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5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 10:39

L01.jpgLe goût des pépins de pomme

Katharina Hagena

éditions Anne Carrière


 

Quel goût ont exactement les pépins de pomme? C'est la question que se posait Bertha qui elle ne les mangeait jamais, à la différence de sa petite soeur Anna qui, elle, dévorait tout le fruit. Des années plus tard, Anna est morte depuis longtemps, terrassée par une pneumonie à l'âge de seize ans, et Bertha elle-même, vieille femme, vient juste de décéder. Elle avait de toute façon depuis longtemps  oublié les pépins, Anna et même son propre nom. Ses trois filles sont venues à son enterrement ainsi que sa petite-fille, Iris, la narratrice, à qui Bertha a légué la maison. Iris n'a pas forcément envie de reprendre cette vieille demeure, mais à mesure qu'elle la redécouvre, les souvenirs d'enfance refont surface et c'est toute l'histoire de sa famille qui prend corps devant ses yeux: la disparition d'Anna et la naissance de sa mère et de ses tantes, la maladie de Bertha après une chute qui la fait peu à peu tout oublier, la mort tragique de la cousine de Iris, Rosemarie, et le secret qui entoure cet accident...

Des romans sur la nostalgie, il y en a des centaines: des écrits un peu réactionnaires qui fleurent bon le "c'était mieux avant" et le "tout était plus simple à l'époque". Le goût des pépins de pomme lui ne tombe pas dans ce travers. L'histoire de la famille de Iris est racontée sans complaisance aucune; pas de couleur pastel pour décrire un grand-père plus ou moins nazi, une grand-mère qui perd la tête, des histoires d'amour à sens unique, des soeurs en conflit les unes avec les autres, une cousine un peu folle, des adultères et des trahisons... Pourtant, de fil en aiguille, la narratrice parvient à nous attacher à ces personnages atypiques. Ici pourtant, ce sont les femmes qui dominent. Nous n'avons que quelques rares personnages masculins qui, la plupart du temps à quelques exceptions près, sont "écrasés" par leurs homologues féminins. Peut-être est-ce pour cette raison d'ailleurs que ce roman a plus de chances de plaire aux femmes qu'aux hommes.

Ce qui fait également la force du livre, mais qui paradoxalement peut "perdre" un ou deux lecteurs, c'est sa narration en puzzle. Sans transition, au hasard des pièces de la maison, des lieux qu'elle visite ou des personnes qu'elle rencontre, Iris laisse les souvenirs et les histoires refaire surface au hasard: on passe de l'enfance de Bertha à l'enfance d'Iris et de Rosemarie, de la rencontre de la mère d'Iris, Christa, avec son mari à la mort d'Anna.. Tout cela nous menant tout doucement aux souvenirs qu'Iris tente d'oublier, ceux ayant trait à la mort de sa cousine. La narration mime ainsi la propre errance de Bertha à qui sa mémoire torturée joue des tours et qui mélange les événements du passé.

Que dire? C'est une jolie histoire, assez émouvante: l'auteur aurait pu tomber dans un sucré un peu dégoulinant mais préfère jouer sur la retenue, allant même jusqu'à railler gentiment sa narratrice encline à l'évanouissement. Les histoires d'amour sont racontées avec une certaine sobriété et la mort elle-même n'est pas dramatisée plus que nécessaire (Iris ne pleurera même pas sa grand-mère). Là où l'auteur insiste beaucoup c'est essentiellement sur le rapport entre le souvenir et l'oubli: faut-il oublier les souvenirs douloureux ou justement se souvenir pour pouvoir mieux les oublier par la suite? C'est l'hypothèse que semble retenir Katharina Hagena: Iris ne parvient à exorciser la mort de sa cousine qu'en retournant sur les lieux du drame, Bertha est malheureuse d'oublier... Oublier c'est nier son histoire et par là ce qu'on a été et ce qu'on est encore. A partir de là, tant pis si les souvenirs font du mal....

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Published by beux - dans Roman
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commentaires

Anis 26/02/2012 20:31

Effectivement c'est magistral et le passage sur le père et sa conduite pendant la guerre est particulièrement réussi. C'est un roman qui a seulement des apparences de légèreté car plusieurs drames
sont enfouis dans la mémoire de cette famille, qui pour ne plus s'en souvenir, perd irrémédiablement la mémoire. le passage aussi sur le désir de jeune fille d'une femme au fond mal mariée.