Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 20:29

L03.jpgEmile ou de l'éducation

Jean-Jacques Rousseau

éditions Flammarion

 

Je sais que vous attendiez tous cette note avec impatience et fébrilité, alors soyez dans la joie: aujourd'hui, nous allons parler du prochain livre des 1001 livres... qui n'est autre que Emile ou l'éducation de Rousseau. Officiellement d'ailleurs, ce livre n'est pas un roman. Il est classé en philo en librairie et j'aurais tendance à le considérer moi-même comme un ouvrage philosophique. Dans ce pavé de près de 700 pages (vous commencez à comprendre que Rousseau n'a pas un style des plus concis) l'auteur explique, plus ou moins clairement d'ailleurs, ses conceptions concernant l'éducation et s'appuie pour cela sur un élève fictif nommé Emile. Le livre n'a rien de pratique et d'ailleurs ne se prétend pas comme tel. En fait, plus Rousseau avance dans ce que faute de mieux je nommerai la démonstration, plus cette dernière devient théorique. Les soins apportés à Emile lors de son premier âge sont en effet bien décrits (un minimum de vêtements, une liberté presque totale) mais plus l'enfant grandit, plus l'éducation se fait imprécise s'appuyant plus sur des principes généraux que sur des exemples concrets. Les principes généraux? Rousseau s'appuie sur l'idée que l'homme par nature n'est pas mauvais et que plus il s'éloigne de la nature, plus il se corrompt. L'idée n'est pas de faire d'Emile un "bon sauvage" car l'homme, toujours selon l'auteur, se doit de vivre dans la société. En revanche, Rousseau s'attache à retarder au maximum cette entrée dans la société et à en montrer les artifices à son élève imaginaire afin que celui-ci ne soit pas dupe. Emile apprendra donc à lire très tard et ne sera instruit d'aucune question religieuse avant d'être en âge de les comprendre, l'idée étant de lui éviter endoctrinement et préjugés.  Il passera son enfance à courir, à apprendre des travaux manuels, à dire toujours la vérité et à vivre dans une absence quasi-totale de règles. Parvenu à l'adolescence, il sera mis en garde contre les attraits trompeurs de ce monde: argent, pouvoir, frivolités et libertinage. Rousseau se plaît alors à lui forger une compagne digne de lui: Sophie. Sophie étant femme, ne bénéficie pas de la même éducation que Emile. Emile peut prétendre à comprendre le monde quand il en a atteint l'âge, Sophie est pour jamais exclue de ce qui ne convient pas à son rôle de future mère: se devant d'être soumise à son mari et attentive à ses enfants, elle a un "handicap" supplémentaire: Emile est un homme et sa réputation importe peu tant qu'il agit bien. En revanche, Sophie n'a pas le droit d'avoir une réputation douteuse, même si celle-ci est imméritée. Elle doit conjuguer à la probité une certaine dose de flatterie et de ruse pour évoluer dans la société en toute sérénité. Lourde tâche pour un sexe dont Rousseau reconnaît pourtant la finesse et l'ascendant.

Je schématise beaucoup, que les critiques de Rousseau ne me tombent donc pas tous sur le poil en hurlant au scandale. Force est de reconnaître que j'ai eu beaucoup de mal à accepter sans sourciller certains passages sur l'éducation des filles. Oui il faut remettre dans le contexte et tout et tout je sais, mais je sais aussi que pour le coup, des auteurs comme Richardson avait sur les femmes des idées beaucoup plus avancées (les héroïnes de Richardson sont toutes des femmes instruites) alors que Rousseau les relègue avec une bonne foi désarmante aux soins de leurs enfants et de leur intérieur. Pour le reste que dire.... Certaines idées de Rousseau sont plutôt intéressantes (privilégier une éducation au plus près de la nature, apprendre à l'enfant très tôt à affronter ses peurs) et d'autres plus étranges (refuser de lui apprendre à lire, refuser de lui imposer une quelconque loi) Inutile de vous dire qu'en terme pédagogique, ce livre n'a aucune valeur et l'auteur le souligne à de maintes reprises. Il s'agit donc d'une réflexion, une utopie peut-être, qui tantôt prend l'aspect d'un pamphlet cinglant (quand Rousseau s'en prend à ses pairs) tantôt l'aspect d'un roman (lorsque notamment l'auteur raconte la rencontre entre Emile et Sophie) tantôt encore l'aspect d'un traité, le tout entre-coupé de dialogues entre le maître et son élève et de nombreuses digressions, dont la plus célèbre est celle du vicaire savoyard. Livre aux multiples visages, Emile n'échappe donc pas de ce fait à la répétition et parfois à la contradiction: ainsi Rousseau, après avoir défendu le végétarisme et le droit des animaux, fait chasser son élève pour le distraire de ses hormones et l'empêcher de trop penser aux femmes. Bon, je schématise sans doute, mais c'est ainsi que j'ai interprété un livre qui, globalement ne me laissera pas trop de mauvais souvenirs mais qui m'a parfois fait me demander pourquoi diable on considérait le 18e siècle comme celui des Lumières....

