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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 18:36

L03.jpgMémoires de Fanny Hill, femme de plaisir

John Cleland

éditions La Différence

 

 

Qui dit 18ème siècle, dit libertinage. Donc, soyez dans la joie; après l'étalage de la vertu dans Pamela, nous allons passer au côté obscur du siècle avec un roman érotique de John Cleland. Pervers, soyez gentils de passer votre chemin si vous êtes tombés sur cette page par quelques mots-clés que je ne veux surtout pas connaître. Je doute que vous trouviez ici satisfaction.

Fanny Hill, jeune campagnarde ignorante, devient orpheline à l'âge de quinze ans. Une connaissance lui propose de monter à Londres pour trouver du travail, ce qu'accepte avec joie l'ingénue, avide de découvrir la ville et ses merveilles. Mais à peine arrivée elle se retrouve seule, l'amie l'ayant laissée en plan, et sans aucune perspective d'avenir. En cherchant à se placer, elle est remarquée par la tenancière d'une maison de plaisir qui la prend sous son aile. Déniaisée par ses petites camarades et ayant perdu sa virginité avec un jeune garçon avec qui elle s'était enfuie de l'établissement, Fanny ne tarde pas à découvrir les plaisirs du sexe et mène une multitude d'expériences pour gagner sa vie, expériences qui au demeurant, lui procurent entière satisfaction. La jeune fille finalement verra se terminer cette vie de débauches en épousant son premier amour et en devenant une femme respectable.

Ce qui est intéressant dans cet ouvrage, c'est avant tout le contraste entre l'héroïne et entre celle de Richardson. Fanny Hill est tout comme Pamela une jeune campagnarde mais n'a aucune instruction (elle sait lire et "griffonner") Ignorante, elle arrive en ville et succombe sans aucun souci au vice, qui plus avec un plaisir qui ferait hurler d'indignation des auteurs respectables. Elle avoue sans aucun tabou aimer le sexe et ne sera même pas "punie" pour sa vie de débauches puisqu'elle fera un mariage heureux à la fin du récit. Pis, Cleland, a le toupet de sortir un couplet sur la morale et les bienfaits de la vertu à la fin du roman, en décalage avec un récit qui tranche par sa joyeuse obscénité. Si c'est pas de la provocation ça...

Mémoires de Fanny Hill se veut comme un hommage au libertinage français, apparemment patrie championne de l'époque (bonjour la réputation) De ce fait, le vrai nom de Fanny est France (Fanny n'est qu'un surnom). D'un point de vue narratif, c'est un peu répétitif il faut l'avouer: Fanny a des relations plus ou moins inspirées avec des hommes plus ou moins bien pourvus, se livre à quelques expériences inédites (le fouet, des séances collectives où tout le monde apprécie ses perfomances, une ou deux expériences homosexuelles...) et sous couvert de raconter sa vie à sa correspondante (car il s'agit d'un roman épistolaire) titille l'imagination de ses lecteurs masculins. L'auteur, désireux de ne pas tomber dans le vulgaire et la répétition, emploie pléthore d'expressions poétiques et de métaphores, se justifiant de la sorte par la bouche de Fanny: "(...) J'ai, peut-être, trop affecté le style figuré. Mais où peut-il être mieux à sa place que dans un sujet qui est par excellence du domaine de la poésie, ou plutôt, qui est la poésie même (..) lors même que les expressions naturelles, par respect pour la mode et pour l'oreille, n'en seraient pas nécessairement bannies?" L'argument se tient. Concrétement, dans Fanny Hill, vous entendrez donc parler  "de l'engin ordinaire des assauts d'amour", de "prodigieuse machine", de "vigoureux étalon", de "gentil coteau" ou encore de "doux secret de la nature" et de "superbe pièce de mécanique". Je vous rassure; pour la compréhension de l'histoire, ça ne gêne pas énormément et moi, ça m'a plutôt fait rire. Quant à considérer Mémoires de Fanny Hill comme un ouvrage indispensable aux 1001 livres....  Bah, pourquoi pas après tout? Le roman érotique est un genre révélateur du 18e et il aurait été dommage je suppose de faire l'impasse sur Cleland, même si j'avoue n'avoir pas été éblouie par ses performances... littéraires.

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5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 10:39

L01.jpgLe goût des pépins de pomme

Katharina Hagena

éditions Anne Carrière


 

Quel goût ont exactement les pépins de pomme? C'est la question que se posait Bertha qui elle ne les mangeait jamais, à la différence de sa petite soeur Anna qui, elle, dévorait tout le fruit. Des années plus tard, Anna est morte depuis longtemps, terrassée par une pneumonie à l'âge de seize ans, et Bertha elle-même, vieille femme, vient juste de décéder. Elle avait de toute façon depuis longtemps  oublié les pépins, Anna et même son propre nom. Ses trois filles sont venues à son enterrement ainsi que sa petite-fille, Iris, la narratrice, à qui Bertha a légué la maison. Iris n'a pas forcément envie de reprendre cette vieille demeure, mais à mesure qu'elle la redécouvre, les souvenirs d'enfance refont surface et c'est toute l'histoire de sa famille qui prend corps devant ses yeux: la disparition d'Anna et la naissance de sa mère et de ses tantes, la maladie de Bertha après une chute qui la fait peu à peu tout oublier, la mort tragique de la cousine de Iris, Rosemarie, et le secret qui entoure cet accident...

