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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 15:57

La plus belle fille du monde
Agnès Desarthe
éditions Ecole des Loisirs


Sandra est une adolescente comme une autre, ni plus belle, ni plus intelligente. Elle ne fait pas partie des premières de sa classe, ni des dernières. Elle aimerait être écrivain mais ne dépasse pas onze de moyenne en français ce qui, au demeurant, ne la traumatise pas plus que ça. Elle vit seule avec sa mère, son père les ayant abandonnées, et a pour amis Fleur, Etienne et Allison. Voilà ce qu'il faut retenir de Sandra, la narratrice de l'histoire et l'héroïne. l'héroïne? Non, car Sandra ne se considère pas comme une héroïne et préfère commencer son récit au moment où une nouvelle arrive dans la classe: Liouba Gogol. Car Liouba Gogol a, elle, tout de l'héroïne; c'est "la plus belle fille du monde" selon les critères de Sandra. Comment cette dernière pourrait-elle rivaliser avec un titre pareil?  Pourtant, tout au long de l'histoire, c'est ce que Sandra fait à son insu, livrant ses propres réflexions sur la vie, la perfection, la famille, les amis, et Liouba, dont elle apercevra vite les limites mais, aussi,  paradoxalement, les richesses...
Rarement un auteur de jeunesse m'a autant fait rire qu'Agnès Desarthe. J'avais déjà beaucoup apprécié un autre de ses romans Je ne t'aime pas Paulus et le style de  La plus belle fille du monde est tout aussi drôle. L'humour de la narration est plein de fraîcheur et des scènes sont vraiment comiques; par exemple le moment où Sandra déjeune avec son père et lui déverse ses sentiments sur l'absence de figure masculine dans sa vie et celle de sa mère tandis que son père se contente d'écouter en souriant bêtement et en lançant des onomatopées, ou encore cette scène où Sandra voit un adulte sur un banc donner un croche-pied à un enfant prénommé Enzo et le laisse faire. Il y a aussi cette réplique inoubliable, lancé par Etienne, l'ami de la narratrice: "Mais on est amis depuis qu'on a quatre ans. Pour moi, vous n'êtes pas des filles; vous êtes comme, je sais pas, moi, des Playmobil." Bref, la narration est brillante, c'est vraiment très bien écrit et ça se lit d'une traite.
Alors, me direz-vous, pourquoi ce petit lapin seulement souriant et non pas extatique? Et bien parce que pour moi le style ne fait pas tout. Agnès Desarthe lance certes des thèmes intéressants, aborde beaucoup de sujets délicats mais, perdue dans la peau de son héroïne, en oublie de faire une intrigue construite. C'est très probablement volontaire; Sandra à plusieurs reprises s'interroge sur le métier d'écrivain et dénonce les artifices employés par ses "confrères" pour rendre une réalité plus passionnante qu'elle ne l'est en réalité: "C'est un problème. Un problème auquel je n'avais jamais réfléchi mais qui est assez grave: le temps de la vie n'a rien à voir avec le temps des romans (...) La rencontre magique, l'échange de regards qui bouleverse le cours des choses, la conversation géniale, les événements clés qui font le tissu des livres sont éparpillés au hasard dans la vraie vie. On passe en fait le plus clair de notre temps à fonctionner, à mettre un pied devant un autre en espérant qu'il se passe quelque chose, alors qu'en réalité il ne se passe presque jamais rien." Le livre d'Agnès Desarthe a-t-il pour ambition d'imiter cette réalité? C'est plus que probable. Mais, du coup, peut-être aurait-il mieux valu opter pour le style journal intime plutôt que celui du roman traditionnel. Là, on s'y perd un peu et on pourrait résumer par ceci: il n'y a pas vraiment d'histoire. Tout se passe comme si Desarthe avait eu un point de départ, l'arrivée de Liouba Gogol, mais n'avais trouvé aucune réelle intrigue à en faire découler. Le style et l'humour aidant, elle s'en tire par une pirouette élégante. La plus belle fille du monde n'est certes pas un livre parfait, mais n'est-ce pas justement la morale de l'histoire? La perfection n'est pas de ce monde... et, de vous à moi, c'est tant mieux.

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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 12:05

Genesis
Bernard Becket
éditions Gallimard Jeunesse


Pour Anaximandre, c'est aujourd'hui un grand jour: afin d'entrer dans la prestigieuse académie de ceux qui "décident", elle doit passer un oral devant un jury. Pendant cinq heures, elle va parler d'Adam Forde, son sujet d'études, un homme dont nous devinons qu'il a joué un rôle crucial dans le monde futuriste d'Anax et dont nous découvrons tout au long de l'exposé de l'héroïne la personnalité complexe. Mais, l'examen d'Anax risque d'avoir des conséquences plus importantes qu'elle ne se l'imagine...
Je ne peux pas en dire plus sur ce roman, de crainte de révéler tous les tenants et aboutissants de l'histoire. Disons que, dès le début du récit, l'auteur distille un profond sentiment de malaise qui ne fait que s'accroître tout au long de l'exposé d'Anax jusqu'à son dénouement, inattendu et pourtant inévitable. Construite sous la forme d'un dialogue, la narration s'inscrit ainsi dans une démarche socratique où le jury en posant des questions à l'héroïne, la force à s'interroger sur des sujets qu'elle croyait indiscutables et à argumenter pour défendre ses opinions. Non,  je vous assure, je ne fais pas de la surinterprétation: vous noterez par exemple que beaucoup de personnages ont des noms de philosophes antiques: Platon, Socrate, mais aussi Anaximandre (en feuilletant dans mon encyclopédie, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un philosophe grec de l'époque ionienne mais ne m'en demandez pas plus) ou Périclès. Bien plus, les thèmes abordés par Anax à travers le destin d'Adam Forde (le choix du prénom n'a rien d'anodin là non plus) sont plutôt costauds: la société, le libre-arbitre, l'éthique... et surtout, la question que vous retrouverez sur la quatrième de couverture de Genesis : "Que signifie être un humain?".

