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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 19:19
L09.jpgHistoire du poète qui fut changé en tigre
Nakajima Atsushi
éditions Allia


Le moins qu'on puisse dire, c'est que certains auteurs sont comme des étoiles filantes: à peine ont-ils eu le temps d'écrire quelques petits bijoux qu'ils s'éteignent. Nakajima Atsushi fait partie de cette catégorie. Mort à l'âge de 33 ans, (il souffrait d'asthme) on l'imagine assez bien en poète maudit contemplant les astres d'un air mélancolique. Le petit livre que je tiens entre les mains est un recueil de contes d'inspirations diverses, écrits juste avant sa mort, fin 1942. Si certains textes se situent au Japon ( Histoire du poète qui fut changé en tigre par exemple) la plupart ont un tout autre cadre, de l'Egypte aux civilisations disparues. Le poète qui fut changé en tigre, conte qui a donné son nom au recueil, narre l'histoire d'un poète orgueilleux qui, par nécessité, est contraint de quémander un poste de fonctionnaire subalterne, sombre dans la dépression, et une nuit se transforme en tigre, oubliant peu à peu l'homme qu'il a été autrefois. La momie met en scène un persan qui découvre qu'il a été égyptien dans une vie antérieure, l'homme-buffle (le plus effrayant des contes du livre) nous raconte l'histoire d'un roi qui se fait trahir par son fils illégitime dont l'apparence est celle d'un buffle...
Dans un style épuré et tout en légèreté, Atsushi parvient à alterner dans ses contes le fantastique (l'homme buffle, histoire du poète qui fut changé en tigre) l'humour (Le maître fabuleux) la fable (Le bonheur, Possession) ou même la satire (La Poule) C'est terriblement bien écrit (bravo à la traduction) avec une pointe de mélancolie qui ne disparaît jamais tout à fait. A la différence des contes de fées, ces contes-là finissent mal et s'achèvent, soit par la mort du héros, soit par un sort tout aussi triste. L'humanité est vue avec une profonde désillusion que résume assez bien cette phrase extraite de l'homme-buffle : "Ce n'était pas de la terreur, face à un homme qui voulait le tuer, c'était plutôt un humble effroi devant la rude méchanceté du monde". Le bonheur, l'auteur le considère comme illusoire; n'est-ce pas justement ce que tend à prouver le conte Le bonheur?  Le serviteur qui rêve la nuit qu'il est tout puissant et qu'il dirige son maître est plus heureux que le maître qui lui au contraire dépérit parce qu'il rêve qu'il est serviteur.  Pour finir, il faudrait évoquer le poids du thème des mots et de l'écriture dans cet ouvrage. Le poète maudit se transforme en tigre, coupable d'avoir laissé l'orgueil étouffer son génie; le conteur de Possession meurt, dévoré par sa propre tribu, dès lors qu'il ne parvient plus à raconter d'histoires. Dans Le Démon des mots (le conte que j'ai je crois le plus apprécié avec Possession), le héros découvre qu'un démon se cache derrière l'écriture; comment expliquer autrement que des figures puissent revêtir une quelconque signification, que l'Histoire en elle-même n'existe que par le biais de récits souvent arbitraires? L'écriture acquiert une dimension destructrice: puissante, elle est abordée dans les contes comme une sorte de divinité un tantinet malfaisante qui dévore celui qui ne parvient pas à la dompter. Paradoxalement, c'est une divinité dont nous ne pouvons nous passer...

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Published by beux - dans Roman
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commentaires

Orchéon 21/05/2012 12:52

merci pour cette découverte, je me suis régalé en le lisant.
On peut dire qu'il a conté sans compter.

beux 21/05/2012 15:11



Oui, c'était vraiment un joli recueil. J'en garde un très bon souvenir...



Orlof 13/03/2010 20:08


Excellentes éditions, les éditions Allia...Tu devrais lire les Pierre Louÿs :)


beux 13/03/2010 22:17


Pas de problèmes! et après je suis supposée lire les titres de la Brigandine c'est ça?