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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 19:52

L01.jpgLe roman du mariage

Jeffrey Eugenides

éditions de l'Olivier

 

Toute histoire d'amour est un triangle. Il y a lui, il y a elle et il y a l'autre, le ou la parasite, celui qui va mettre son grain de sel alors qu'on ne lui a rien demandé; c'est  parfois le malheureux ou la malheureuse qui aime mais n'est pas aimé et dont l'ombre plane sur la relation amoureuse des deux; c'est parfois le "mauvais" ou la "mauvaise" prétendante, celui qui est aimé mais dont on sait pertinement qu'il n'est pas fait pour le héros ou l'héroïne. En bref, c'est un faire-valoir de l'histoire d'amour et, comme tout faire-valoir, son destin est parfois tragique...

Madeleine est une inconditionnelle de la littérature, et tout particulièrement de la littérature du 18ème siècle. Elle apprécie particulièrement les romans dits "du mariage", les histoires  victoriennes qui s'achèvent par une jolie cérémonie. Mais Madeleine n'est pas une héroïne de Jane Austen; c'est une étudiante américaine des années 80, issue d'une famille assez aisée. La pudeur a disparu, le divorce a fait son apparition. Madeleine s'efforce de s'adapter: elle s'essaie au sexe avec plus ou moins d'entrain, se plonge dans la littérature française contemporaine  mais, peine perdue, elle continue à rêvasser devant Fragments d'un discours amoureux de Barthe. Dans ces conditions, elle devrait finir par tomber amoureuse du gentil Mitchell, l'étudiant en théologie, brillant mais sans histoire et qui a craqué sur elle dès qu'il l'a vue. Mais, comme dans les romans, Madeleine tombe amoureuse du "mauvais" garçon, Leonard, un étudiant maniaco-dépressif issu d'un milieu défavorisé. Commence alors l'histoire de cette étrange triangle amoureux dont hélas personne ne sortira indemne: car, les héros vont l'apprendre à leurs dépens, la vie est loin d'être aussi simple que dans les romans de Jane Austen...

Le roman du mariage aurait gagné à être plus court, mais c'est la seule chose qu'on peut réellement lui reprocher. Tout comme dans Virgin suicides, Jeffrey Eugenides met en scène des personnages extrêmes et décalés, déterminés à vivre selon leur vision du monde. Madeleine la romantique, s'accroche à une histoire vouée à l'échec, Leonard se bat contre une maladie impossible à guérir, Mitchell part en Inde pour se prouver qu'il est un homme bien dont l'héroïne ne peut que tomber amoureuse à la fin... Les trois sont touchants chacun à leur manière. L'écriture d'Eugenides est un curieux mélange de réalisme brute (cf les scènes brutales en Inde) et de poésie mélancolique (la dernière scène entre Mitchell et Madeleine est particulièrement poignante) doublé d'une réflexion intéressante sur la littérature. L'humour n'est jamais très loin, un humour grinçant, le rire du désespoir. Car, le roman du mariage est, il faut l'avouer, un livre qui rappelle avant tout que l'amour romantique est mort, qu'il ne peut survivre dans notre société actuelle. A peine Madeleine fait-elle l'aveu de ses sentiments à Leonard que ce dernier lui rappelle cette citation de Barthe: "Passé le premier aveu "je t'aime" ne veut plus rien dire". Les héros eux-même sont en carton: Mitchell se rend ainsi compte durant son voyage en Europe qu'il est loin d'être l'homme parfait. Quant à l'amour de Madeleine pour Leonard, n'est-il pas sans cesse entaché par celui que lui porte Mitchell? Tiraillés entre leurs aspirations romanesques et la cruelle réalité de la vie, leur soif d'absolu et leurs appétits purement terrestres, les personnages sont malmenés tout du long  du récit par un auteur désabusé. Le roman du mariage est peut-être mort ou peut-être n'est-il finalement qu'une illusion: en effet, Jane Austen a beau en avoir écrit des tonnes, elle-même est restée vieille fille...

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Published by beux - dans Roman
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