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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 11:33

Les travaux de Persiles

Miguel Cervantès

Editions Stock

 

Habituellement, il m’est plutôt facile de reconnaître la « patte » d’un auteur. Chaque écrivain a un style qui lui est propre, une façon de manier la phrase ou une tournure d’esprit qui se retrouve dans ses écrits. Pourtant, si je n’avais pas su qu’il s’agissait bien de Miguel Cervantès, je n’aurais sans doute jamais réussi à reconnaître l’auteur de Don Quichotte dans le roman Les travaux de Persiles et Sigismonde.

Si Don Quichotte est désormais universellement reconnu, Les travaux de Persiles sont en revanche presque totalement tombés dans l’oubli : pour vous donner une idée, j’ai récupéré mon exemplaire d’occasion : il datait de 1947 et j’ai dû couper les pages moi-même ! C’est un peu triste de se dire qu’en plus de soixante ans, personne n’avait lu l’ouvrage que je tiens entre les mains. Encore plus triste quand on sait que Cervantès a fini le livre sur son lit de mort dans l’espoir que celui-ci lui apporterait la reconnaissance éternelle.

L’histoire débute sur mer. Une femme d’une grande beauté, qui se fait appeler Auristèle, est capturée par des corsaires. Son frère Périandre, ou prétendu tel, vole à son secours. Ces deux-là, bientôt rejoints par un petit groupe hétéroclite de personnages (le prince de Danemark, amoureux d’Auristèle, un espagnol « barbarisé » et sa famille, d’autres prisonniers…) ont un objectif bien précis en tête : atteindre Rome pour exaucer un vœu dont personne ne sait exactement la teneur car le frère et la sœur sont nimbés de mystère. Tous s’empressent de les aider et traversent ainsi successivement la mer, l’Espagne, la France et l’Italie, vivant ainsi toutes sortes d’aventures, tantôt gaies tantôt dramatiques, et écoutant les histoires de chacune de leurs rencontres sur le chemin : enlèvements et mariages forcées, sorcellerie, duels, amours passionnés, vengeances… A la fin, il apparaît que Périandre et Auristèle ne sont pas frère et sœur mais amoureux et qu’ils veulent atteindre Rome pour unir leurs vies par le mariage.

Le résumé vous paraît plutôt sympathique non ? A moi aussi ça me paraissait alléchant, surtout connaissant l’auteur. Hélas ! Trois fois hélas ! J’ai cherché en vain la simplicité et la verve qui caractérisait Don Quichotte. Seulement, là n’était pas le but de Cervantès qui au contraire voulait renouer avec le roman grec : deux jeunes amoureux qui au terme de tribulations insensées se retrouvent, style du genre épique… Bref une œuvre qui est basée sur l’imitation, ce qui à l’époque de Cervantès n’a rien de honteux. Mais, de nos jours, le style ampoulé, à cent lieues des bouffonneries de Sancho a bien du mal à fonctionner. Qui plus est, Cervantès, qui n’hésitait pas dans Don Quichotte à railler tous les canons du roman de chevalerie, fait marche arrière en employant deux trois techniques que n’aurait pas désavoué l’auteur d’Amadis par exemple : extrême beauté des personnages principaux, amour excessif qui se traduit par des manifestations physiques (évanouissement, mort). Comme dirait l’auteur de la préface de l’ouvrage : « En ce sens, il n’est pas exagéré de dire que Persiles est la revanche d’Amadis sur Don Quichotte ». Le chevalier à la triste figure avait un côté résolument moderne : Persiles et Sigismonde ont tous deux les caractéristiques d’un passé figé, prisonniers d’une rhétorique usée et paraissent fades. D’ailleurs, il apparaît assez évident que l’auteur lui-même au bout d’un moment se lasse de l’écriture stéréotypée et ronflante de son ouvrage. Ainsi, lors d’une narration de Périandre, contant ses aventures, il n’hésite pas à tourner en dérision ce procédé archaïque : « Il me semble que si la patience n’eût été soutenue du plaisir qu’avaient Arnaldo et Policarpe de voir Auristèle, et de celui que prenait Synforosa à regarder Périandre, ils l’eussent déjà perdue en écoutant son discours, que Maurice et Ladislas trouvèrent un peu long, et non guère à propos, puisque pour conter ses propres disgrâces, il n’avait que faire de réciter les plaisirs des autres. ». Nous retrouvons ici l’une des trop rares touches d’humour de l’auteur qui cette fois se moque indirectement de son personnage principal. Il y en a d’autres, rassurez-vous : je pense par exemple à ce moment unique où le jeune barbare Antoine, sollicité par une magicienne amoureuse, répond à ses avances… en lui tirant une flèche dessus ! Au grand désespoir de son père qui lui fait par la suite un petit discours dans lequel il apparaît qu’on ne traite pas ainsi ses prétendantes… Mais les notes légères ne réussissent pas malheureusement à sauver un ensemble trop chargé, un bric-à-brac de genres littéraires agencés à la hâte et sans véritable implication…