Des romans sur la nostalgie, il y en a des centaines: des écrits un peu réactionnaires qui fleurent bon le "c'était mieux avant" et le "tout était plus simple à l'époque". Le goût des pépins de pomme lui ne tombe pas dans ce travers. L'histoire de la famille de Iris est racontée sans complaisance aucune; pas de couleur pastel pour décrire un grand-père plus ou moins nazi, une grand-mère qui perd la tête, des histoires d'amour à sens unique, des soeurs en conflit les unes avec les autres, une cousine un peu folle, des adultères et des trahisons... Pourtant, de fil en aiguille, la narratrice parvient à nous attacher à ces personnages atypiques. Ici pourtant, ce sont les femmes qui dominent. Nous n'avons que quelques rares personnages masculins qui, la plupart du temps à quelques exceptions près, sont "écrasés" par leurs homologues féminins. Peut-être est-ce pour cette raison d'ailleurs que ce roman a plus de chances de plaire aux femmes qu'aux hommes.

Ce qui fait également la force du livre, mais qui paradoxalement peut "perdre" un ou deux lecteurs, c'est sa narration en puzzle. Sans transition, au hasard des pièces de la maison, des lieux qu'elle visite ou des personnes qu'elle rencontre, Iris laisse les souvenirs et les histoires refaire surface au hasard: on passe de l'enfance de Bertha à l'enfance d'Iris et de Rosemarie, de la rencontre de la mère d'Iris, Christa, avec son mari à la mort d'Anna.. Tout cela nous menant tout doucement aux souvenirs qu'Iris tente d'oublier, ceux ayant trait à la mort de sa cousine. La narration mime ainsi la propre errance de Bertha à qui sa mémoire torturée joue des tours et qui mélange les événements du passé.

Que dire? C'est une jolie histoire, assez émouvante: l'auteur aurait pu tomber dans un sucré un peu dégoulinant mais préfère jouer sur la retenue, allant même jusqu'à railler gentiment sa narratrice encline à l'évanouissement. Les histoires d'amour sont racontées avec une certaine sobriété et la mort elle-même n'est pas dramatisée plus que nécessaire (Iris ne pleurera même pas sa grand-mère). Là où l'auteur insiste beaucoup c'est essentiellement sur le rapport entre le souvenir et l'oubli: faut-il oublier les souvenirs douloureux ou justement se souvenir pour pouvoir mieux les oublier par la suite? C'est l'hypothèse que semble retenir Katharina Hagena: Iris ne parvient à exorciser la mort de sa cousine qu'en retournant sur les lieux du drame, Bertha est malheureuse d'oublier... Oublier c'est nier son histoire et par là ce qu'on a été et ce qu'on est encore. A partir de là, tant pis si les souvenirs font du mal....

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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 10:33

L02.jpgSeuls

t.5: Au coeur du Maelström

Gazzoti/ Vehlmann

éditions Dupuis


 

Fin du premier cycle de la série de Gazzoti et Vehlmann, Seuls, une série qui a pris de l'épaisseur au fur et à mesure des tomes et qui laisse un goût étrange à la fin du cinquième album Au coeur du Maelström. Pour ceux qui n'ont pas encore lu la série et qui seraient désireux de la lire, je leur conseille dès maintenant de sauter cette note, car je vais ménager ceux qui n'ont pas encore lu ce tome en particulier, mais je vais être obligée de parler des quatre premiers volumes.

Après le départ de Dodji, qui s'est volontairement exilé de la communauté, les enfants se sont organisés sous la tutelle d'Yvan. Tout semble calme mais ce n'est que de courte durée: l'un des enfants ne tarde pas à retrouver le corps de Dodji, la poitrine percée par une balle. Une fois le corps de leur ami enterré, Leïla est élue nouvelle chef de leur groupe et décide de mener une expédition dans la "zone rouge", la zone dangereuse mais dans laquelle pourrait se trouver la réponse à toutes leurs questions...

