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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 09:20

L01.jpgUne robe de la couleur du temps

le sens spirituel des contes de fées

Jacqueline Kelen

éditions Albin Michel

2014

 

Le principe des contes de fées c'est qu'ils peuvent être lus, racontés, déformés, adaptés, et qu'on peut les interpréter comme bon nous semble. Bruno Bettelheim en a fait la psychanalyse dans son excellent ouvrage, La psychanalyse des contes de fées. Moi-même il y a quelques années dans un mémoire je m'étais amusée à les rapprocher de la fantasy. Jacqueline Kelen, elle, y voit carrément un sens spirituel qu'elle développe dans Une robe de la couleur du temps.

L'exercice d'entrée de jeu paraît périlleux car Kelen s'appuie pour une grande part sur les contes d'Andersen. Or, les contes de ce dernier, contrairement  à ceux de Perrault ou de Grimm, sont des oeuvres originales qui ne s'appuient sur aucune tradition orale établie: dès lors, leur interprétation "spirituelle" peut aller à l'encontre même des desseins de l'auteur. A l'inverse, les contes "classiques" (Blanche-Neige, Le petit chaperon rouge, Cendrillon) font en quelque sorte partie d'un patrimoine oral mouvant qui rend de fait plus facile une lecture différente.

Il n'y a rien à dire au niveau du style : Jacqueline Kelen se révèle elle-même une merveilleuse conteuse qui parvient à faire prendre corps à tous ces personnages de notre enfance, le brave petit Poucet qui guide ses frères à travers bois, la vilaine marâtre qui se déguise en sorcière pour aller tenter Blanche-Neige au fond de sa cabane, la petite Sirène qui danse dans la souffrance au mariage de celui qu'elle aime en silence... L'auteur prend plaisir à nous rappeler ces histoires en nous donnant envie de nous plonger de nouveau dans ces récits qui ont bercé notre enfance. Puis, vient le temps de l'interprétation spirituelle et là, j'avoue que je suis loin d'être toujours en accord avec Kelen. Si certaines interprétations m'ont fait hausser les épaules en me disant: "Ah oui, pourquoi pas à la rigueur" (Le vilain petit canard ou la quête de l'âme pour atteindre sa plénitude) je ne peux pas voir autre chose dans Les habits neufs de l'Empereur qu'une raillerie d'Andersen là où Kelen s'obstine à trouver un sens plus profond à l'histoire de deux escrocs qui proposent à un empereur coquet de lui tisser l'habit le plus merveilleux au monde, visible uniquement par les gens intelligents, et qui finalement le laisse parader en ville nu sans que personne n'ose lui dire quoi que ce soit de peur de passer pour un imbécile. De même, si l'interprétation du Petit chaperon rouge des frères Grimm me semble plus ouverte, il est difficile de voir autre chose dans la version de Perrault qu'un conte moral destiné à préserver les jeunes filles de frayer avec des inconnus louches de peur de voir le loup (inutile je vous pense de vous faire un dessin). Ce sont quelques-unes de ces interprétations qui m'ont fait un peu tiquer. A l'inverse, j'ai été très touchée par l'interprétation de La petite fille aux allumettes ou encore à celle de La Petite Sirène. L'ouvrage de Kelen n'est clairement pas un essai et ne s'appuie sur aucune bibliographie à part sa propre lecture des contes : cependant, Une robe de la couleur du temps est un ouvrage plein de fraîcheur qui nous rappelle avant tout qu'un conte est fait pour se l'approprier et que chacun est libre d'en tirer ses propres leçons pour avancer dans la vie.

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Published by beux - dans Essais
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Jacques C 11/06/2014 23:34

Avant Bettelheim - et avant l'invention de la Fantasy ! - Tolkien avait également écrit un essai important sur le sujet, Faërie.

Pour ce qui est des "habits neufs de l'Empereur", je ne sais pas quel est le "sens plus profond" suggéré par Kelen, mais il est évident qu'il ne s'agit pas que d'une histoire d'escroquerie. Le
point clef du conte est le fait que "personne n'ose lui dire quoi que ce soit de peur de passer pour un imbécile", comme vous le rappelez. Le fait que l'expression "oser dire que le roi est nu"
désigne l'audace de dénoncer ce que personne n'ose regarder en face... est bien la preuve que c'est là l'élément le plus signifiant du conte, celui qui a pris place dans l'inconscient collectif.
Car c'est un véritable mécanisme social qui est dénoncé par ce conte, celui qui conduit à "taire" ce que tout le monde accepte, celui du suivisme aveugle (et parfois criminel). De la petite lâcheté
collective, si puissante dans bien des situations historiques.

Enfin, comme vous le soulignez, les contes ont une vie complexe, et connaissent de nombreuses versions. Des ethnologues ont passé leur vie à collecter le maximum de versions existantes, à les
comparer et à en tirer les structures principales. Car le conte est, avant tout (et à part quelques œuvres littéraires comme celles d'Andersen), un phénomène social ! En fin de compte (de conte ?),
le corpus des contes est très proche des mythes. Je n'arrive même pas à concevoir que la lecture des contes puisse ne pas être d'abord anthropologique... puisqu'ils sont au cœur de la reproduction
sociale. Ce sont des "codifications" du monde, à travers des situations symboliques (qui n'ont de sens que si elles se dévoilent aux auditeurs au fil des écoutes et de l'âge), des archétypes
anthropologiques, des tensions qui se résolvent, etc.
Bien avant d'être "moraux", les contes servent à transcender le monde, à le mettre en ordre (et la "mise en ordre" n'est pas morale, elle est une simple nécessité anthropologique, sans laquelle
aucune société n'est société).