Il s'agit grosso-modo du même principe que Le monde de Sophie de Gaardner: faire découvrir la philosophie aux plus jeunes, sauf que l'approche est totalement différente. Becket ne cite pas d'auteurs et ne fait pas davantage de cours magistraux. Mais, à travers l'héroïne, le lecteur est amené à s'interroger lui-même sur les sujets abordés. En clair: ne pas lire ce roman si vous êtes un tant soit peu fatigué. Ceci dit, Genesis est très intéressant, de par cette spécificité mais aussi grâce à un suspens qui va crescendo et qui nous plonge dans ce "thriller futuriste" avec une seule hâte: en connaître la fin. C'est très bien écrit. Ce qui est dommage à mon avis, c'est que ce roman va très certainement manquer son public: coincé entre les Twilight et les Chevaliers d'émeraude, il n'a guère de chances de se faire remarquer et aurait peut-être été plus à sa place dans la SF pour adultes...

 

 

Et, exceptionnellement, deux petits PS:

 

Le premier, c'est pour signaler la mort de Pierre Bottero, l'auteur notamment de la série du Pacte des Marchombres et de La quête d'Ewilan. Sa tragique disparition dans un accident de la route est passé quasi-inaperçue et cela me semble profondément injuste car il occupait une grande place dans la littérature pour la jeunesse. Qui plus est, j'ai eu l'occasion de le croiser lors des Imaginales d'Epinal et j'ai rarement vu un auteur aussi gentil et aussi disponible non seulement avec ses jeunes lecteurs mais aussi avec les libraires. Toutes mes condoléances à sa famille et à ses proches.

Le second c'est pour faire un peu de pub. Promis ça ne se renouvellera pas mais là c'est pour une bonne cause! Nancéiens, vous êtes invités les 3 week-ends du  28 novembre au 13 décembre de 9h00 à 18h00 sur le parking de l'hôpital à Vandoeuvre pour un marché de Noël organisé au profit des enfants atteints de maladies graves. Et comme je ne suis pas assez doué pour insérer des images sur ce blog, je vous renvoie au site de mon gentil frère, Pierrot:
http://yap-yap-yap-yap.blogspot.com/ qui lui a pu ajouter l'affiche. (on est doué en informatique ou on l'est pas) Venez nombreux!

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 13:51

Les vies privées de Pippa Lee
Rebecca Miller
éditions du Seuil


Si jamais vous vous sentez trop euphorique, rien de tel qu'un bon roman bien glauque pour vous faire chuter le moral. En route donc pour une petite lecture de Les vies privées de Pippa Lee.

Pippa Lee, cinquante ans, est une épouse dévouée à son mari Herb, un éditeur de trente ans plus âgé qu'elle. Lorsque celui-ci décide de tout vendre pour aller s'installer dans une banlieue pour retraités, elle le suit sans hésiter. Mais l'approche de la vieillesse et de la mort de son mari réveille en elle des pulsions qu'elle croyait avoir oubliées et un passé trouble dont elle avait fait table rase pour se consacrer à époux et enfants...
A vrai dire, je ne sais trop que penser de ce livre. C'est sans conteste très bien écrit et ça se lit d'une traite mais, misère, qu'est-ce que c'est déprimant! Il ne s'agit pas ici, rassurez-vous, d'une énième ingénue qui, prisonnière de son éducation et de ses préjugés, découvre la passion sauvage sur le tard et se vautre avec bonheur dans le stupre et la luxure. Dieu merci, le personnage de Pippa est plus complexe: elle a connu une jeunesse pour le moins tumultueuse et c'est uniquement par amour (et non pas par besoin de sécurité ou désir de se poser) qu'elle a décidé de mener une existence plus sage de mère et d'épouse. Cette existence d'ailleurs n'est pas forcément critiquée par l'auteur, qui en montre seulement les limites: matérialisme poussé à l'extrême, une femme qui s'efface totalement devant son mari et ses enfants, une enfilade de jours rythmée par le ménage et les courses... Ceci dit, la vie que Rebecca Miller oppose à ce rythme domestique est tout aussi décriée: la jeunesse de Pippa se déroule essentiellement dans les brumes de la drogue, se caractérise uniquement par du sexe débridé certes mais sans aucun plaisir, et une quête de soi qui a depuis longtemps perdu tout sens. En bref, quoi qu'elle fasse, Pippa n'arrive pas à se trouver, écartelée entre deux modes de vie, tiraillée entre culpabilité (épouse modèle elle a l'impression d'avoir usurpé sa place), peur (plus jeune que son mari, elle doit accepter la vieillesse et la mort de celui qu'elle aime tant) besoin d'amour et désir de liberté... Le dénouement, inattendu, ne permet pas de déterminer quel sera son choix final. Rebecca Miller ne se soucie guère d'apporter une réponse, pas plus qu'elle ne se soucie de construire une narration organisée ou d'avoir une intrigue ficelée. Tout l'intérêt du roman repose sur la psychologie des personnages en particulier des personnages féminins: Pippa bien évidemment, mais aussi sa mère et sa fille qui lui renvoient toutes deux une image d'elle-même qui la gêne profondément. En comparaison, les personnages masculins sont un peu ternes: le mari toujours très sûr de lui, refusant de se voir vieillir, le gentil fils studieux ou le père, brave pasteur un peu transparent... Autant de figures qui vont soutenir l'histoire et lui donner son cachet. Il faut juste résister à la tentation de s'ouvrir les veines après la lecture....

