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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 19:55

L01.jpgPhysiologie du mariage

Honoré de Balzac

Folio Classique

 

De Balzac, je ne connaissais jusqu'ici que ses ouvrages réalistes, ses pavés sur les vies et moeurs de ses contemporains, plus ou moins intéressants selon les thèmes. Mais, oh surprise, avec Physiologie du mariage, j'ai découvert un aspect de l'auteur que j'étais loin de seulement imaginer, un Balzac plus satirique, plus léger et, il faut le dire, beaucoup plus drôle.

Physiologie du mariage, même s'il fait partie du cycle de la Comédie Humaine, n'est pas un roman. Dans ce texte assez dense, l'auteur s'emploie à décrire la noble institution du mariage en partant de ce postulat: tôt ou tard, l'homme marié est condamné à se faire "minotauriser" (vous aussi vous trouvez ça mignon comme expression?). En clair messieurs, malgré tous vos efforts, votre femme fourbe trouvera moyen de mettre un homme dans son lit dès vos premiers signes de relâchement. Malgré tout, Balzac propose de retarder l'inévitable grâce à toute un succession d'astuces, de conseils (lit commun ou chambres séparées, confguration de votre maison, indices vous permettant d'identifier l'infidèle et son amant, relations avec l'argent, etc.) et en vous donnant un véritable art de vivre conjugal qui mêle en vrac les migraines et les belles-mères, les lunes de miel et la façon de réagir en cas de flagrant délit.... L'auteur console même les maris trompés en leur rappelant tous les bienfaits qu'ils peuvent tirer d'une minotaurisation intempestive: une femme plus imaginative au lit, un amant prêt à défendre sa famille, un bienfait économique à l'échelle nationale...

C'est léger, amusant et le style est volontiers égrillard. Je ne pensais pas autant rire en lisant un ouvrage de Balzac qui mêle sur le ton le plus sérieux statistiques improbables et témoignages rapportés et qui traite de façon impassible les sujets les plus grivois. Bien entendu, le mariage a bien changé (vraiment?) mais certaines "méditations" ne nous paraissent pas si éloignées que ça de notre réalité. Je pense que des féministes outrées hurleraient au scandale devant cet ouvrage qui fait de la femme un être manipulateur et sournois mais, pour ma part, Physiologie du mariage est à ce jour mon livre préféré de Balzac à qui je laisserai le dernier mot dans cette jolie citation tirée de son "catéchisme conjugal": "Il est plus facile d'être amant que mari, par la raison qu'il est plus difficile d'avoir de l'esprit tous les jours que de dire de jolies choses de temps en temps." A méditer...

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 11:11

L01.jpgLe Fléau

(3 volumes)

Stephen King

éditions J'ai Lu

 

Nous avions déjà parlé de Stephen King avec la série Dôme mais il est temps de revenir à ses oeuvres de jeunesse qui, à mon sens, sont tout de même ses meilleures. Ou peut-être est-ce ma nostalgie qui parle, car pratiquement tous les ouvrages de Stephen King à ses débuts font partie de mes livres doudous: Shining, Charlie, Salem, ça (si vous ne devez lire qu'un livre de Stephen King, lisez ça), Misery, et, celui dont nous allons parler  aujourd'hui, Le Fléau.

Nous sommes en 1990. L'été s'annonce chaud. Dans le Maine, Fran Goldsmith, vingt ans, se demande bien comment annoncer à sa mère qu'elle est enceinte et qu'elle ne veut pas épouser le père; A New York, Larry Underwood, chanteur d'un seul tube, revient chez lui pour échapper aux parasites qui lui tournent autour depuis sa célébrité; en Arizona, Lloyd Heinreid, auteur d'un braquage raté, se fait arrêter par la police; dans l'Arkansa, Nick Andros, jeune sourd muet en vadrouille, se fait attaquer par des voyous.... Tous ces gens vivent leurs petites vies en ignorant que bientôt, tout va changer: dans le Texas, Stuart Redman assiste à un accident et aide à secourir le blessé... Il s'appelle Charles Campion et, dans sa voiture, transporte une femme et une enfant décédées. Lui-même meurt bientôt de ce qui semble être une très mauvaise grippe. Or, cette grippe est extrêmement contagieuse et, bientôt, contamine 90% de la population. Personne n'en réchappe et, pour les survivants, le cauchemar commence...