Alors me direz-vous, pourquoi lire ce livre ? Parce que des fois nous avons quelques jolis passages, des éclairs touchants. Personnellement je ne suis pas d’accord avec l’auteur de la préface (mort sans doute depuis longtemps le malheureux) qui dit que Cervantès était médiocre en poésie car j’ai apprécié le sonnet inséré en plein milieu du roman, notamment ces vers :

« La généreuse ardeur que tu ne peux éteindre,

Allumant ton Amour éteindra ta beauté,

Et contraignant un mal qui ne se peut contraindre,

Tu mourras en visant à l’immortalité. »

Mais je l’avoue, ce qui m’a le plus touchée dans ce roman, et ce n’est certes pas une bonne raison, c’est justement ce côté vieillissant, testamentaire. Cervantès n’a même pas vécu assez longtemps pour assister à la publication de ce qui était supposé être son chef-d’œuvre et qui ne se révélera qu’un roman parmi d’autres, roman qu’on aurait sans doute totalement oublié s’il n’avait pas été celui de l’auteur de Don Quichotte

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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 20:11

 

 

Xanth

t.1 : Lunes pour Caméléon

Piers Anthony

Editions Milady

 

 

Je savais que ça vous manquait terriblement ; nous allons parler aujourd’hui gros monstres, monarchies fantastiques, gentils magiciens, méchants magiciens, filles stupides avec de gros seins et thons très intelligents.

Etape numéro 1 : Bink gentil garçon fort, intelligent mais malheureusement incapable de réaliser le moindre tour de magie, ce qui dans Xanth, son monde, est impensable, se met en quête du bon magicien, Humphrey, le seul à pouvoir lui révéler si oui ou non il possède un don quelconque, et ce afin d’éviter le bannissement en Vulgarie (en gros notre monde) et de pouvoir épouser sa promise, Sabrina. En chemin il rencontre des êtres monstrueux, une multitude de pièges magiques, des bombes sexuelles, des gens peu recommandables… Bref les ingrédients nécessaires à de la fantasy. Pourquoi pas ? Le style est loin d’être génial, voire même très mauvais à certains endroits, mais ne manque pas d’humour, et le ton de l’auteur est léger : « Je sais c’est du réchauffé mais faites comme si vous découvriez ce genre d’univers pour la première fois… » Allons-y. Mais peu à peu l’agacement commence à pointer devant ce périple qui n’en finit pas. Il va finir par y arriver à son magicien oui ou non ?

Etape numéro 2 : Merveille ! 170 pages plus tard, Bink arrive auprès d’Humphrey qui lui révèle qu’il dispose apparemment d’un incroyable pouvoir, mais est incapable de lui en dire la teneur. Un peu décevant. Un héros looser et sans pouvoirs magiques aurait été nettement plus original qu’un de ces innombrables élus qui à la fin de la saga sauvent le monde sans même le vouloir.

Etape numéro 3 : En dix pages, Bink revient chez lui et se fait bannir, incapable de prouver ses pouvoirs. Son histoire d’amour avec Sabrina prend brutalement fin, le jeune homme se rendant compte finalement qu’elle n’est qu’une égoïste et qu’elle ne l’aime pas. A ce stade, je lâche mon dessert et je feuillette rapidement le livre pour être sûre de n’avoir pas loupé quelques pages et de découvrir où Sabrina a fauté et comment l’auteur après nous avoir  fait lanterner durant toute la première partie du livre décide soudain qu’il faut accélérer l’intrigue (sauf que là ça s’appelle bâcler) si on veut pas y passer la nuit. Bon faisons comme si de rien n’était.

Etape numéro 4 : Bink se fait exiler en Vulgarie, tombe sur le terrible et maléfique magicien Trent (pas de chance) qui essaie de lui extorquer le moyen de revenir à Xanth. Il est fait prisonnier avec Fanchon, une jeune fille absolument atroce qui refuse de lui révéler ses propres pouvoirs, mais qui se révèle au demeurant brillante et parvient à les faire évader.