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 18:55

Oronoko l'esclave royal
Aphra Behn
éditions la Bibliothèque


Plus j'avance dans  la lecture de mes 1001 livres... plus les écrivains femmes se multiplient. Après madame de la Fayette, voici donc une autre femme du XVIIe siècle, Aphra Behn, anglaise. Mais alors que La Fayette était plus une dilettante de la littérature qu'autre chose, femme oisive de la Cour, Aphra Behn, qui fut d'abord rien moins qu'espionne pour le compte de son pays, fut par la suite enfermée en prison pour dettes et n'eut d'autre choix pour s'en tirer que de vivre de la seule manière qu'elle connaissait: l'écriture.
Oronoko, présenté comme une histoire vraie par son auteur qui se place à la fois comme témoin et actrice mineure du récit, raconte la vie d'un prince africain, Oronoko. Ce jeune homme, beau et courageux, tombe amoureux d'une femme tout aussi belle, Imoinda qui, à son tour, succombe à ses charmes. Hélas pour eux, le monarque, grand-père d'Oronoko, tombe aussi amoureux de la belle et, malgré son impuissance et l'engagement des deux jeunes gens l'un envers l'autre, décide de faire d'Imoinda sa femme. Mais, se rendant compte de la passion d'Imoinda pour son petit-fils, il ne tarde pas à s'en débarrasser en la vendant en esclavage aux colonies anglaises des Indes orientales. Oronoko, désespéré, se fait bientôt capturer à son tour et rejoint involontairement l'amour de sa vie. Tous deux connaissent de brefs instants de bonheur. Imoinda tombe enceinte: Oronoko veut offrir à sa famille la liberté et, pour le bien de sa femme, harcelée par un riche blanc, et celui de l'enfant à naître, mène une révolte d'esclaves qui, malheureusement pour lui, va mal tourner...

Le roman d'Aphra Behn, qui est d'ailleurs plus une grosse nouvelle qu'autre chose, est très original. Je suppose qu'il fallait un certain culot à cette époque de colonisation pour mettre en scène un héros noir dont les qualités physiques et morales n'ont rien à envier à celles d'un héros blanc. Qui plus est, l'auteur fait une condamnation sans équivoque de l'esclavage. Oui, maintenant ça paraît évident mais, pareil, à l'époque, cette prise de position était à mon sens plutôt courageuse. Aphra Behn subtilement n'invoque aucune "raison" contre l'esclavage et ne cherche pas à lancer un débat, préférant jouer sur la corde sensible du lecteur et sur ses sentiments pour dénoncer la condition misérable de ses hommes que la malchance a privés de liberté.

Et le style d'Aphra Behn me direz-vous? Et bien là, je suis bien en peine de vous répondre. En effet, je n'ai pas lu le roman dans sa version originale. En temps ordinaire, cela n'aurait certes pas une importance démesurée, mais ici cela joue beaucoup car le texte n'a pas été réellement traduit, mais "imité de l'anglais" par Pierre-Antoine de la Place, érudit du XVIIIe siècle qui fut aussi le traducteur de Shakespeare. Ainsi, la traduction a été faite "à la mode française", dans un style précieux proche de Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie, agréable et facile à lire, certes, mais probablement différent du style d'Aphra Behn. Pour information, par exemple, dans "la version originale", Imoinda n'a aucun dialogue au discours direct, ce qui n'est pas le cas dans la version française. De même, La Place change certains personnages et va même jusqu'à réécrire la fin de l'histoire, la jugeant peu conforme au goût français. L'édition pour le coup propose les deux dénouements. Lisez-les et, comme moi vous serez surpris par la différence entre la "happy end" de La Place et la fin expéditive et tragique de Behn qui est sans doute ceci dit la plus réaliste.
Saluée comme une pionnière du féminisme par Virginia Woolf, Aphra Behn a été par la suite critiquée par d'autres féministes dans les années 70 qui lui ont reproché de s'identifier à une esclave et en tant que femme d'avoir ainsi l'attitude d'une colonisée par rapport à l'homme, colonisateur. Vous suivez? N'étant pas moi-même une féministe enragée, je ne reviendrai pas sur un débat qui, pour être franche, ne m'intéresse guère et je me bornerai à apprécier l'ouvrage d'un auteur qui dénonce l'esclavage ainsi qu'un homme blanc dont le sentiment de supériorité a ôté tout sens de l'honneur...

