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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 10:28

L04.jpgLe dit des Heiké

traduit du japonais par René Sieffert

éditions Verdier

 

 

Me revoilà! Ce n'est pas par fainéantise que je n'écrivais plus sur ce blog mais parce que j'étais sur un gros morceau qui, au demeurant, ne risque pas de passionner les foules. Aujourd'hui, parlons donc de littérature japonaise médiévale.

Bon, maintenant que j'ai perdu la moitié de mon lectorat sur cet article, permettez-moi de vous présenter Le dit des Heiké, une épopée japonaise narrant l'ascension au pouvoir du clan des Heiké aux environs de la première moitié du 12ème siècle. Tout commence avec Tamadori, un manant (bon j'exagère un peu mais j'essaie de faire simple) qui parvient à se hisser dans les faveurs de l'Empereur; son fils Kiyomori de ce fait parvient à occuper une position importante à la cour pour finalement devenir Grand Ministre. Kiyomori, moins humble que son père, en profite pour écraser ses ennemis et établir tous ses enfants à des postes prestigieux. Il donne également à l'Empereur l'une de ses filles. Cette dernière met au monde un garçon qui, en bas âge, devient Empereur. Rien ne semble pouvoir arrêter l'ascension des Heiké, mais Kiyomori, véritable dictateur, exilant et tuant à tour de bras se fait beaucoup d'ennemis. Après la mort de son fils aîné, un homme d'une grande sagesse qui s'employait à tempérer son père, sa folie dominatrice ne connaît plus de mesures. Le Grand Ministre va même jusqu'à déplacer la capitale pour son confort personnel. Les présages néfastes s'accumulent, la populace gronde... Kyomori tombe malade. A sa mort, le clan rival, les Genji, se déchaîne. Les Heikés sont pourchassés, le tout jeune Empereur est précipité dans les flots avec les joyaux du trône par sa grand-mère pour échapper à leurs ennemis et tous ceux du clan qui ne se tuent pas d'eux-mêmes sont mis à mort, y compris les enfants (bon sauf les femmes mais elles elles partent pleurer au fond des montagnes) Le clan des Heiké est décimé et un nouveau système politique se met en place, celui du gouvernement des shôgun (gouvernement militaire). Fin de l'histoire.

Dit comme ça ça peut paraître un peu tortueux et de ce fait, même si vous aimez les mangas, ne vous précipitez pas quand même sur Le dit des Heiké. Déjà, les personnages sont rarement nommés par leur nom mais le plus souvent par leurs fonctions (Grand Ministre, Empereur Moine, Empereur Retiré, Commandant de Komatsu, etc.) ce qui complique singulièrement la tâche de mémorisation. Et s'il n'y avait que dix personnages! Mais non, il y en a des centaines, certains apparaissant juste le temps de mourir quelques pages plus tard. Certaines pages ne sont qu'une énumération de titres et de dignitaires partant sur le champs de bataille. Chacun sa méthode: certains lecteurs se muniront d'un petit carnet et noteront avec application qui est qui et qui appartient à quel clan. Personnellement j'avoue que je préfère parfois faire l'impasse et continuer dans la lecture; les personnags réellement importants reviennent d'eux-même. Le style est particulier, dense (à noter la magnifique traduction de Sieffert, spécialiste du sujet) et demande de la patience et du temps devant soi. Néanmoins, malgré tout, Le Dit des Heiké est un livre qui vaut le coup même s'il demande une certaine persévérance. Je ne m'arrêterais pas sur les batailles qui, en dépit de leur violence, n'ont pas la cruauté de celles décrites dans des oeuvres comme Les trois royaumes (les japonais meurent avec beaucoup plus de prestance que les chinois) mais plutôt sur toute la poésie qui se dégage de l'ensemble: les vers insérés ça et là, la mélancolie sous-jacente de l'oeuvre rappelant que tout n'est qu'éphémère, la bravoure des hommes morts au combat, les séparations douloureuses. Ici, si le combat garde un caractère noble, il est avant tout tragique; les clans étant souvent liés d'une façon ou d'une autre, la lutte est toujours fratricide. Les vainqueurs d'hier sont les vaincus de demain et tout n'est qu'impermanence, impermanence qui s'exprime aussi bien dans les renversements de fortune que dans le passage des saisons, la nature étant également un thème clé dans Le dit des Heikés. Les plus jolis passages d'ailleurs de l'épopée sont d'ailleurs à mon sens ces descriptions d'une nature tout à la fois mouvante (les changements de lune, le violent séisme) et intemporelle. A l'image de l'homme, qui selon Bouddha, est appelé à renaître, les cerisiers sont amenés à refleurir. En dépit de cela, c'est la mélancolie qui prime; la mort n'est rien, mais c'est la séparation avec les êtres aimés qui est douloureuse. Ce n'est pas un hasard si le livre ne s'achève pas par quelque grande victoire éclatante mais par la fin de la vie de l'Impératrice, la fille du Ministre Religieux, qui demeurée seule, privée d'un fils englouti par les flots, quitte la ville pour se réfugier loin des hommes:

 

"Pourquoi ces temps-ci

Se fait-il que dans mon coeur

Depuis quand ne sais

resurgit l'amer regret

des habitants du Palais

 

Puisque le passé

désormais n'est plus qu'un rêve

La porte tressée

de branchages de ma hutte

elle aussi n'aura qu'un temps"

 

Nul rancoeur dans ces vers. On reconnaît assez bien le fatalisme japonais: tout ce qui arrive est mérité, les descendants expiant les fautes de leurs ancêtres ou leurs mauvaises action dans une vie antérieure. Ne restent plus que les regrets et l'espoir d'une nouvelle chance. Et pour le lecteur un très joli moment de littérature un peu doux-amer...

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Published by beux - dans Classiques
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