Etape numéro 5 : Après une course-poursuite, Fanchon et Bink reviennent à Xanth et sont obligés de faire alliance avec Trent, le magicien qui les a suivsi... De nouveau, dangers sur la route, des châteaux hantés, des maléfices de charme… On s’attendrait presque à voir surgir Harry Potter au détour du chemin… sauf que, soyons honnêtes, Harry Potter date de bien après.

Bon je ne dévoile pas l’étape numéro 6 mais sachez en gros que ça finit bien, avec des mariages, des couronnements et tout et tout… Fin typique de la fantasy mais qui me laisse après la lecture profondément perplexe. Car, voyez-vous, j’ai commis une erreur : centaures, harpies, élus… tout ça m’apparaissait si conventionnel que j’ai relégué injustement le malheureux Piers Anthony, l’auteur, au rang des écrivains en mal d’inspiration qui pompe allégrement sur ses ancêtres. Or, Piers Anthony est né en… 1934 ! Et l’ouvrage dont je fais la critique aujourd’hui date très exactement de 1977. L’ancêtre c’est lui. Ce qui après coup expliquerait bien des petits détails : l’infime part de misogynie de l’ouvrage, l’humour pas toujours léger léger et le manque d’originalité… car, à son époque, nulle doute qu’il était original… Ceci dit cette erreur historique n’excuse pas le style bâclé et un monde qui est loin d’être construit avec la rigueur de celui de Tolkien. Xanth en tous cas me semble avoir bien mal vieilli mais pour rendre justice au malheureux auteur que j’ai maudit durant toute la lecture pour sa fantasy réchauffée, je vais faire un effort et poursuivre la saga… La prochaine étape n’est pas loin !

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28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 11:45

Papa et maman sont dans un bateau

Marie-Aude Murail

Editions Ecole des Loisirs

 

 

C’est une famille comme les autres, les Doinel : le père dirige une entreprise dont le rachat provoque des restructurations sauvages, la mère éprouve une certaine lassitude dans son métier d’institutrice en maternelle, la fille dévore des mangas sur des amours impossibles et le fils se fait tabasser sans broncher par les plus grands de sa classe. Ils s’aiment beaucoup, mais n’ont pas le temps de se le dire : le père n’arrive plus à communiquer avec son adolescente de fille, la mère est un peu perturbée devant l’intelligence de son fils, et entre les soucis professionnels de chacun, le couple a du mal à se retrouver,  chacun d’eux gérant un univers que l’autre ne connaît pas… Cependant, les quatre membres de cette famille ont un point commun : ils se sont tous arrêté sur la même photo d’un magazine, celle d’une yourte mongole en plein cœur de la Bretagne profonde. Manière pour eux d’échapper à une vie qui les ronge.

Marie-Aude Murail est un auteur pour adolescents comme je les apprécie : son style est plein d’humour, sans effets, et d’une simplicité qui colle toujours à son sujet. L’histoire de Papa et maman sont dans un bateau n’a en soi rien d’extraordinaire, seulement le quotidien de quatre membres d’une même famille, mais elle est décrite avec exactitude depuis la restructuration de l’entreprise du père (ah les réunions pompeuses de management et les petits chefs ! ah les formations informatiques hâtives et la sous-traitance !) jusqu’aux états d’âme de l’adolescente accroc aux mangas sur des amours bisexuels et des hommes qui se transforment en femme et vice-versa. C’est très drôle mais le trait n’est jamais forcé, si ce n’est peut-être dans le portrait caricatural que dresse l’auteur des parents de la mère, seuls personnages réellement antipathiques de l’histoire. Rassurez-vous, il ne s’agit pas non plus de faire une apologie de la vie en yourte et d’un mode de consommation 100% écolo (non pas que je désapprouve ce genre d’idées mais je rappelle que les cours d’éducation civique dans un roman me gonflent royalement) : la photo de la yourte mongole n’est ici que le symbole pour chacun des Doisnel de l’évasion. « Nous vivons au milieu des robots », c’est le credo d’Esteban, le petit garçon fasciné par ce monde qui l’entoure et qui lui fait peur principalement parce qu’il craint « la panne géante ». Devenus des robots chacun à leur manière, les quatre membres de la famille ne pourront s’en sortir qu’en changeant leur mode de vie… sans aller à vivre jusque dans une yourte ! Marie-Aude Murail a, à mon sens, une qualité primordiale : elle porte un regard dépourvu de jugement sur ses personnages et si elle en montre aussi bien les forces que les faiblesses, elle le fait avec une infinie tendresse que j’apprécie. C’est pourquoi, malgré des sujets qui en soi ne sont pas faciles : crise économique, crise familiales, crise existentielle… Papa et maman sont dans un bateau reste un livre étonnement optimiste qui ne délivre qu’un seul message : tant qu’on n’est pas seul dans la vie, rien n’est jamais perdu….