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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 18:47

Louis XIII
Pierre Chevallier
éditions Fayard

Si vous vous souvenez bien, nous avons parlé il y a quelques temps sur ce blog de la reine Margot, fille, soeur et épouse de rois. Si vous permettez, repartons donc  quelques années en arrière pour nous intéresser à un autre personnage de l'histoire française: Louis XIII.

Louis XIII, soyons franche, n'a pas l'impact de son père Henri IV (assassiné par Ravaillac) ni de son fils Louis XIV (le roi Soleil aux multiples femmes). En bref, ce malheureux roi aussi gai qu'une porte de prison n'a laissé une empreinte dans l'histoire que grâce à son bras droit, Richelieu, qui fut la véritable tête pensante du pouvoir.

Tant d'injustice n'était pas du goût du biographe Pierre Chevallier qui s'emploie dans une biographie datée de 1979 à rendre justice à ce personnage énigmatique qu'était Louis XIII. Pour cela, il remonte très loin et ne nous épargne aucun détail: tout, vous saurez tout sur la conception et la naissance de Louis XIII, ses premières selles, ses distractions, ses maladies, son mariage, la consommation tardive de ce mariage, ses penchants homosexuels, ses maîtresses platoniques, la conception de ses enfants... Pierre Chevallier s'intéresse également à celui qui fut indissociable du roi tout au long de sa vie, le cardinal Richelieu, et en dresse un portrait presque aussi détaillé que celui de son maître. Enfin, l'auteur fait, année par année, le bilan complet et quasi exhaustif d'un règne marqué par les guerres, notamment avec l'Espagne, et les conspirations au sein même de la famille royale.
Inutile de dire que le travail de Chevallier n'a rien à voir avec celui de Decker quand il écrivait sur la reine Margot. La biographie de Decker était sommaire et se souciait plus des amants de la reine "libertine" que de la politique étrangère de la France à ce moment-là. Question de point de vue me direz vous. Chevallier lui ne s'embarrasse pas d'adopter un angle particulier mais, en toute simplicité, décide de tous les aborder. Il étudie donc avec le plus grand sérieux tous les mots d'enfants du roi, exhume toutes les archives de son médecin, toutes celles des diplomates étrangers, confronte lettres et témoignages afin de déterminer si oui ou non la reine a trahi son mari lors de la guerre contre l'Espagne et comment s'est déroulé "Le Jour des Dupes", ce fameux jour où Richelieu et Louis XIII ont exclu définitivement la reine mère Marie de Médicis du pouvoir. Si c'est plutôt drôle de voir le très sérieux Chevallier s'appesantir sur la question de l'homosexualité de Louis XIII et s'interroger sur la crédibilté ou non du récit de Tallemant, contemporain de l'époque, qui prétend que le favori du roi s'enduisait d'huile de jasmin avant de se mettre au lit avec son suzerain, c'est en revanche beaucoup plus ennuyeux lorsque le même souci du détail se retrouve dans la description des guerres (et Dieu sait qu'il y en a eu) ou des sièges, et un peu vomitif lorsque le biographe nous conte point par point comment l'un des ennemis du roi fut décapité en quatre cinq fois ou comment le roi lui-même mourut en crachant des vers, le ventre gonflé par la pourriture. Charmant non? Le point de vue reste neutre quoi qu'il arrive et à part deux ou trois phrases incongrues au milieu du livre sur les femmes qui parlent trop ou sur les présidents qui malheureusement ne naissent plus au milieu de la foule comme les rois de jadis (????) Pierre Chevallier remplit fidèlement son rôle de biographe en s'interdisant tout subjectivité et en dressant le portrait de Louis XIII de la façon la plus complète possible. Plus de 600 pages, pas moins, pour rendre vie à un homme austère, d'une dévotion qui confinait à la bigoterie, très attaché à son statut de roi mais qui a su pour le bien de son royaume s'effacer derrière son ministre Richelieu, plus apte à gouverner que lui-même; un homme souffreteux, solitaire, parfois capricieux comme un enfant, mais qui n'a jamais laissé ses passions personnelles influer sur ses fonctions: "Cornélien jusqu'à la mort, Louis XIII a tout subordonné, mère, épouse, frère et favoris personnels, à l'accomplissement de son devoir envers l'Etat et la grandeur du royaume." Bref, assez complexe notre Louis XIII. Quelque part, il peut fasciner, voire même susciter l'admiration: reste que je n'aimerais pas le rencontrer au coin d'un bois un soir sombre. Tout comme son biographe d'ailleurs...

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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 18:07

Les sentinelles du temps

t.1 l'apprenti

Justin Richards

éditions Milan

 

Encore une fois, un thème qui paraît plutôt sympa sur papier: les voyages dans le temps. Personnellement, j'adore ce genre d'histoires depuis Retour vers le futur  et Dragon Ball (mais si, souvenez-vous, le fils de Végéta, Trunks, qui vient du futur pour sauver le monde, c'était la classe non?) J'ai donc sauté avec enthousiasme sur L'apprenti, premier tome de la série Les sentinelles du temps de Justin Richards.