Après la lecture de Au coeur du Maelström, pour trouver la réponse à des questions que je me posais et que je ne pouvais résoudre par moi-même, n'ayant plus les quatre premiers tomes sous la main, je suis allée sur des sites qui parlaient de la série. J'ai été surprise par la véhémence de certains lecteurs qui reprochaient essentiellement à ce cinquième volume deux choses: d'une part son extrême violence, d'autre part une fin qu'ils jugeaient "décevante". Je trouve ces reproches plutôt injustifiés. Certes, la BD est effectivement très violente: il y a surtout cette scène, stigmatisée par la plupart, où l'on voit le corps de Dodji au loin, mangé par les corbeaux, et, dans la case d'après, son bras bien amoché. Apparemment, la série étant considéré comme une série "pour enfants", ce genre de détails ne pardonne pas. Ceci dit, la thématique de l'histoire étant à la base plutôt sombre (des enfants abandonnés, seuls dans une grande ville livrée à des animaux devenus fous) j'aurais quant à moi trouvé ridicule et complètement irréaliste qu'il n'y ait aucun mort et aucune violence. D'ailleurs, le ton est clairement donné dès le premier volume avec une couverture montrant Dodji un gourdin à la main et contemplant du sang par terre. Qui plus est, l'un des enfants se fait dévorer par un requin dans le troisième tome et personne ne semble s'en émouvoir (ah oui il s'agit d'un méchant, apparemment c'est plus acceptable). Toujours est-il que si ces fameuses images de Dodji mort sont extrêmement frappantes, je les trouve visuellement parlant très réussies car, elliptiques, elle n'en frappe que plus l'imagination.

Passons maintenant à la fin du volume: ne vous inquiétez pas, je ne vais pas spoiler ni commettre de gaffes. Personnellement, j'ai apprécié le dénouement qui, sans résoudre une partie du mystère (un deuxième cycle est déjà annoncé) apporte des éléments de réponse, notamment sur la disparition des habitants. Trop facile, ont dit certains mais moi, j'étais peut-être fatiguée va savoir, pour le coup je n'ai rien vu venir. Du coup, me voilà prête à me replonger dans le premier cycle dans son intégralité pour tenter de comprendre ce qui m'avait échappée lors de ma première lecture...

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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 20:49

L06.jpgL'enfant perdu

John Hart

éditions Lattès


 

Pour avoir l'illusion d'être encore en vacances, rien ne vaut la lecture d'un bon roman policier. Manque de chance pour moi, cette fois la pioche a été mauvaise. Me figurant naïvement que, puisqu'il figurait en bonne place dans les ventes, l'enfant perdu devait être de qualité, je l'ai lu, oubliant que je m'étais déjà fait avoir de cette manière avec le Da Vinci Code ou Si c'était vrai. On ne m'y reprendra plus.

Alyssa, une enfant de douze ans, a disparu un soir; des témoins l'ont vue se faire enlever alors qu'elle rentrait chez elle. Personne ne l'a jamais revue. Un an plus tard, tout le monde a perdu espoir sauf son frère jumeau Johnny qui, inlassablement, fouille la ville et s'introduit discrètement chez des gens soupçonnés de pédophilie, son but étant non seulement de récupérer sa soeur, mais par ce moyen de retrouver également un père qui a quitté le domicile conjugal suite au drame, et une mère qui a sombré dans l'alcool et la drogue (rien que ça). Johnny reste sourd aux menaces et aux supplications du policier chargé de l'enquête, Clyde Hunt, qui a développé pour cette famille une affection toute particulière, et à en croire certains, peu protocolaire... Quoi qu'il en soit, la suite des événements semble donner raison à Johnny: une autre fillette disparaît et le garçon reçoit des menaces. L'enfant comprend qu'il est sur la piste de sa soeur...

Que je vous le dise d'entrée de jeu: le coup du gamin qui enquête, version Club des cinq et les pédophiles, ça ne m'a pas mais alors pas du tout intéressé. Franchement vous trouvez ça crédible vous, un pré-adolescent qui conduit tranquillement (son père le lui a appris) et qui fait le tour des maisons pour voir s'il trouve sa soeur? Qui plus est, Johnny n'a absolument rien d'enfantin, certes, mais il n'a rien de réaliste non plus : il parle comme un adulte, n'a pas peur, surmonte tout avec courage et surtout réussit là où les policiers ont échoué. Il n'y a que moi que ça surprend (et que ça énerve) ? Quoi qu'il en soit, les passages où il intervient sont d'un ennui mortel et malheureusement il est le héros d'une bonne partie de l'histoire. Dommage car l'autre héros, Clyde Hunt, le policier, est beaucoup plus intéressant, plus sombre et avec des motivations plus complexes. En bref, il est humain et n'a rien à voir avec cet enfant issu tout droit d'une série américaine dont la vérité sort par tous les pores. Mais John Hart ne se contente pas d'un seul cliché (l'enfant est pur, l'adulte est mauvais) non il les collectionne: nous avons donc les méchants qu'il faudrait tous tuer (heureusement, la peine de mort existe encore en Caroline du Nord: Dieu bénisse l'Amérique), le flic cynique mais qui au fond de lui a un coeur grand comme ça, le brave père de famille qui se bat pour les siens, les pédophiles sans scrupules et pas malins... C'est un monde d'un manichéisme assez terrifiant qui ne laisse aucune place à la subtilité. L'auteur en fait des tonnes et il en rajoute en saupoudrant son récit d'une bonne tranche mystique: un peu de religion protestante (mais avec modération car l'Amérique aime le politiquement correct) avec quelques danses indiennes, deux trois allusions au vaudou et vous me chanterez un gospel par dessus tout ça. N'oubliez pas l'élément surnaturel troublant, celui qui est supposé inquiéter le lecteur et lui faire prendre conscience que la vérité est peut-être ailleurs. Pour le coup il fallait oser.