Le Fléau réunit à mon sens tout ce qu'il y a de pire et de meilleur dans l'écriture de Stephen King. Commençons par le pire: la longueur de l'ouvrage (l'auteur lui-même reconnaît dans sa préface avoir souvent été accusé de "diarrhée verbale") qui crée parfois un léger sentiment d'ennui au début et retarde la mise en place de l'histoire. Le Fléau est également très empreint de mysticisme et de religion puisqu'il s'agit au fond d'opposer Dieu (représenté par mère Abigail) au Diable (représenté par l'homme noir, Randall Flagg). Or, même moi qui suis pourtant croyante, j'ai trouvé la démonstration des plus lourdes. Ceci dit, Le Fléau demeure quand même l'un de mes ouvrages préférés de King à cause de son ambiance "fin du monde" particulièrement prenante et que l'auteur parvient à rendre par le biais des villes jonchées de cadavres et des maisons abandonnées. Stephen King pousse son raisonnement jusqu'au bout, explore toutes les facettes de la maladie et de ses conséquences et ne nous épargne ni les descriptions cliniques, ni les détails les plus affreux (un survivant qui meurt bêtement d'une crise d'appendicite faute de médecin, Fran qui doit enterrer elle-même son père pour ne pas le laisser pourrir dans la maison...) De plus, il fait de l'exode des survivants un moment particulièrement réussi et déploie une palette de personnages hétéroclites qu'il se contente de téléscoper les uns les autres. Tous ses protagonistes ne sont pas convaincants; après relecture, je n'aime toujours pas le couple fadasse de Stuart et Frannie, beaucoup trop lisses à mon goût (lui le Texan silencieux, pas forcément cultivé mais plein de bonne volonté et énergique et elle, la jeune femme caractérielle et sentimentale) mais des personnages comme Harold,  Larry, Nadine ou même Lloyd, plus complexes, plus sombres aussi, sont de fait plus intéressants. Au final, on se laisse embarquer dans ce récit où tout repère de notre civilisation a disparu, où des hommes et des femmes essaient de reconstruire une société tandis que, de l'autre côté des Rocheuses, une autre société dirigée par un homme maléfique les menace silencieusement. Bienvenu dans le monde post-apocalyptique...

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 12:01

L02.jpgL'homme aux cercles bleus

Fred Vargas

éditions J'ai Lu

 

Nous continuons à avancer sur les livres de Fred Vargas, et, cette fois, nous allons nous pencher sur le premier roman mettant en scène le commissaire Adamsberg, personnage fétiche de l'auteur. Adamsberg est un doux rêveur, un être particulièrement difficile à appréhender, à la logique obscure et qui, pourtant, trouve toujours la solution aux enquêtes les plus complexes. Fraîchement muté à Paris, il se perd dans des réflexions curieuses et ses subordonnés, en particulier le très cartésien Danglard, ont du mal à le comprendre. Ainsi, pourquoi Adamsberg prend-il la peine d'enquêter sur un homme anonyme et invisible qui s'amuse à tracer des cercles bleus un peu partout dans les rues de Paris? Des inscriptions enfantines, des déchets mis à l'intérieur des cercles, rien de bien méchant qui semble justifier une surveillance... Pourtant, l'intuition de Adamsberg se révèle juste lorsqu'un cadavre de femme est retrouvé un jour dans l'un de ces fameux cercles...