Jamie, douze ans, est un adolescent lambda qui déplore l'incompréhension de ses parents et une petite soeur pénible. Tout ça cependant va bientôt lui sembler terriblement futile le jour où il rencontre Anna, une mystérieuse jeune fille à peine plus âgée que lui qui le met en garde contre un certain Midnight, un homme tout aussi étrange dont Jamie fait la connaissance le soir même. Le lendemain, l'adolescent découvre avec horreur qu'il est devenu invisible aux yeux de son entourage. Sa mère oublie de lui servir son petit déjeuner, son prof saute son nom lors de l'appel, ses camarades ne le voient plus... A la suite d'un détraquement temporel dont il ignore la cause, Jamie a été exclu du cours normal du temps et condamné tout comme Anna à errer entre les différentes époques, chargé de réparer les "erreurs" temporelles.

Le début du roman est intéressant; c'est assez terrible de voir ce jeune garçon exclu  de sa propre vie, ignoré de sa famille et qui comprend confusément qu'il ne pourra jamais retrouver une existence normale. Après, on retombe dans un schéma plus classique de roman fantastique pour la jeunesse; l'ado un peu inutile se découvre de supers pouvoirs et fait équipe avec une fille qui deviendra sa meilleure amie. C'est plutôt gentillet, sans violence et sans réel suspens. Reste le thème du voyage dans le temps qui pour un écrivain un peu négligent peut se révéler casse-gueule. Soyons franche, Justin Richards s'en tire honorablement, évitant les chausses-trappes divers; paradoxes temporels, incohérence, ou tout simplement ridicule. L'univers créé est crédible et le dénouement de ce premier tome assez inattendu. Les personnages manquent pour l'instant de consistance mais on peut supposer que ce défaut sera corrigé dans les prochains volumes. En fait, ce que je reproche surtout à ce roman, c'est sa longueur: il est trop court! L'histoire méritait un traitement plus long et de ce fait semble légèrement bâclée, l'auteur privilégiant une ou deux scènes d'action sans grand intérêt à la réelle construction du monde et de ses personnages. C'est dommage, mais espérons que ce défaut sera corrigé par la suite: les voyages dans le temps méritent mieux que ça.

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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 17:52

Acacia 2 Terres étrangères
David Anthony Durham
éditions le Pré au Clerc



Souvenez-vous: nous avions parlé du premier volume d'Acacia il n'y a pas si longtemps, cet honnête roman de fantasy mettant en scène deux princes et deux princesses livrés à eux-mêmes et obligés de se battre pour reconquérir un royaume que l'assassinat de leur père et un coup d'état leur avaient ôtés. ça vous revient? Débrouillez-vous, j'ai la flemme de fouiller dans les archives.
Nous retrouvons donc nos héros neuf ans plus tard. Corinn, devenue reine après avoir reconquis l'empire des Akarans le dirige d'une main de fer. Plus grave, elle a repris le commerce avec les énigmatiques Ligueurs, loin des rêves de justice de son père ou de son frère aîné et ferme les yeux sur le trafic d'enfants ou la Brume, cette drogue d'autrefois qu'elle cherche à réintroduire dans le royaume et qui lui permettra ainsi d'asseoir sa puissance. Pendant ce temps, son frère Dariel et sa soeur Mena oeuvrent chacun à la reconstruction de l'empire, encore marqué par les blessures de la guerre. C'est dans ce contexte que Dagon, un des Ligueurs, vient faire une offre à Corinn en lui proposant une rencontre avec les Audelks, le peuple mystérieux au-delà des mers qu'aucun acacien n'a encore jamais rencontré. Méfiante, Corinn envoie son jeune frère à sa place, une décision qui va très rapidement se révéler lourde de conséquences...

Oui, je sais, c'est déjà pas évident de lire une notre consacrée à de la fantasy, alors encore moins une note sur le deuxième volet de ce qui sera une trilogie. Si vous n'avez pas lu le premier tome et ne souhaitez pas le lire, je vous autorise à passer votre chemin. Pour les autres, amateurs du premier tome d'Acacia, vous serez peut-être un peu déçus par ce second volume qui, comme tout second volume d'une trilogie ne semble être là que pour la transition. Indispensable certes mais lent, si lent! Qui plus est, le mode de narration de l'auteur, déjà utilisée dans le premier ouvrage et qui consiste à sauter du point de vue d'un personnage à un autre commence à lasser. Ceci dit, soyons juste: l'intrigue est intéressante, bien qu'un peu lente comme je l'ai déjà souligné, et la psychologie des personnages est une réelle réussite. Pas de vrais méchants ni de vrais gentils. Corinn est certes impitoyable mais sa façon d'agir est tout à fait justifiable. Son frère et sa soeur sont certes plus humains, mais ils apparaissent avec leurs limites: lâcheté, soumission à une soeur trop autoritaire... Les situations évoquées dans le roman n'ont rien d'abracadabrantes et l'univers d'Acacia obéit à une logique interne ce qui, rappelons-le, est le premier critère de réussite d'une oeuvre de fantasy pour ne pas tomber dans le ridicule. Durham se permet également d'ajouter des éléments de magie dans son monde mais, là encore, le justifie. C'est bien construit et correctement écrit. Bref, ça se tient et on attend juste le troisième et ultime volume de la saga pour enfin découvrir comment toute l'histoire va se terminer...