Au final, la seule chose qui m'empêche de qualifier l'enfant perdu de navet de l'année, c'est une intrigue intéressante, un bon suspens et une fin tout à fait correcte. C'est vraiment dommage que ces éléments maîtrisés soient gâchés par un héros si peu convaincant et une idéologie poisseuse qui a toute la subtilité d'un hymne patriotique...

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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 18:46

L02.jpgLe temps des lézards est venu

Charlie Price

éditions Thierry Magnier

 

 

La folie est une chose curieuse.  Elle fascine tout autant qu'elle fait peur. Bipolarité, schizophrénie, psychoses... Si nous sommes tous névrosés, peu d'entre nous savent ce qu'est la  véritable folie. Et sans doute très peu d'entre nous imaginent ce que c'est que de la vivre au quotidien... C'était donc un pari osé d'en parler  dans un roman, encore plus dans un roman pour adolescents...

Ben, dix-sept ans,  vit seul avec sa mère depuis que son père les a quittés. Il faut dire que sa mère souffre d'"un trouble schizo affectif" aggravé depuis le départ de son époux. En clair, elle perd les pédales et est persuadée que les lézards ont envahi le monde, Les médecins lui prescrivent des médicaments qu'elle ne prend pas et son fils vit sa vie en pointillé, ratant ses cours et négligeant ses loisirs, dans l'attente d'une prochaine crise, d'autant plus angoissé qu'il sait ce genre de troubles héréditaire... Un jour, il croise Marco dans la salle d'attente de l'hôpital. Ce dernier a une mère bipolaire et lui révèle qu'il a découvert dans son jardin un passage menant à l'an 4000. Dans ce monde futuriste, les maladies mentales n'existent plus et Marco propose à Ben d'y retourner pour trouver de quoi guérir leurs mères respectives...

C'est un récit vraiment très étrange, qui colle assez bien avec son thème d'ailleurs: le temps des lézards est-il un roman de science-fiction, un roman fantastique, un récit ordinaire? J'ai passé tout le temps de ma lecture à essayer de le déterminer, pour finalement déclarer forfait. C'est avant tout un livre bizarre qui est loin d'être exceptionnel certes mais qui suscite la plus vive curiosité. Sa force? Un héros qui est loin d'être irréprochable et qui agit comme un adolescent lambda: il se meurt d'amour pour la grande soeur gothique de son meilleur ami, picole quand sa mère fait des crises pour oublier ses problèmes... La narration, écrite la plupart du temps à la première personne, joue beaucoup sur l'auto-dérision et sur un humour noir qui passe bien. Sa faiblesse? Un style pas toujours très clair lorsqu'il s'agit de l'histoire de Marco et un monde futuriste qui reste flou et pas vraiment attirant. Dans l'ensemble le livre est parfois confus et plus d'une fois je me suis surprise à vérifier si une page ne manquait pas: les transitions sont brutales, l'intrigue parfois elliptique... Mais en même temps, pour parler de la folie, quoi de mieux qu'un livre un tantinet embrouillé? Au final, malgré une fin un peu frustrante, Le temps des lézards reste un ouvrage audacieux qui tranche agréablement avec une production plus lisse...

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 20:16

L02.jpgBlanco t.1

La poursuite

Jirô Taniguchi

éditions Casterman

 

ça faisait bien longtemps que nous n'avions pas parlé mangas non? Que les allergiques ne râlent pas trop car nous allons parler d'un auteur qui généralement fait l'unanimité: il s'agit de Taniguchi. Vous connaissez? Il s'agit du créateur de Quartier lointain ou encore du Journal de mon père. C'est ce que je qualifierais  (pardonnez-moi l'expression) de mangas de bobos: c'est un manga (côté rebelle et jeune tout ça tout ça), et en même temps c'est extrêmement bien dessiné avec des histoires qui tiennent la route et ce n'est donc pas honteux d'aimer Taniguchi. Que personne ne se vexe: car si j'aime beaucoup les mangas moins élitistes avec des combats, des jeux de mots pas toujours très fins et des situations équivoques, j'avoue également avoir adoré Quartier Lointain et beacucoup apprécié le premier tome de Blanco.