Aveugle caractériel, chercheuse déjantée, commissaire étrange, alcoolique désabusé, vieille courant les petites annonces... Encore une fois, nous retrouvons dans L'homme aux cercles bleus tout ce qui fait le charme des romans de Vargas: des personnages complexes décrits avec une étrange tendresse. Si Adamsberg a une forte personnalité, il n'écrase pas pour autant les autres protagonistes qui ont chacun leur propre histoire; Danglard et ses enfants, "la reine" Mathilde et ses poissons, même la première victime qui travaille dans sa boutique et dont toute la vie solitaire est résumée dans un petit carnet... C'est le petit plus de l'auteur qui insuffle de ce fait au roman une dynamique toute particulière, prenant le parti d'axer son histoire sur les relations entre les personnages. L'intrigue elle-même reste pour ainsi dire secondaire même si elle est soigneusement construite et réserve son lot de surprises. En résumé, encore une fois, c'est plutôt du joli travail...

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 17:27

L02.jpgMon fiancé chinois

Laure Garancher

éditions Steinkis

 

Pad, vietnamienne mariée à un chinois depuis presque cinquante ans, s'apprête à marier à son tour sa petite-fille. L'occasion pour elle de se remémorer son propre mariage mais également d'évoquer l'histoire de son mari, de sa mère et de sa belle-mère. Quatre portraits bien différents qui esquissent l'image d'une Chine à la fois repoussante et fascinante...

Sans prétention aucune, Laure Garancher, jeune dessinatrice, choisit par le biais du roman graphique et de la fiction de se pencher sur la culture chinoise, qu'au fond nous connaissons assez mal. Elle choisit pour cela de décrire le destin de deux vietnamiennes (Pad et sa mère) et de deux chinois (Lan la belle-mère et Tao, le fiancé chinois) en opposant ces histoires. Huong, la mère de la narratrice a grandi à la campagne, entourée d'une famille nombreuse et a épousé celui qu'elle aimait; à l'inverse, Lan, fille unique, a dû faire un mariage de raison et travailler en ville. Quand elle épouse Tao, Pad est une déjà une jeune femme meurtrie par une histoire d'amour rendue impossible par les traditions; à l'inverse, son mari, malgré de nombreuse expériences, reste un gamin gâté qui a toujours obtenu ce qu'il voulait.... La force de cette bande dessinée est d'aborder une civilisation par le petit bout de la lorgnette: le restaurant familial de Tao et de sa famille, la tribu de Pad.... Ainsi certains faits de société sont abordés de façon subtile: le poids des traditions (Pad ne peut pas épouser celui qu'elle aime car il fait partie de sa tribu,) la politique de l'enfant unique en Chine (Lan est contrainte d'avorter de son premier enfant car c'est une fille et, dans la mesure où elle ne peut en avoir qu'un, sa belle-mère exige que ce soit un garçon) la structure familiale étouffante... Tout cela est fait très naturellement, sans parti pris, et sans avoir l'impression pour le lecteur d'assister à un cours d'éducation civique. A l'inverse, la faiblesse de Mon fiancé chinois serait peut-être cet aspect très froid, très neutre, et un dessin qui pour ma part ne m'emballe pas plus que ça. Il n'en demeure pas moins que l'oeuvre de Garancher reste plutôt touchante et une réussite pour un premier essai dans le monde cruel de l'édition...

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 09:53

L02.jpgLes filles de Brooklyn

Jessie Elliot

éditions Hachette

 

Je voulais en finir avec les romans ados et m'attaquer à une catégorie plus jeune, mais Les filles de Brooklyn n'a rien d'un roman pour enfants malgré les apparences, ou alors c'est moi qui suis décidément trop vieille.

Nous sommes à Brooklyn où nous suivons le parcours de trois jeunes filles de 17 ans: Junie, Célia et Danielle, toutes trois d'origine et de culture différente. Junie vit quasiment seule car ses parents sont toujours à travers le monde pour affaires. C'est une adolescente douce, une grande sportive, mais qui a du mal à s'imposer et n'ose pas dire à son petit ami Brian qu'elle n'a pas aimé sa première expérience sexuelle avec lui et ne veut pas recommencer tout de suite; il y a Célia, une grande noire dynamique, amatrice de yoga et de méditation qui gère mal l'intrusion d'une nouvelle femme dans la vie de son père; enfin, il y a Danielle, la rebelle de sa famille qui fréquente un petit ami infidèle. Les trois copines, malgré leurs différences, s'apprécient et décident de se retrouver chaque semaine à l'initiative de Danielle pour apprendre à cuisiner. Un moment qui leur permet de se découvrir et d'échanger...