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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 11:05

Trois femmes puissantes
Marie Ndiaye
éditions Gallimard




Le titre paraît curieux et en lisant la quatrième de couverture, on peut même prendre peur: "Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible". Horreur! Va-t-on encore se plonger dans les témoignages bouleversants de femmes fortes et déterminées à changer le monde? Va-t'on se sentir coupable de ne pas lutter nous-même à chaque instant pour notre dignité et nos principes?

Heureusement, le roman de Marie Ndiaye Trois femmes puissantes est beaucoup plus subtil que son résumé ne le laisse supposer. Découpé en trois parties, chacune s'intéressant à trois femmes différentes, Norah, Fanta et Khady Demba, le livre adopte à chaque fois un point de vue narratif différent: l'histoire de Norah est racontée de son point de vue, celle de Fanta par le truchement de son mari Rudy et, enfin, celle de Khady Demba est narrée de nouveau du point de vue de la jeune femme, chacune de ses narrations s'effaçant à la fin de chaque partie pour laisser place au "contrepoint" c'est-à-dire à la voix d'un autre personnage qui donne ainsi au chapitre une interprétation "externe". C'est clair? Pas très? Tant pis, vous comprendrez si vous lisez le roman.

Norah est une femme métisse, de mère française et de père africain. Ce dernier, qui l'a abandonnée avec sa soeur quand elle était petite, lui demande un jour de venir la voir de toute urgence. Norah, pleine de sentiments ambivalents envers cet homme qu'elle déteste mais dont pourtant elle n'arrive pas à se détacher, ne tarde pas à découvrir que ce dernier n'a fait appel à elle que pour aider son frère, le seul de ses enfants que son père ait jamais aimé. L'occasion pour Norah de se remémorer sa jeunesse et son échec dans sa vie de couple et de famille. Narration glaciale, sentiments livrés à l'état brut, Marie Ndiaye joue ici la carte amour/haine (car la haine ne se rapproche-t-elle pas parfois de l'amour?) et le contraste entre la jolie métis attachée aux valeurs occidentales et à un certain "ordre" (une vie familiale organisée, un travail routinier) et la peur et la fascination que lui inspire un mode de vie radicalement opposé à la sienne, celle de son père (nourriture excessive, désordre, insalubrité) mais aussi celle d'un compagnon envahissant dont elle n'arrive pas à se défaire. Prise au piège entre deux modes de vie pour simplifier à l'extrême, le personnage ne parvient à trouver la paix qu'en acceptant cette dualité qui est le fondement de son existence.
Beaucoup plus sombre, mais à mon avis beaucoup plus intéressante, la seconde partie du roman se penche sur Rudy. Rudy est ce qu'on pourrait qualifier de raté. Professeur blanc en Afrique, il a été renvoyé du lycée où il enseignait et est rentré en France avec sa femme Fanta et son fils. Il leur avait promis une vie meilleure mais Fanta n'a pas pu trouver de travail et Rudy lui-même a été engagé pour vendre des cuisines par un homme qu'il déteste. Son patron d'ailleurs ne tarde pas à coucher avec sa femme. Trahi, se sentant abandonné, Rudy est rejetté par Fanta et son propre fils, méprisé et craint de ses collègues, et ignoré de sa propre mère qui consacre tout son temps à distribuer des prospectus sur les anges gardiens. La force de l'histoire tient à ce que, narration oblige, nous adoptons le point de vue de Rudy. De ce fait, nous compatissons à la solitude du personnage et ne comprenons pas forcément le regard que porte sur lui son entourage. Seul quelques fêlures soigneusement distillées dans le récit nous montrent la folie latente d'un homme tiraillé entre un passé douloureux, incarné par une mère sans chaleur, et un présent incertain, l'épouse Fanta dont les sentiments demeurent pour nous un mystère: à aucun moment, sa voix n'interviendra dans la narration, même lors du fameux contrepoint.
L'histoire de Khady Demba conclut tragiquement le roman. Jeune veuve, Khady Demba est rejettée par sa belle-famille qui l'engage à quitter l'Afrique pour l'Europe. Clandestine, Khady Demba ne parvient pas au terme de son voyage et est contrainte de se prostituer, trahie par son compagnon de route. Je ne vous dirai pas comment tout cela se termine mais ne vous attendez pas à une fin heureuse. Le récit est sombre. Ici l'Europe apparaît comme un mirage que nous savons factice (le lecteur sait d'emblée que l'héroïne ne trouvera pas le bonheur, ne serait-ce que parce qu'elle doit rejoindre sa cousine Fanta dont nous connaissons les propres difficultés) et Khady Demba apparaît comme un personnage balloté par les événements. Elle les subit sans une plainte, se réfugiant dans la conscience de sa propre valeur.
Au final, il est difficile de distinguer la "puissance" des femmes de Marie Ndiaye dans ces trois récits qui mettent en scène deux cultures différentes, celle de l'Afrique et celle de la France. Ici, pas de roman gentillet qui dit "Au fond nous sommes tous pareils, donnons-nous la main et faisons une ronde". C'est un constat plus amer qui met en avant les défauts des deux mondes et renvoie dos à dos la belle-famille africaine qui rejette la veuve sans enfants et la mère française plus préoccupée des anges gardiens que de la souffrance de son propre fils. Deux mentalités différentes, certes, mais les même préjugés et les mêmes bassesses. Alliance impossible? Marie Ndiaye elle-même semble hésiter. Cependant, au-delà du choc des cultures, il s'agit essentiellement de voir dans le roman une peinture des sentiments et des contradictions qui agitent chacun des êtres que nous sommes. C'est fait sans fioritures et avec une sécheresse même qui peut parfois déconcerter. Enfin, penchons-nous de nouveau sur le titre et demandons-nous en quoi les femmes de ce roman sont puissantes. Il s'agit ici je suppose de résistance passive: les héroïnes, soyons franche, ne jouent si l'on y réfléchit bien aucun rôle actif, se laissant porter par ce que faute de mieux on peut nommer "le destin" (même si personnellement je n'y crois pas, mais je ne suis pas l'auteur du livre) Leur puissance se résume alors à résister au mieux à ce destin. Norah ne peut lutter contre son père mais elle peut aider son frère; Fanta ne peut pas changer sa vie lamentable en France mais elle peut lui faire face par son silence méprisant et glacial; enfin, Khady Demba ne peut changer sa condition misérable mais elle peut la supporter en se souvenant chaque jour de qui elle est et de ce qu'elle vaut.
Trois femmes puissantes est un récit profondément pessimiste et plutôt désenchanté: ceci dit, les contrepoints de chacune des histoire apportent un éclairage différent qui incite le lecteur à y voir une lueur d'espoir: le père et la fille qui se retrouvent, une étoile, le sourire de Fanta... Une façon pour l'auteur de nous dire que, malgré tout, rien n'est jamais perdu...

