possible de se procurer le roman en anglais mais après ma dernière expérience avec Richardson, j’avoue que je ne suis pas pressée de me replonger dans la langue de Shakespeare. Le deuxième point porte justement sur la traduction qui est ici de l’abbé Prévost. L’abbé Prévost comme vous le savez a une vision très libre de la traduction. Ainsi il n’hésite pas à raccourcir, à adapter à sa sauce et à la sauce française les situations évoquées dans le roman, à rester dans un registre de langage noble là où Richardson n’hésite pas à niveler, bref il réécrit plus ou moins Clarisse, au grand dam d’ailleurs de l’auteur.

Clarisse, c’est plus ou moins l’histoire de Pamela si cette dernière avait « succombé » à monsieur B. à quelques détails près : Clarisse est une jeune fille riche, les contraintes sociales et familiales ne sont pas les mêmes ; Clarisse est beaucoup moins naïve que Paméla et de ce fait, plus intéressante. Richardson il faut le reconnaître, excelle à peindre des jeunes filles en détresse en proie à la malignité des hommes. Face à une famille impitoyable et à un amant cruel, l’héroïne se dresse en véritable figure de tragédie, servie d’ailleurs par le langage de Prévost largement emprunté au théâtre racinien et cornélien. Il y a une véritable noblesse qui se dégage de ce personnage tout de blanc vêtu qui, en dépit du déshonneur et de la réclusion, conserve toute sa dignité face à ses bourreaux. On notera particulièrement ce passage où Lovelace, usant d’un subterfuge pour justifier ses actes et simulant une colère indignée, se fait clouer le bec par Clarisse qui le ridiculise littéralement devant ses acolytes. On retrouve encore une fois le pouvoir des mots, ce même pouvoir qui permit à Paméla de s’échapper des griffes de monsieur B., l’un des thèmes favoris de Richardson qui fait de l’écriture un moyen de libération. Ce même Richardson, qui n’hésitait pas à dénigrer les romans dans son précédent ouvrage, se sert abondamment de tous les éléments clés du roman populaire dans Clarisse : enlèvement, séquestration, drogue pour viol, clés subtilisés, lettres trafiquées… L’auteur, qui paradoxalement était terrifié à l’idée qu’on puisse apprécier Lovelace, ne parvient pas de même à faire du libertin un personnage foncièrement mauvais et ce par un procédé narratif extrêmement simple : il lui laisse la parole. Lovelace en effet écrit lui-même d’abondantes lettres à son ami Belfort. Or laisser la parole à un personnage c’est donner au lecteur l’opportunité d’adopter son point de vue et, même si Lovelace est foncièrement mauvais (ses ruses ceci dit forcent l’admiration)  il se justifie plus ou moins par l’amour et parvient de ce fait à atténuer très largement le mépris qu’on peut être amené à lui porter. Personnage complexe, il paraît en tous cas moins « méchant » (alors qu’il ne faut pas oublier qu’il viole et séquestre Clarisse) que la famille de l’héroïne qui intervient très rarement dans les différentes correspondances du roman. Mais, encore une fois, cela est dû justement à la façon de s’approprier le récit pour le tourner à son avantage (procédé que Prévost lui-même emploie dans Manon Lescaut)

Ce qu’il faut retenir pour conclure cette longue note (mille excuses !) c’est que Clarisse m’a paru infiniment supérieure à Paméla tant au niveau du contenu que des personnages, beaucoup moins manichéens. Et, même si on ne fait pas comme Richardson qui, paraît-il, pleurait à chaudes larmes en écrivant la mort de son héroïne (un grand sensible cet homme-là) on ne peut s’empêcher à la fin de s’attendrir sur le sort de la malheureuse Clarisse, victime d’une famille tyrannique et d’un libertin sans scrupules…

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Published by beux - dans Classiques
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commentaires

canthilde 03/07/2010 17:31


Bon, alors là, je ne lis pas ta note en détail avant de m'attaquer au livre. Vu mes projets de lecture, ce ne sera pas avant l'hiver prochain... J'ai bien envie de lire la traduction française
aussi mais je croyais qu'elle était intégrale. "Dommage", j'ai vu le livre anglais dans une librairie aujourd'hui et sa taille m'a beaucoup attirée. ;-)


beux 05/07/2010 11:32



A voir peut-être si d'occasion il est encore possible de se procurer la version intégrale en français? Je pense ceci dit que ça doit être assez intéressant de lire dans la version originale, la
traduction de Prévost étant assez libre; de toute évidence tu sembles plus douée que moi en anglais... J'avoue quant à moi qu'après le second volume de Pamela en VO, j'étais beaucoup moins chaude
pour m'attaquer à un pavé comme Clarisse... qui au demeurant est plus intéressant que Pamela