Je pensais détester ce livre, rien qu'à voir la couverture rose bonbon et le résumé accrocheur sur la quatrième. Ben en fait, j'ai plutôt apprécié. Attention hein, c'est pas le chef-d'oeuvre du siècle non plus; c'est très girly, ça parle garçons, cuisine, bassistes mignons et états d'âme d'ados dont personnellement je me fous un peu. C'est aussi un peu gnangnan sur les bords puisque l'auteur exalte l'amitié entre filles, refuge absolue contre les misères sentimentales que leur font vivre les hommes: oui messieurs vous n'avez pas franchement le beau rôle là-dedans. Mais, passés les clichés, il faut reconnaître aux filles de Brooklyn une certaine fraîcheur: les personnages sont plutôt marrants, assez réalistes, et les situations vécues n'ont rien d'abracadabrantes. L'auteur se contente de mettre en scène trois ados plus ou moins bien dans leur peau qui doivent faire face à leurs propres faiblesses: Junie ne sait pas dire non, Célia est trop exigeante, Danielle sous ses dehors confiants souffre d'un manque d'estime de soi.... Ceci dit, Jessie Elliot a l'intelligence de ne pas caricaturer en poussant à l'extrême leurs traits de caractère. De fait, le récit demeure crédible. Et, en prime, nous avons droit à quelques cours de cuisine toujours bon à prendre...

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 18:12

L08.jpgLa Javanaise t1/2

La fille de Mata Hari

Debois/ Cyrus/Annabel

éditions Glénat


 

Rotterdam, 1917. L'espionne Mata Hari est sur le point d'être exécutée. Avant sa mort, sa fille Jeanne passe la voir en prison. Jeune femme douce et austère, elle n'a rien en commun avec une mère qu'elle méprise. Cependant, désireuse d'en savoir plus sur ses origines et en dépit des mises en garde de celle qui l'a mise au monde, elle décide de se rendre sur l'île de Java, son lieu de naissance, afin d'en apprendre un peu plus sur sa famille. Mais, à peine arrivée, notre héroïne se fait arrêter et interroger par la police sur les raisons de sa venue. Et puis... Plus rien, le trou noir. Jeanne se réveille dans un hôpital sur l'île, ignorant tout de ce qui s'est passé après son arrivée.

ça avait l'air sympa à première vue. J'ai ouvert la BD et j'ai déchanté. Déjà, ce n'est pas la faute du dessinateur, mais je n'accroche pas du tout au style de dessin ni à la mise en page: des gros plans partout, des encadrés longs comme le bras, des couleurs sombres, de grands yeux humides... Pour le coup, je ne suis pas une experte donc loin de moi l'idée d'émettre un quelconque jugement de valeur, mais je n'aime pas, c'est tout. Niveau scénario par contre, c'est long, trop long. L'intrigue est fouillis et, sous prétexte de mystère, les auteurs se permettent des ellipses et sautent sans arrêt du coq à l'âne tout en rappelant à quel point tout cela est étrange tout de même et c'est normal si vous ne comprenez pas tout. Oui, enfin bon, il y a des limites tout de même et le lecteur, largué, finit par se désintéresser d'une histoire ou 1) trop compliquée pour le vulgaire profane ou 2) tirée par les cheveux. Quoi qu'il en soit, je me suis franchement ennuyée devant La Javanaise et, malgré une fin de tome assez surprenante, je ne suis pas du tout pressée de lire la suite...