Blanco raconte l'histoire d'un chien blanc doté d'une force prodigieuse qui tue le gibier d'un seul coup de croc et attaque sans pitié les braconniers qui ose le traquer. Une légende inuit prétend qu'il s'agit d'un animal né de l'âme de toutes les proies tuées par les chasseurs. La réalité est beaucoup plus complexe: Blanco, le chien blanc, serait en réalité le fruit d'une expérience militaire qui aurait mal tourné. Quoi qu'il en soit, bientôt tout le monde veut sa tête: la CIA, des braconniers désireux de venger leurs compagnons tués... Au milieu de tous ses ennemis le chien blanc, qui fait route vers les Etats-Unis en passant par l'Alaska, trouvera-t-il des alliés?

Au début, j'ai eu beaucoup de mal à entrer dans l'histoire: il y pas mal de personnages en peu de temps et l'intrigue est un peu décousue. Mais passé le premier cap... Peut-être ne serez-vous pas comme moi mais personnellement, ma préférence va au chien blanc et non aux braconniers qui le pourchassent. Blanco est magnifiquement dessiné par Taniguchi et c'est assez surprenant qu'une simple image d'animal parvienne à susciter autant d'émotion. Le chien est saisissant de réalisme, et de ce fait très touchant. A l'inverse, les humains paraissent plus fades: si Taniguchi voulait susciter l'intérêt pour Shiba, le braconnier qui pourchasse Blanco pour venger ses camarades, c'est raté pour ma part. Son histoire ne m'intéresse que modérément pour l'instant. A vrai dire, ce qui capte le plus dans ce manga, ce sont les dessins, les paysages blancs qui s'étendent à l'infini avec ce chien qui court au milieu. Le scénario est assez basique et ne se résume au fond qu'à une chose: Blanco parviendra-t-il à échapper à ses assaillants et à atteindre son but, quel qu'il soit? Bien entendu, je pense que le récit doit être amené à s'étoffer dans les prochains volumes : ceci dit peu m'importe qu'il le soit, pourvu qu'à la fin, le chien soit sauvé...

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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 13:54

L09.jpgHistoire de Tom Jones

Fielding

Editions Gallimard

 

 

Certes, se conformer au 1001 livres…de façon systématique en prenant les livres un par un sans jamais s’autoriser d’écart a un côté psychorigide je le reconnais volontiers (on me l’a assez reproché) mais cette méthode permet parfois de belles découvertes : ainsi je doute m’être volontairement arrêté sur l’histoire de Tom Jones, ce en quoi j’aurais eu tort, encore une fois.

Fielding, auteur anglais du 18ème siècle, avait déjà toute ma sympathie avant même la lecture de son ouvrage : ce brave homme avait en effet parodié Pamela de Richardson avec son Shamela, ridiculisant de la sorte un livre qui à son sens n’était que de la littérature pour « midinettes » (dixit la préface) Lui-même, homme de théâtre, en se lançant dans l’écriture de Tom Jones, avait pour ambition de se lancer dans un genre, le roman, dont la souplesse et l’absence de règles lui permettaient une liberté totale : pas de contraintes de temps ni d’espace, pas de langage imposé… Fielding d’ailleurs semble s’émerveiller lui-même de cette liberté, n’hésitant pas à intervenir dans le récit au début de chaque partie, spectateur de sa propre histoire…

Cette histoire, c’est celle de Tom Jones, un jeune garçon trouvé par le squire (un homme de loi) Allworthy qui, pris de pitié pour le bébé décide de le garder et de l’élever comme son fils. Tom Jones grandit, d’un naturel aimable mais un tantinet désinvolte et libertin : il multiplie frasques et impairs tandis qu’à ses côtés le neveu d’Allworthy, Blifil, élevé avec lui, prend plaisir à le dénigrer, dissimulant une méchanceté pour le coup réelle sous un masque de vertu. L’hypocrisie a gain de cause : Tom se fait chasser du domaine du squire, laissant derrière lui l’amour de sa vie, Sophie Western, la fille d’un voisin à laquelle son statut de bâtard lui interdit de prétendre. Mais Sophie, bien que d’une grande sagesse (d’où son nom) est loin d’être une héroïne soumise et, lorsque son père prétend la marier de force à Blifil, elle s’enfuit, partant à son tour sur les routes où qui sait ? Le destin pourrait bien l’amener à retrouver Tom Jones…