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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 11:13

Gone

Michael Grant

éditions Pocket Jeunesse



"Qui n'a jamais rêvé d'un monde sans adultes?" telle est l'accroche du roman fantastique pour adolescents Gone en français littéral "partis" et qui résume assez bien, quoique énigmatiquement l'histoire. Un beau jour, en plein cours, Sam, quatorze ans, voit soudain son professeur se volatiliser! Il n'est pas le seul: tous les adultes de la ville de Perdido, passés quinze ans, ont disparu de la même façon. Que faire? Il faut s'occuper des bébés et des enfants en bas âge, livrés à eux-même; il faut éteindre les incendies provoquées par les accidents de voitures et les fours laissés allumés; il faut trouver de la nourriture... Sam aurait pu se charger de la direction des opérations, mais d'autres adolescents, plus sombres et plus étranges, décident de prendre les rênes de la ville. Une décision qui inquiète Sam, d'autant plus que des phénomènes étranges se multiplient et que certains enfants dont notre héros semblent développer des pouvoirs surnaturels. Est-ce que toute cette affaire a un lien avec le centre nucléaire de Perdido et avec la mystérieuse paroi qui s'est formée tout autour de la ville? Où sont partis les adultes et qu'arrivera-t-il à ceux qui comme Sam passeront bientôt la barre fatidique des quinze ans?


Voilà un roman plutôt prometteur, dont l'intrigue a tout d'une série américaine fantastique. D'un point de vue littéraire, ça n'a pas un intérêt majeur: c'est écrit sans maladresses mais sans génie non plus. En revanche, l'action est extrêmement efficace: pas de temps mort et on ne s'ennuie pas une seconde, si ce n'est lorsque, roman ado oblige, l'auteur se croit obligé de nous gratifier d'une belle histoire d'amour entre Sam, le héros timide, et Astrid, le petit génie jolie fille de surcroît avec qui jusque là il n'avait jamais osé converser mais qui, situation de crise oblige, va obligatoirement tomber dans ses bras. Sorti de cette romance un peu pâlotte, le héros est intéressant: au début de l'histoire on s'attend à ce qu'il prenne la situation en main mais il se détourne de lui-même des responsabilités, agissant de la sorte exactement comme un adolescent lambda qui n'a pas forcément envie de s'encombrer de la gestion d'une ville et de ses habitants. Une galerie de personnages l'entoure, plus ou moins réussis: le petit frère autiste d'Astrid, Quinn l'ami lâche, Caine le dictateur miniature, la grosse brute, la rebelle qui se révèle guérisseuse... Autant de figures qui vont faire évoluer une intrigue qui tourne toujours autour de la même question: où sont passés les adultes et qu'est-il arrivé à la ville? Bon, comme il s'agit d'un premier tome, désolée, vous n'aurez qu'une partie des réponses, à charge d'attendre le deuxième tome, prévu Dieu sait quand.
Certains pourront s'agacer de ce livre un tantinet trop lisse, très "américain" (à Perdido les ados parlent de surf et les enfants pour se nourrir rouvrent le Mc Do) mais des lecteurs moins exigeants apprécieront l'ambiance très sombre du roman qui a le mérite de ne pas occulter les descriptions difficiles (morts de bébés dans leurs berceaux faute de soins, scènes de tortures et de pillages...) allant de la sorte jusqu'au bout de l'idée de départ. Un curieux mélange du roman de Stephen King Le Fléau et de la série fantastique Lost qui ravira les amateurs...