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 18:34

L01.jpgL'homme qui savait la langue des serpents

Andrus Kivirähk

éditions Attila

 

"Il n''y a plus personne dans la forêt." C'est sur ce constat que s'ouvre l'histoire de Leemet, le narrateur, le dernier homme qui sait parler la langue des serpents. Nous sommes en Estonie; il ya quelques temps, les hommes savaient se faire comprendre des animaux et les faire obéir. Ils se nourrissaient exclusivement de viande et habitaient les forêts. Mais les temps ont changé: les hommes de fer sont venus et ont converti les peuples. Les habitants quittent la forêt pour s'installer dans des villages et oublient la langue des serpents pour manier faucille et hache. Ils mangent du pain et boivent de l'alcool. Dans la forêt, Leemet vit quasiment seul avec sa mère, son oncle, sa soeur et deux trois familles disséminées. Leur mode de vie est sur le point de disparaître: Leemet peut bien se promener avec son amie Ints, sa soeur Salme peut bien fricoter avec les ours ou le sage Ulgas faire des sacrifices pour apaiser les génies des bois; bientôt le monde ancien aura disparu, et comment faire quand on n'arrive pas à faire partie du monde nouveau?

L'homme qui savait la langue des serpents est en apparence un conte, une fable un peu noire. On voit des serpents fraterniser avec des humains, des ours séduire des jeunes filles, un couple élever des pous géants... Le style est fluide et se lit avec plaisir, comme on lirait une belle histoire pleine de rebondissements. Il y a même pas mal d'humour perdu malheureusement en partie par ma méconnaissance de la langue et de la civilisation estonnienne (on fait ce qu'on peut) mais que j'ai quand même pu apprécier à de nombreux endroits: le narrateur et sa famille qui sont considérées comme des modernes par les anthropopithèques vivant dans les arbres et se nourrissant exclusivement de viande crue, les garçons du village qui souhaitent être castrés pour pouvoir chanter comme les moines, le vieux grand-père qui sculpte le crâne de ses ennemis pour en faire des coupes... C'est cependant un récit plutôt sombre et cynique. Très anticlérical, L'homme qui savait la langue des serpents met en scène un homme condamné à être le dernier, le survivant d'un monde qui s'effondre. Leemet sait pertinement que rien ne redeviendra plus comme avant et il est sans cesse hanté par l'odeur de pourriture, celle son univers en ruines. Pourtant, même lorsqu'il essaie de s'adapter, il n'y arrive pas. Sa vie a donc tout d'une farce tragique puisqu'il est tôt ou tard condamné à la solitude. C'est donc une vision nettement désenchantée du "progrès" que dresse l'auteur, puisque ce progrès implique de laisser des individus sur la route. Leemet ne peut s'adapter au risque de contraindre sa nature, il est donc voué à l'extinction. Kivirähk ne tombe pas pour autant dans le piège de faire de son narrateur un être avec un mode de vie idyllique: le monde de Leemet est un monde violent, primitif et si les villageois sont perçus comme des idiots, c'est avant tout parce que le narrateur a du mal à les comprendre. Les vrais méchants de l'histoire ce sont Ulgas et Tambet, prêts à toutes les horreurs pour préserver leur monde; c'est de l'autre côté l'ami de Leemet, Pärtel, qui trahit ce qu'il a été de la façon la plus abominable qui soit.  Les autres personnages, y compris le narrateur, ne sont guère que des pions soumis aux caprices d'une civilisation mouvante. Pamphlet, fable, L'homme qui savait la langue des serpents est un récit à l'humour noir et au désespoir rigolard qui ne laissera sûrement personne indifférent...

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 10:37

L06.jpgLe froid modifie la trajectoire des poissons

Pierre Szalowski

éditions Héloïse d'Ormesson

 

Nous sommes à Montréal en 1998. Un jeune garçon d'une dizaine d'années apprend avec horreur que ses parents ont décidé de se séparer. Pour lui, il n'en est pas question, aussi demande-t-il au Ciel de l'aider à empêcher cette séparation. Une tempête de verglas commence dès le lendemain. Aussitôt, c'est toute la vie de ses voisins qui s'en trouve bouleversée: privés d'électricité, son ami Alex emménage avec son père, homophobe convaincu, chez un couple de "frères" qui n'osent pas avouer aux autres leur véritable relation,  la jolie Julie offre l'hospitalité à Boris, un scientifique russe égocentrique obnubilé par ses expériences sur les poissons, sa directrice se casse la clavicule... Tout le monde se rapproche, les langues se délient et le verglas change la vie de tout le voisinage... sauf celle du narrateur. Du moins, jusqu'à ce que son père se casse à son tour les deux bras sur le verglas...