Partager cet article

Repost 0
Published by beux - dans Classiques
commenter cet article

commentaires

echolalie 30/09/2011 18:01


vague souvenir que cet Emile, et pourtant il était inscrit dans ma bibliographie de concours CPE, allait savoir pourquoi...


Toc 28/09/2011 10:53


Je poste ce commentaire un peu tard, mais comme je viens de découvrir ce blog, j'avais envi de poster un commentaire sur un texte que je connais bien.

L'Emile est clairement un texte philosophique plus que littéraire, qu'il faut lire dans la lignée du Discours sur les Sciences et les Arts, du Discours sur l'Origine des Inégalités, et du Contrat
Social. C'est pour ça qu'il est écrit dans un style assez théorique. Rousseau ne raconte pas l'histoire d'Emile, il parle de l'éducation comme un concept philosophique. Or c'est concept essentiel
dans la pensée rousseauiste. En effet, pour Rousseau, l'homme est naturellement bon et n'a pas franchement envi de vivre en communauté. Et donc plus il s'éloigne de cet état de nature, plus il se
civilise et devient policé, et plus il devient méchant et immoral. Le luxe, la vulgarisation des sciences, la propagation des arts dans le peuple, tout ça tend à amolir l'être humain et à détruire
les moeurs. Au contraire, les bonnes vielles valeurs rustiques, ça vous fortifie un homme et ça donne à l'Etat la puissance patriotique qui lui manque tellement dans les cours sophistiquées du 18e
siècle. Et pour que l'homme puisse rester libre en dehors de l'état de nature, il faut qu'il puisse se soumettre à la loi qu'il s'est lui-même fixé, afin de faire parti de la souveraineté et ne pas
y être contraint. Le problème c'est que l'homme n'a pas tendance à vouloir se laisser entraîner dans la constitution d'un Etat. Du coup, pour maintenir tout ça en place, la rusticité des bonnes
moeurs, le patriotisme, et le contrat social, malgré la nature de l'homme, on a besoin de l'éducation, et c'est là que l'Emile apparaît.

Si on veut bien comprendre le sens de l'Emile, il faut le renvoyer à cette description que fait Rousseau de la nature humaine et des conséquences desastrueuses de l'éducation du 18e siècle qui
brime la sensibilité, et n'apprend pas à être moral mais pervertit au contraire l'enfant en lui apprenant à camoufler son caractère derrière le masque de la civilité. D'où ses propos sur
l'éducation des filles par exemple. L'image de la société morale pour Rousseau c'est Sparte, c'est la Rome républicaine. Donc si on veut qu'il y ait une bonne morale qui respire dans la Cité, les
femmes elles restent à la maison. C'est sans doute un peu réducteur de présenter ça comme ça, mais c'est quand même assez proche de la vision qu'a Rousseau.


beux 29/09/2011 11:24



Ah ah ce commentaire est presque aussi long que mon article! Merci en tous cas pour l'éclaircissement...
Effectivement, L'Emile est plus un texte philosophique, c'est d'ailleurs pourquoi j'ai eu beaucoup plus mal à l'appréhender que les autres oeuvres de Rousseau, n'ayant pour la philosophie qu'un
intérêt mineur. Rousseau romancier m'intéresse; le Rousseau un peu moraliste m'ennuie!: Ceci dit, son idée concernant l'éducation n'était pas inintéressante, à part évidemment la partie sur
l'éducation des filles. Autres temps, autres moeurs...



canthilde 25/01/2011 20:16


Eh oui, Rousseau a quand même de sacrées limites. C'est bien "grâce" à lui qu'on a ramené les femmes à un seul rôle social, la maternité, en prétendant que l'amour maternel était naturel (et
obligatoire, à voir le destin qu'il concocte pour Sophie).


Gélule 21/01/2011 19:53


Rha oui, tu as raison :) "complexe et en contradiction avec lui-même" me semble plus approprié que mon "haïssable et faux-cul"! Je crois que Jean-Jacques Rousseau est le genre d'auteur qu'on aime
haïr tout en comprenant très bien pourquoi il est parmi les grands. Moi aussi une petite relecture des Confessions ne me ferait pas de mal, je les avais rachetées mais pour l'instant le bouquin
fait joli dans ma bibliothèque. Tu me motives à m'y atteler, tiens!


Gélule 21/01/2011 16:58


Ha, j'ouvrais un commentaire pour le plaisir de balancer l'histoire de l'abandon de ses mômes, je suis contente de voir que c'est déjà dit! Moi aussi j'ai toujours trouvé gonflé le pavé sur
l'éducation quand on n'est juste pas capable de subvenir aux besoins de ses propres enfants. Rousseau a toujours un côté haïssable et faux-cul, quand même...


beux 21/01/2011 18:14



Pauvre Rousseau qui suscite tant de haine! Après, on ne sait jamais, peut-être justement estimait-t-il qu'il n'était pas fait pour être père... Je ne sais plus s'il en parle dans Les
Confessions. J'ai hâte de les lire (ou plutôt de les relire car je les avais parcouru distraitement ma première année de fac) histoire de percer un peu le mystère d'un homme qui semble
complexe et toujours en contradiction en lui-même...