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 09:37

La princesse de Clèves

Madame de La Fayette

éditions Imprimerie Nationale


Ce n'était pas la première fois que je lisais La princesse de Clèves. La première fois, j'avais treize ou quatorze ans et je me souviens avoir éprouvé de la compassion pour l'héroïne du récit. La seconde fois, je le relisais pour les besoins de mon bac de français et j'ai éprouvé de la compassion pour monsieur de Clèves, le mari qui voit son épouse en aimer un autre. J'étais donc très curieuse de ma réaction lors de cette troisième lecture.
Tout le monde ou presque connaît l'histoire du roman de madame de la Fayette, néanmoins, il est toujours bon de faire une petite piqure de rappel. Mademoiselle de Chartres, jeune ingénue, fait ses premiers pas à la cour de François II et Catherine de Médicis sous l'oeil vigileant de sa mère. Sa beauté et sa "modestie" enflamment le coeur de bon nombre d'hommes en particulier celui de monsieur de Clèves qui, malgré le désaccord de sa famille, parvient à obtenir sa main. Hélas pour lui, la jeune fille ne partage pas ses sentiments. Hélas pour elle, son chemin croise bientôt celui du duc de Nemours. Entre eux c'est un véritable coup de foudre. Hélas pour eux deux, la princesse de Clèves, conditionnée par sa mère et son éducation, se refuse à tromper un mari pour qui elle éprouve une sincère affection et révèle à ce dernier son attirance pour un autre. Un geste noble certes, surtout au milieu d'une Cour qui se livre à de nombreux jeux galants et marivaudages sans aucun état d'âme, mais un geste qui provoquera le malheur de chacun des membres du trio amoureux: un mari qui se sait mal-aimé, un amant qui ne peut rien espérer, même pas un aveu, de celle qu'il aime, et une femme tiraillée entre son amour et son honneur.
Qualifié de roman psychologique, La princesse de Clèves est un récit écrit de façon très sèche et très froide. On imagine assez bien madame de la Fayette en vieille femme austère, observant les moeurs de ses contemporains pour les transposer quelques années en arrière, assez semblable au personnage de madame de Chartres, entre parenthèses sans doute le personnage le plus détestable du roman. Ce style d'écriture est en totale contraste avec la description des sentiments violents exprimés dans le récit: le désespoir de monsieur de Clèves qui comprend que sa femme en aime un autre, celui de la princesse quand elle ne parvient pas à contrôler ses émotions face à celui qu'elle aime (jalousie, plaisir de sa présence) ou celui du duc de Nemours qui se voit privé du droit même d'avouer son amour et réduit au silence. Mais, là où le roman prend pleinement toute sa puissance, c'est justement quand les personnages prennent eux-mêmes la parole dans la narration et la brise pour exprimer toutes les passions qui les habitent.

La princesse de Clèves n'est pas un roman d'amour; c'en est même l'antithèse. L'amour dans le récit est soit jeu galant, soit manoeuvre politique, soit, quand il est sincère, passion destructrice. Le couple la princesse de Clèves/ Le duc de Nemours me fait irrésistiblement penser à la chanson d'Edith Piaf: "Emportés par la foule..." (vous connaissez la suite). Ils se rencontrent par le biais de la Cour, mais cette Cour même qui les sépare: le prince de Clèves, les anciennes galantes du Duc et, paradoxalement, c'est le relâchement moral de la Cour et ses intrigues qui, en réaction, pousse la princesse plus étroitement dans les bras de son mari. Le message de l'auteur est clair: il n'y a pas de bonheur dans l'amour, rien que du désir et du désespoir. D'ailleurs, libérée de son mariage, la princesse de Clèves ne consentira pas à épouser le duc, invoquant certes la mémoire de son mari mais surtout sa tranquillité d'esprit: comment pourrait-elle enfin vivre sa passion sans en affronter tous les revers: la jalousie, la peur de perdre l'être aimé ou de voir sa passion s'éteindre?  Madame de la Fayette analyse certes subtilement tous les mécanismes de l'amour mais elle n'en fait pas pour autant l'apologie et son discours de femme mûre désabusée transparaît derrière le visage juvénile de son héroïne. La princesse de Clèves est le roman du renoncement. Je ne suis pas assez vieille pour avoir envie de renoncer, alors j'avoue que, même si littérairement parlant, l'histoire ne pouvait finir de façon satisfaisante, j'aurais aimé que la princesse de Clèves cède à sa passion même si c'était mal, contraire à l'honneur et tout le toutim. Oui je sais, si ça avait été le cas, le roman ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Là, c'est juste la lectrice primaire qui parle.

Ah oui, et si vous me posez la question, à la troisième lecture, toute ma sympathie est allée au duc de Nemours: même si c'est le seul personnage du triangle amoureux à échapper au tragique (il est le seul à ne pas mourir directement de sa passion) c'est au final celui qui a le plus mauvais rôle...

 

 

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