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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 18:34

L01.jpgL'homme qui savait la langue des serpents

Andrus Kivirähk

éditions Attila

 

"Il n''y a plus personne dans la forêt." C'est sur ce constat que s'ouvre l'histoire de Leemet, le narrateur, le dernier homme qui sait parler la langue des serpents. Nous sommes en Estonie; il ya quelques temps, les hommes savaient se faire comprendre des animaux et les faire obéir. Ils se nourrissaient exclusivement de viande et habitaient les forêts. Mais les temps ont changé: les hommes de fer sont venus et ont converti les peuples. Les habitants quittent la forêt pour s'installer dans des villages et oublient la langue des serpents pour manier faucille et hache. Ils mangent du pain et boivent de l'alcool. Dans la forêt, Leemet vit quasiment seul avec sa mère, son oncle, sa soeur et deux trois familles disséminées. Leur mode de vie est sur le point de disparaître: Leemet peut bien se promener avec son amie Ints, sa soeur Salme peut bien fricoter avec les ours ou le sage Ulgas faire des sacrifices pour apaiser les génies des bois; bientôt le monde ancien aura disparu, et comment faire quand on n'arrive pas à faire partie du monde nouveau?

L'homme qui savait la langue des serpents est en apparence un conte, une fable un peu noire. On voit des serpents fraterniser avec des humains, des ours séduire des jeunes filles, un couple élever des pous géants... Le style est fluide et se lit avec plaisir, comme on lirait une belle histoire pleine de rebondissements. Il y a même pas mal d'humour perdu malheureusement en partie par ma méconnaissance de la langue et de la civilisation estonnienne (on fait ce qu'on peut) mais que j'ai quand même pu apprécier à de nombreux endroits: le narrateur et sa famille qui sont considérées comme des modernes par les anthropopithèques vivant dans les arbres et se nourrissant exclusivement de viande crue, les garçons du village qui souhaitent être castrés pour pouvoir chanter comme les moines, le vieux grand-père qui sculpte le crâne de ses ennemis pour en faire des coupes... C'est cependant un récit plutôt sombre et cynique. Très anticlérical, L'homme qui savait la langue des serpents met en scène un homme condamné à être le dernier, le survivant d'un monde qui s'effondre. Leemet sait pertinement que rien ne redeviendra plus comme avant et il est sans cesse hanté par l'odeur de pourriture, celle son univers en ruines. Pourtant, même lorsqu'il essaie de s'adapter, il n'y arrive pas. Sa vie a donc tout d'une farce tragique puisqu'il est tôt ou tard condamné à la solitude. C'est donc une vision nettement désenchantée du "progrès" que dresse l'auteur, puisque ce progrès implique de laisser des individus sur la route. Leemet ne peut s'adapter au risque de contraindre sa nature, il est donc voué à l'extinction. Kivirähk ne tombe pas pour autant dans le piège de faire de son narrateur un être avec un mode de vie idyllique: le monde de Leemet est un monde violent, primitif et si les villageois sont perçus comme des idiots, c'est avant tout parce que le narrateur a du mal à les comprendre. Les vrais méchants de l'histoire ce sont Ulgas et Tambet, prêts à toutes les horreurs pour préserver leur monde; c'est de l'autre côté l'ami de Leemet, Pärtel, qui trahit ce qu'il a été de la façon la plus abominable qui soit.  Les autres personnages, y compris le narrateur, ne sont guère que des pions soumis aux caprices d'une civilisation mouvante. Pamphlet, fable, L'homme qui savait la langue des serpents est un récit à l'humour noir et au désespoir rigolard qui ne laissera sûrement personne indifférent...

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Published by beux - dans Roman
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