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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 18:44
L02.jpgVoyages de Gulliver
Jonathan Swift
éditions Gallimard


Si comme moi vous avez lu une version enfantine des Voyages de Gulliver dans votre prime jeunesse, vous serez à coup sûr surpris si vous décidez de vous lancer dans la version intégrale et ce, dès la lecture de la quatrième de couverture. L'oeuvre de Swift, chanoine irlandais du XVIIIe siècle, n'a en effet rien à voir avec le conte pour enfants auquel notre imaginaine collectif le réduit trop souvent.
Marié et père de famille, Gulliver, homme curieux et érudit, n'aime rien tant que parcourir les mers pour gagner sa vie et faire le récit de ses voyages. Echoué sur une île, il est d'abord capturé par les Lilliputiens, un peuple de 15 cm de haut dont il devient vite l'invité de prestige, en les aidant entre autres à combattre leurs ennemis. En dépit de leur taille, les Lilliputiens sont assez semblables aux contemporains de Swift. Ils sont englués dans des guerres futiles (par quel bout faut-il manger l'oeuf?) et dominés par une Cour malveillante et frivole. Ce voyage est l'occasion pour l'auteur de faire une joyeuse satire de l'Angleterre: vus à travers les yeux du narrateur, les soucis de ces petits êtres semblent encore plus ridicules.
Dans la seconde partie du roman, l'auteur joue encore une fois sur ce "décalage" mais, cette fois, dans l'autre sens: le narrateur est capturé par des géants. Ces derniers sont des êtres pacifiques qui ne s'embarrassent ni de guerres ni de raisonnements compliqués. La science leur sert uniquement de façon pratique et les préoccupations de Gulliver et la description de son pays leur paraissent pour le moins dérisoires. Le roi se moque du royaume d'Angleterre et de ses petits habitants qui se prennent tant au sérieux. Gulliver pour lui n'est qu'un gentil animal de compagnie à qui il espère un jour trouver une femelle pour la reproduction.  Ce voyage est marqué par un humour un peu potache et assez proche de l'humour rabelaisien.
Dans la troisième partie de ses voyages, le narrateur échoue sur un royaume pour le moins particulier. La classe dirigeante, si absorbée par ses réflexions que des valets doivent régulièrement frapper les nobles pour leur permettre d'avoir une conversation suivie, vit sur une île flottante et domine le royaume d'en-dessous. En cas de rébellion, ils peuvent ainsi soumettre leurs sujets en se mettant juste au-dessus d'eux, les privant ainsi de soleil, ou, pire, descendre l'île jusqu'à raser des villes entières. Belle satire encore une fois de Swift qui dénonce les rapports entre l'Angleterre et l'Irlande ainsi qu'une société de "philosophes" qu'il semble mépriser.
La dernière partie des voyages clôt magnifiquement le récit. Gulliver atterrit cete fois sur une île où ce sont les chevaux qui dominent, les Houyhnhnms, et où les hommes, les Yahoo, sont des animaux. A l'état sauvage si j'ose dire, les Yahoo apparaissent comme des bêtes aux instincts mauvais (ils se battent entre eux), lubriques (ils s'accouplent n'importe quand et avec n'importe qui) et futiles (ils se querellent pour des pierres). A l'opposé leurs maîtres,  les Houyhnhnms, apparaissent comme un modèle de société idéale et le narrateur est résolu à vivre avec eux pour toujours. Mais les Houyhnhnms, peut-être pas si parfaits que ça, ne veulent pas et l'exilent. Gulliver, désespéré, est ainsi condamné à retourner vivre avec "ses" Yahoo en Angleterre...
A vrai dire, il m'est difficile de vous parler des Voyages de Gulliver de façon concise. Il faudrait parler de la situation politique à l'époque de Swift, des conflits entre l'Angleterre et la France, des rapports catholiques/protestants,  des tories et des whigs... Il faudrait évoquer les relations entre l'Angleterre et l'Irlande et les propres rapports de Swift avec l'Irlande, un  pays qu'il n'aimait pas mais dans lequel il vivait, ce qui lui permettait d'observer la souffrance et le sentiment d'oppression des habitants... Il faudrait parler de Swift lui-même, de sa personnalité, de ses  rapports ambigus avec sa nièce Stella ou de sa maîtresse Vanessa... Oui il y aurait beaucoup à dire mais, pour le coup, je vous inviterai plus volontiers à lire l'appareil critique de l'édition (qui, une fois n'est pas coutume, se lit très bien) et je me contenterai de dire que le livre m'a interpellée. Drôle parfois, souvent ironique, Swift frappe toujours juste quand il vise la satire politique. En revanche, son texte met plus mal à l'aise quand il s'attaque à la médecine, à la science ou à la philosophie. De toute évidence, l'auteur était en désaccord avec certaines idées de son époque et sa critique paraît quelquefois injustifiée. De même, sa vision de la société utopique, les Houyhnhnms, est loin de me convaincre. Comme le soulignent d'ailleurs les notes, les Houyhnhnms sont certes intelligents et cultivés mais sans aucune passion: ils ne pleurent pas la mort de leurs proches, ne s'accouplent que pour la reproduction de l'espèce, n'ont pas de préférence... En bref, ils n'ont pas de coeur et sont très raisonnables. Beaucoup trop à mon goût. Après, peut-être faut-il encore y voir une entourloupe de l'auteur mais, pour le coup, j'ai vraiment un doute.
Les voyages de Gulliver s'inspirent largement des écrits de Cyrano de Bergerac (un narrateur qui découvre différents royaumes étranges, chacun persuadés d'avoir le meilleur gouvernement), de ceux de Defoe (un aventurier qui échoue sur des îles et doit parfois improviser pour survivre) et de ceux de Rabelais (des situations comiques et un humour scatologique qui, sur la fin de vie de l'auteur, deviendra une obsession) . Ces auteurs, nous les avons déjà vu précédemment et, de tous, je crois que Swift est mon préféré. En effet, il n'a pas la froideur ou le cynisme des trois autres et son texte brillant laisse transparaître aussi bien son indignation que, parfois, sa mauvaise foi! De toute évidence notre chanoine n'était pas encore prêt pour le monde des Houyhnhnms lui non plus...

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Published by beux - dans Classiques
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commentaires

luxsword 25/01/2010 20:40


Je me rappelle que j'avais trouvé plutpit intéressant que les Houytrucs ne soient pas si parfaits que ça, justement, ou au prix d'une certaine "froideur". Rien n'est parfait nulle part. Après, les
aspects philosophiques ne m'ont pas trop marquée, je crois, je me rappelle surtout de l'horreur d'être un Immortel de Laputa ou quand Gulliver a éteint l'incendie chez les Liliputiens... Mais j'en
suis pas très fière. ^^


beux 25/01/2010 21:03


Ah oui, j'ai oublié de parler des Immortels de Laputa! Pourtant c'est vrai que c'est plutôt intéressant... Pour la seconde anecdote citée, je ne dis rien, le passage m'a bien fait rire aussi!