La princesse de Clèves
Madame de La Fayette
éditions Imprimerie Nationale
Ce n'était pas la première fois que je lisais La princesse de Clèves. La première fois, j'avais treize ou quatorze ans et je
me souviens avoir éprouvé de la compassion pour l'héroïne du récit. La seconde fois, je le relisais pour les besoins de mon bac de français et j'ai éprouvé de la compassion pour monsieur de
Clèves, le mari qui voit son épouse en aimer un autre. J'étais donc très curieuse de ma réaction lors de cette troisième lecture.
Tout le monde ou presque
connaît l'histoire du roman de madame de la Fayette, néanmoins, il est toujours bon de faire une petite piqure de rappel. Mademoiselle de Chartres, jeune ingénue, fait ses premiers pas à la cour
de François II et Catherine de Médicis sous l'oeil vigileant de sa mère. Sa beauté et sa "modestie" enflamment le coeur de bon nombre d'hommes en particulier celui de monsieur de Clèves qui,
malgré le désaccord de sa famille, parvient à obtenir sa main. Hélas pour lui, la jeune fille ne partage pas ses sentiments. Hélas pour elle, son chemin croise bientôt celui du duc de Nemours.
Entre eux c'est un véritable coup de foudre. Hélas pour eux deux, la princesse de Clèves, conditionnée par sa mère et son éducation, se refuse à tromper un mari pour qui elle éprouve une sincère
affection et révèle à ce dernier son attirance pour un autre. Un geste noble certes, surtout au milieu d'une Cour qui se livre à de nombreux jeux galants et marivaudages sans aucun état d'âme,
mais un geste qui provoquera le malheur de chacun des membres du trio amoureux: un mari qui se sait mal-aimé, un amant qui ne peut rien espérer, même pas un aveu, de celle qu'il aime, et une
femme tiraillée entre son amour et son honneur.
Qualifié de roman psychologique, La princesse de Clèves est un récit écrit de façon très sèche et
très froide. On imagine assez bien madame de la Fayette en vieille femme austère, observant les moeurs de ses contemporains pour les transposer quelques années en arrière, assez semblable au
personnage de madame de Chartres, entre parenthèses sans doute le personnage le plus détestable du roman. Ce style d'écriture est en totale contraste avec la description des sentiments violents
exprimés dans le récit: le désespoir de monsieur de Clèves qui comprend que sa femme en aime un autre, celui de la princesse quand elle ne parvient pas à contrôler ses émotions face à celui
qu'elle aime (jalousie, plaisir de sa présence) ou celui du duc de Nemours qui se voit privé du droit même d'avouer son amour et réduit au silence. Mais, là où le roman prend pleinement toute sa
puissance, c'est justement quand les personnages prennent eux-mêmes la parole dans la narration et la brise pour exprimer toutes les passions qui les habitent.
La princesse de Clèves n'est pas un roman d'amour; c'en est même l'antithèse. L'amour dans le récit est soit jeu galant, soit manoeuvre politique, soit, quand il est sincère, passion destructrice. Le couple la princesse de Clèves/ Le duc de Nemours me fait irrésistiblement penser à la chanson d'Edith Piaf: "Emportés par la foule..." (vous connaissez la suite). Ils se rencontrent par le biais de la Cour, mais cette Cour même qui les sépare: le prince de Clèves, les anciennes galantes du Duc et, paradoxalement, c'est le relâchement moral de la Cour et ses intrigues qui, en réaction, pousse la princesse plus étroitement dans les bras de son mari. Le message de l'auteur est clair: il n'y a pas de bonheur dans l'amour, rien que du désir et du désespoir. D'ailleurs, libérée de son mariage, la princesse de Clèves ne consentira pas à épouser le duc, invoquant certes la mémoire de son mari mais surtout sa tranquillité d'esprit: comment pourrait-elle enfin vivre sa passion sans en affronter tous les revers: la jalousie, la peur de perdre l'être aimé ou de voir sa passion s'éteindre? Madame de la Fayette analyse certes subtilement tous les mécanismes de l'amour mais elle n'en fait pas pour autant l'apologie et son discours de femme mûre désabusée transparaît derrière le visage juvénile de son héroïne. La princesse de Clèves est le roman du renoncement. Je ne suis pas assez vieille pour avoir envie de renoncer, alors j'avoue que, même si littérairement parlant, l'histoire ne pouvait finir de façon satisfaisante, j'aurais aimé que la princesse de Clèves cède à sa passion même si c'était mal, contraire à l'honneur et tout le toutim. Oui je sais, si ça avait été le cas, le roman ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Là, c'est juste la lectrice primaire qui parle.
Ah oui, et si vous me posez la question, à la troisième lecture, toute ma sympathie est allée au duc de Nemours: même si c'est le seul personnage du triangle
amoureux à échapper au tragique (il est le seul à ne pas mourir directement de sa passion) c'est au final celui qui a le plus mauvais rôle...
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