L’histoire de Tom Jones fait plus de mille pages. Roman fleuve, il mêle le genre picaresque (le personnage de Partridge, serviteur de Jones fait furieusement penser à celui Sancho Panza dans Don Quichotte) le roman d’apprentissage et le roman comique à la manière d’un Rabelais, il joue avec tous les registres de langues, depuis le style épique (Fielding s’en sert notamment avec humour pour décrire avec emphase… un combat de rue) jusqu’au langage familier. Bref, l’auteur se sert de tous les moyens disponibles pour un récit qui mêle destin individuel (l’histoire de Tom et Sophie) à destin collectif (le portrait de l’Angleterre du 18ème siècle à travers sa campagne, ses auberges et ses villes) On appréciera l’humour de Fielding qui pointe gentiment les travers de son objet d’étude, la nature humaine, qui, avec lui, contrairement à Richardson, n’est jamais ou totalement sublime ou totalement odieuse. En effet sorti du personnage de Sophie (parfaite) et de Blifil (abject) les autres protagonistes se situent dans un entre-deux beaucoup plus réaliste qui de ce fait les rendent presque tous sympathiques. Tom Jones, notre héros en est l’illustration parfaite car, malgré sa bonté naturelle, il multiplie les erreurs et les faux pas, nous donnant parfois envie de le secouer par les épaules. Mais ce que j’ai le plus apprécié dans l’Histoire de Tom Jones, ce sont les petits détails : Sophie qui, après avoir prétendu que Jones lui faisait horreur, s’habille avec beaucoup de soin pour le recevoir ou qui rate un rendez-vous avec son soupirant parce qu’elle ne savait pas quel ruban choisir pour le voir…J’ai aimé aussi les personnages franchement comiques, le père de Sophie presque toujours ivre et qui multiplie tour à tour malédictions et promesses à sa fille bien-aimée, Partridge le barbier aux talents multiples… Enfin, pour résumer, j’ai apprécié une histoire, tout simplement, un roman avec coups de théâtre, rebondissements, scènes de vaudeville et scènes plus tragiques… L’histoire de Tom Jones n’est pas seulement un livre qui mérite le détour pour le style ou pour telle ou telle référence de l’époque. C’est tout simplement un grand roman d’aventures, l’histoire d’un amour entre deux êtres qui semblent destinés à rester séparés à jamais. Mais, comme nous sommes tous un jour ou l’autre des lecteurs basiques, nous avons besoin de croire à un dénouement heureux…

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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 10:31

L02.jpgDésaccords

Bernard Friot

édition Milan

 

 

Les Schallenberg sont tous musiciens. Florian, le père, est chanteur d'opéra, Carine, la mère, dirige des chanteurs, le fils aîné Martin, seize ans, joue de la batterie dans un groupe amateur, et le petit frère Simon, sept ans, excelle au piano. Que savons-nous d'autre sur la famille Schallenberg? A vrai dire, pas grand chose. Florian est allemand, Carine est suisse. Sont-ils séparés? Sans doute que non mais on le croirait: Carine est en tournée et sa seule présence dans la vie de sa famille, ce sont des coups de téléphone et des mails à son fils aîné qui ne répond jamais. Martin est mal dans sa peau entre une mère absente avec qui le dialogue est rompu, et un père qui, de son point de vue, le traite encore comme un bébé. Ce conflit latent ne s'arrange pas lorsque Florian invite un jour à déjeuner une collègue, Julia, à qui il donne des cours de chant. Martin tombe aussitôt amoureux de cette femme de huit ans son aînée qui, de surcroît, entretient une relation pour le moins trouble avec le père de l'adolescent...

On ne peut certes accuser Bernard Friot de faire dans la démesure avec ce court roman pour adolescents qui excelle dans l'art du silence et du non-dit. Dans Désaccords, tout passe par la musique: les personnages chantent, écoutent, jouent d'un instrument ou, à défaut, se taisent. Le seul protagoniste qui échappe à la règle, c'est le petit frère Simon, à qui d'ailleurs revient le mot de la fin. A partir de là, parvenir à raconter une histoire d'amour sans faire intervenir la parole ni l'expression des sentiments relève du défi. Bernard Friot s'y emploie en multipliant descriptions corporelles et échanges de regards entre deux notes et deux vers. Le résultat ne se fait pas sans quelques couacs. L'auteur tombe souvent dans la fausse note et, malgré tous ses efforts, rend le personnage de Martin peu sympathique, adolescent semblant plus tourmenté par ses hormones qu'autre chose. Reste quand même que ce silence qui peut parfois donner envie de hurler au lecteur, de le frustrer, voire même de le gêner dans la compréhension de l'intrigue (relations exactes des parents, sentiments de Julia vis-à-vis de Florian...) paradoxalement fait la force d'un récit on ne peut plus banal que résume le chant entonné par Martin à la fin du roman:

"Ein Jünglich liebt ein Mâdchen

Die hat einem andern erwählt (...)

Dem bricht das Herz entzwei."

Suis-je gentille? Non, aujourd'hui je fais comme Friot et je reste dans les non-dits. A vous de trouver la traduction tout seul...

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 10:57

L04.jpgMort d’un commis voyageur

Arthur Miller

Editions Robert Laffont


 

Je dois vous avouer que je suis restée assez perplexe quand, dans la pile de services de presse, j’ai pioché au hasard Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. Ce n’est pas rare qu’un éditeur réédite des classiques je suppose, mais qu’il prenne la peine de les envoyer à des libraires qui, logiquement devraient déjà connaître Miller, c’est plus curieux. Ceci dit pour moi ça tombe plutôt bien.