Que vous le croyez ou non, je n'ai rien contre un peu de sucre dans les romans. Les bons sentiments ne me gênent pas, surtout lorsqu'ils sont clairement affichés. Dans Le froid modifie la trajectoire des poissons, il est évident que le cynisme n'a rien à faire dans une oeuvre qui se veut résolument optimiste... Le ton est léger d'entrée de jeu, le lecteur est invité à laisser toute rationalité au placard avec cette tempête "magique" qui fait ressortir ce qu'il y a de meilleur chez chacun des habitants du quartier et peut goûter alors à une succession d'événements insolites mais positifs tout en appréciant le style fluide de la narration et l'exotisme de la langue canadienne (personne ne sait jurer aussi bien que les canadiens).

A quel moment le sucre devient de trop? A quel moment se transforme-t-il en une mélasse poisseuse qui vous bouche la gorge et les artères? Dans mon cas, l'indigestion a commencé au dernier quart du roman: que Alex et Alexis apprennent à connaître et à aimer leurs voisins homosexuels soit, mais qu'Alex découvre l'identité de sa mère et reprenne contact avec elle, non. Que Julie et Boris tombent amoureux l'un de l'autre, soit, mais que Julie aide Boris à résoudre l'expérience avec les poissons, non. Que les parents du narrateur découvrent que finalement ils s'aiment, que le père se rende compte qu'en évoluant professionnellement il peut reconquérir sa femme et que tout le monde devienne copains comme cochon à la fin de l'histoire, faut quand même pas charrier. Là c'est plus du bon sentiment, c'est de la guimauve brute. Pour ma part, j'aurais préféré une conclusion plus nuancée, qui montre que les miracles n'existent pas forcément, qu'aucun gel ne peut vaincre des parents qui ne s'aiment plus ou permettre de retrouver une mère absente. Que le bonheur parfait n'existe pas mais que l'adversité n'empêche pas de profiter du moment présent, enfin, vous voyez ce genre de choses. Après tout, n'est-ce pas la tristesse et les chagrins qui nous permettent d'apprécier d'autant plus les jolis instants de la vie? Voilà voilà... Bon je vous épargne mes envolées lyriques, si vous voulez vraiment de l'envolée lyrique sur le bonheur, lisez donc Le froid modifie la trajectoire des poissons mais, je le répète, gare à l'étouffement...

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 17:53

L01.jpg

La huitième couleur

Terry Pratchett

éditions Pocket

 

J'avais dit que nous reviendrions sur Terry Pratchett; c'est donc parti pour parler un peu du Disque-Monde  et l'on commence fort logiquement avec le premier tome de la série: La huitième couleur.

L'histoire se passe sur un monde plat, en forme de disque, porté par quatre éléphants eux-même soutenus par une tortue géante. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Sur ce monde, magie et héros cohabitent en toute sérénité. A Ankh-Morpork, ville à la réputation douteuse, Rincevent, mage déchu, mène son petit bonhomme de chemin, désireux d'éviter les ennuis; depuis en effet qu'un sortilège puissant s'est niché dans son crâne, l'empêchant d'assimiler toute autre forme de magie simple, il a fort à faire pour survivre dans une cité où la corruption et la bêtise règnent en maîtresses absolues. Hélas pour lui, sa route croise celui de DeuxFleurs, le premier touriste jamais rencontré dans cette ville et, à Ankh-Morpork, l'espérance de vie de ce genre d'individu est plus que réduite...