Jusqu’à ce jour, mes connaissances sur Arthur Miller étaient plutôt limitées ; je pouvais tout juste lui associer quelques mots : littérature, Marylin Monroe et tropique du Cancer. Après vérification d’ailleurs, je me suis aperçue que tropique du Cancer n’avait rien à voir avec lui mais avec Henry Miller. Merci Larousse et Wikipédia, j’ai évité une humiliation ; deux à vrai dire car Arthur Miller est dramaturge. Par contre, il a effectivement épousé Marylin. C’est quand même honteux de n’avoir retenu que ça.

Mort d’un commis voyageur est une pièce de théâtre en deux actes, publiée (jouée ?) en 1949 et qui a connu un succès retentissant. Elle met en scène un représentant de commerce, Willy Loman, qui, à plus de soixante ans, est encore sur les routes et a du mal au subvenir aux besoins de sa femme, Linda. Payé à la commission, déconsidéré, usé, il est trop fier pour admettre qu’il a plus ou moins raté sa vie et, surtout, que ses fils, Happy et Biff, sont loin d’être les enfants dont il rêvait. Happy est un coureur de jupons, Biff un voleur compulsif. Tous deux vivent encore plus ou moins chez leurs parents et n’ont absolument aucun avenir. Pourtant, Willy est dévoré d’ambition pour eux, persuadé qu’ils se feront un nom, ce que lui-même n’a jamais réussi à  se faire…

Les dessous du rêve américain… c’est en résumé la thématique de Mort d’un commis voyageur. A première vue en effet, Willy incarne ce rêve : une maison presque payée, une femme docile, une maîtresse complaisante, deux fils sportifs qui plaisent aux femmes… C’est un « battant » qui veut toujours être le premier et qui méprise ceux qui ne partagent pas ses ambitions : le fils malingre des voisins, Bernard, qui est tellement effacé par rapport à Biff et Andy, le voisin Charley et même sa femme, la gentille Linda qui aspire seulement à la tranquillité. Mais, à l’approche de la vieillesse, les certitudes de Willy se fissurent et il se retrouve face à une réalité qu’il ne peut accepter : qu’il est trop vieux pour continuer à courir les routes, que ses fils ne sont pas aussi formidables qu’il le prétend et que lui-même malgré tous ses efforts est loin d’être LE Loman, celui qui a changé la face du monde mais uniquement un vague commis qui a mené une vie pour le moins médiocre… C’est un constat terrible que fait Miller, celui des désillusions, employant pour cela une mise en scène quasi en continu : la pièce ne fait que deux actes d’un seul bloc, les scènes se succédant sans rupture et l’histoire se décalant d’un personnage à l’autre uniquement par des jeux de lumières. Je serais curieuse de savoir ce que donne Mort d’un commis voyageur joué « en vrai » mais je pense que ça doit être assez coton à réaliser, car non seulement Miller joue avec l’espace (il fait alterner différents lieux) mais il joue également avec le temps, faisant fréquemment revenir ses personnages dans le passé, ce qui aide le lecteur/spectateur à comprendre pourquoi cette famille en est arrivée là. En tous cas d’un point de vue narratif, cette mise en scène produit une sensation d’asphyxie qui colle bien au personnage de Willy et à sa vie de banlieue (Willy se plaint à plusieurs reprises dans la pièce d’être cerné par ses voisins et de ne plus pouvoir avoir de jardin) Constat d’une vie dominée par des questions matérielles : l’hypothèque de la maison, la réparation du frigidaire, la commission de la semaine (existence qui s’oppose à la vie aventureuse qu’a mené le frère de Willy, Ben, le fantôme de la pièce et celle que rêve de mener Biff) Mort d’un commis voyageur s’interroge de façon plus générale sur le rêve capitaliste (à noter qu’Arthur Miller fut soupçonné un temps de sympathie communiste) et met en avant la question que tout adulte vieillissant est amené un jour à se poser : et moi, qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 14:22

L04.jpgLettres anglaises ou histoire de Miss Clarisse Harlove

Samuel Richardson

Editions PUL

Il faut vous résigner : au 18ème siècle, nous allons beaucoup parler de vertu. C’est la mode en littérature, surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur comme Richardson, l’auteur de Pamela, qui,  quelques années après, décide de récidiver avec le portrait d’une nouvelle jeune fille, Clarisse. Celle-ci aura ceci dit nettement moins de chance que la précédente.

Clarisse Harlove est une jeune fille bien sous tous rapports, issue d’une famille fortunée qui peut bientôt prétendre à la noblesse. Elle se fait remarquer par le séduisant Lovelace, jeune homme de bonne famille également, mais libertin. Lovelace éconduit la sœur de l’héroïne, Arabella qui, dépitée, se ligue avec son frère James. James provoque Lovelace en duel, duel qu’il perd. Sa haine n’a plus de limites et ce personnage ambitieux, persuadée que Clarisse fait front commun avec son ennemi, décide de la punir en persuadant parents et famille de la marier avec Solmes, un nouveau riche répugnant. Ce mariage arrangé servirait les ambitions de James et d’Arabella tout en donnant une leçon au libertin. Clarisse, persécutée par les siens, sommée d’épouser un homme qu’elle déteste, est contrainte de fuir avec Lovelace. Mais Lovelace, tout amoureux qu’il est, n’en est pas moins un libertin sans scrupules, désireux de se venger de la famille Harlove. Il invente mille ruses pour garder captive la belle et finit par la violer, provoquant sa ruine. Clarisse, déshonorée, prisonnière, se laissera finalement mourir, au grand désespoir de son amant.

Deux petites choses avant de parler du roman. Je dois confesser que je n’ai pas lu la version intégrale ; le livre que je tiens entre les mains est un choix de lettres (car, tout comme Pamela, Clarisse est un roman épistolaire) La version intégrale d’après ce que j’ai compris fait deux volumes de 800 pages et n’existe plus en français. Je suppose qu’il est encore possible de se procurer le roman en anglais mais après ma dernière expérience avec Richardson, j’avoue que je ne suis pas pressée de me replonger dans la langue de Shakespeare. Le deuxième point porte justement sur la traduction qui est ici de l’abbé Prévost. L’abbé Prévost comme vous le savez a une vision très libre de la traduction. Ainsi il n’hésite pas à raccourcir, à adapter à sa sauce et à la sauce française les situations évoquées dans le roman, à rester dans un registre de langage noble là où Richardson n’hésite pas à niveler, bref il réécrit plus ou moins Clarisse, au grand dam d’ailleurs de l’auteur.

Clarisse, c’est plus ou moins l’histoire de Pamela si cette dernière avait « succombé » à monsieur B. à quelques détails près : Clarisse est une jeune fille riche, les contraintes sociales et familiales ne sont pas les mêmes ; Clarisse est beaucoup moins naïve que Paméla et de ce fait, plus intéressante. Richardson il faut le reconnaître, excelle à peindre des jeunes filles en détresse en proie à la malignité des hommes. Face à une famille impitoyable et à un amant cruel, l’héroïne se dresse en véritable figure de tragédie, servie d’ailleurs par le langage de Prévost largement emprunté au théâtre racinien et cornélien. Il y a une véritable noblesse qui se dégage de ce personnage tout de blanc vêtu qui, en dépit du déshonneur et de la réclusion, conserve toute sa dignité face à ses bourreaux. On notera particulièrement ce passage où Lovelace, usant d’un subterfuge pour justifier ses actes et simulant une colère indignée, se fait clouer le bec par Clarisse qui le ridiculise littéralement devant ses acolytes. On retrouve encore une fois le pouvoir des mots, ce même pouvoir qui permit à Paméla de s’échapper des griffes de monsieur B., l’un des thèmes favoris de Richardson qui fait de l’écriture un moyen de libération. Ce même Richardson, qui n’hésitait pas à dénigrer les romans dans son précédent ouvrage, se sert abondamment de tous les éléments clés du roman populaire dans Clarisse : enlèvement, séquestration, drogue pour viol, clés subtilisés, lettres trafiquées… L’auteur, qui paradoxalement était terrifié à l’idée qu’on puisse apprécier Lovelace, ne parvient pas de même à faire du libertin un personnage foncièrement mauvais et ce par un procédé narratif extrêmement simple : il lui laisse la parole. Lovelace en effet écrit lui-même d’abondantes lettres à son ami Belfort. Or laisser la parole à un personnage c’est donner au lecteur l’opportunité d’adopter son point de vue et, même si Lovelace est foncièrement mauvais (ses ruses ceci dit forcent l’admiration)  il se justifie plus ou moins par l’amour et parvient de ce fait à atténuer très largement le mépris qu’on peut être amené à lui porter. Personnage complexe, il paraît en tous cas moins « méchant » (alors qu’il ne faut pas oublier qu’il viole et séquestre Clarisse) que la famille de l’héroïne qui intervient très rarement dans les différentes correspondances du roman. Mais, encore une fois, cela est dû justement à la façon de s’approprier le récit pour le tourner à son avantage (procédé que Prévost lui-même emploie dans Manon Lescaut)

Ce qu’il faut retenir pour conclure cette longue note (mille excuses !) c’est que Clarisse m’a paru infiniment supérieure à Paméla tant au niveau du contenu que des personnages, beaucoup moins manichéens. Et, même si on ne fait pas comme Richardson qui, paraît-il, pleurait à chaudes larmes en écrivant la mort de son héroïne (un grand sensible cet homme-là) on ne peut s’empêcher à la fin de s’attendrir sur le sort de la malheureuse Clarisse, victime d’une famille tyrannique et d’un libertin sans scrupules…

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