Que ce soit dit, La huitième couleur est loin d'être le meilleur tome des annales du Disque-Monde. Déjà parce qu'il s'agit moins d'un roman que d'une succession d'histoires découpées en plusieurs chapitres et relatant les tribulations de DeuxFleurs et de Rincevent. La narration est donc de ce fait un peu décousue. De plus, le style de Pratchett n'est pas encore abouti, si bien que le récit comporte quelques longueurs, des descriptions un peu fastidieuses ou des répétitions inutiles. Mais bon, on a déjà un bon avant-goût de la série avec un humour décapant, des personnages décalés (que ce soit le faussement inoffensif DeuxFleurs ou l'inoubliable Mort, mon protagoniste favori de la saga) et une mise en place sympathique du décor. Sur le Disque-Monde, Pratchett nous avertit d'office, les dieux se promènent et jouent aux dés, les mages ronflent dans leur université et la réalité tel que nous la connaissons est à prendre à l'envers, ce qui donne lieu notamment à cette scène cocasse où Rincevent déplore l'absence d'une "magie" qui s'expliquerait par la science:

 

" - Il parlait de quoi, alors, si c'est pas de magie?"

Rincevent commençait à se sentir vraiment malheureux. "Je ne sais pas, dit-il. D'une meilleure façon de procéder, j'imagine. Un système un peu plus sensé. Domestiquer... domestiquer la foudre, ou autre chose."

Le diablotin posa sur lui un regard doux mais compatissant.

"La foudre, ce sont les piques que se lancent les géants du tonnerre quand ils se battent, dit-il gentiment. C'est un fait météorologique reconnu. On ne peut pas la domestiquer.

- Je sais, fit Rincevent d'une voix pitoyable. C'est là que pêche mon raisonnement, bien sûr."

 

En résumé, la huitième couleur est à l'image de Rincevent. Ce n'est pas mon volet préféré du Disque-Monde tout comme Rincevent n'est pas mon personnage favori mais je le considère néanmoins avec une grande tendresse parce que, et bien, c'est quand même le premier de la saga...


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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 19:17

L01.jpg8h29

Lisa Bresner

éditions Actes Sud Junior

 

On reste un peu au Japon avec un joli roman pour ados un peu triste, écrit par Lisa Bresner, une jeune écrivain spécialisée dans la culture asiatique et professeur de chinois. Le livre est d'ailleurs posthume: l'auteur s'est suicidée avant sa parution, ce qui lui donne d'ailleurs peut-être ce vernis mélancolique...

Un soir à Nantes, une jeune japonaise, Fumiko, enceinte, est quittée par son amant japonais, le marin Jean. Pendant ce temps, dans le noir, une voyante part se jeter d'un pont en laissant derrière elle, enfermée dans le casier d'une consigne automatique, un bébé du nom de Louisa. Fumiko sauve la petite fille. Quelques mois plus tard, elle-même met au monde une enfant qu'elle appelle Eimi. Les années passent... Louisa, adolescente et restée en France, prend contact avec  Fumiko retournée au Japon avant la naissance de sa fille, et entame une correspondance avec les deux femmes. Eimi et Louisa rêvent de se rencontrer avant longtemps. Hélas, un jour, à 8h29 précisément, le destin va en décider autrement...

Il est assez difficile de décrire ce livre, plus proche du roman adulte que du roman ado, et dont l'écriture tout en finesse n'est pas forcément accessible et peut tout d'abord déstabiliser. Lisa Bresner joue volontiers avec les phrases, mêle les différents types de narration et s'attarde peu sur les sentiments des personnages, préférant les retranscrire dans des scènes révélatrices: Louisa qui se tient sur le bord du pont, fascinée par le vide et prête à sauter comme l'a fait sa mère des années plus tôt, Fumiko qui accroche des prières à un arbre, Eimi qui se fait prendre en photo avec son petit ami... Autant de moments qui, par petites touches apportent bien plus d'émotion que n'importe quel épanchement... 8h29 a aussi la particularité d'être extrêmement décousu: à un moment donné, il m'a fallu repartir en arrière pour être sûre que je n'avais pas raté un épisode. Mais non, c'est comme ça, il y a des blancs, des flous, des interrogations qui restent en supens: un être dont on ne verra jamais le visage, un père dont on ne connaîtra pas l'histoire, une mère dont on ne comprendra pas le suicide... Mal raconté, ce genre de récit peut être une catastrophe: là ça passe très bien. Roman court, 8h29 est une jolie réflexion sur le deuil, pleine de poésie, et qui apporte cependant une touche d'espoir, une histoire qui allie la pudeur asiatique à la passion française. Mariage réussi.

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