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23 mai 2009 6 23 /05 /mai /2009 14:00

Princesse des rues

Quinze ans au secours de l’enfance aux Philippines

Laurence Ligier

Editions Tchou

 

 

Bien loin des témoignages larmoyants des femmes battues, assassinées, violées, droguées, prostituées, et parfois tout à la fois, voici le récit d’une jeune française, Laurence Ligier, qui, partie en mission humanitaire aux Philippines à l’âge de dix-huit ans, découvre la misère et le dénuement de son peuple et particulièrement des enfants. En effet, les Philippines ont un très fort taux de natalité et la pauvreté de ses habitants ne suffit pas à élever une famille de six à huit enfants. La plupart se retrouve à la rue, d’autres se prostituent pour gagner de l’argent, certains encore sont victimes d’abus sexuels ou de violences familiales. Forte de ce constat, Laurence Ligier décide de venir en aide à cette tranche de la population et, avec l’aide d’une philippine, Ellien, elle monte un centre baptisé « Caméléon » qui accueille des petites filles et des adolescentes  dont l’environnement familial n’est pas adéquat, les envoie à l’école et tente de les sortir de la spirale infernale qu’est devenue leur vie.

L’auteur raconte le véritable parcours de combattant qu’a nécessité la création de cette association, sa mise en route, ainsi que ses propres expériences vécues aux Philippines, sa difficulté à s’adapter à certaines coutumes locales et à renoncer à tout confort pour une vie rudimentaire : le poisson pêché au début de semaine et conservé dans des conditions plus que douteuses qu’il faut manger le samedi grouillant d’asticots, les bidonvilles insalubres, la mort et la violence à chaque coin de rue… Mais elle parle aussi de la gentillesse des gens qu’elle a pu rencontrer, des sourires d’enfants qu’elle a secourus et d’une grande aventure humaine qui la marquera à vie.

Ce n’est certes pas très bien écrit. Le style est maladroit, le récit souvent interrompu par des considérations économiques et politiques qui s’éternisent, la narration est exclusivement au présent et la structure du livre est très aléatoire. Ceci dit, il se dégage de cet ouvrage, en dépit de certaines pages assez difficiles à « avaler », un optimisme qui réchauffe le cœur. Laurence Ligier est dépourvue de fausse modestie et reconnaît ses mérites ainsi que le travail accompli. Elle sait cependant aussi reconnaître ses échecs et prend pour exemple Baby, une jeune fille qu’elle s’obstine à protéger et à aider envers et contre tout, jusqu’au jour où elle comprend que cette attitude ne sert qu’à conforter davantage sa protégée dans son irresponsabilité. Il faut beaucoup de courage pour admettre ses erreurs et l’auteur n’en manque pas. Plusieurs fois victimes de tentatives de meurtre par la pègre local, décriée par les médias philippins, reniée par sa collaboratrice, Laurence Ligier glisse l’air de rien sur ces événements avec une décontraction qui n’est pas sans forcer notre admiration et notre respect. Certes ce n’est pas une grande écrivain, mais c’est une grande dame. Et à ceux qui objecteraient sur l’utilité de sa démarche, je la laisserai elle-même répondre : « Une question encore plus déconcertante revient à chaque conférence : votre action n’est-elle pas une goutte d’eau dans l’océan ? Que ceux qui pensent cela viennent sur le terrain et ouvrent les yeux. Est-ce que la vie d’un enfant est une goutte d’eau ? » A bon entendeur…

 

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20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 21:51

Don Quichotte de la Manche

Miguel de Cervantes Saavedra

Editions du Chêne

 

 

Ce qui est terrible avec les classiques, c’est que, parfois, on en entend tellement parler que, du coup, on peut s’en faire une idée préconçue. Proust et Zola ? « ennuyeux » Céline ? « antisémite » Musil ? « opaque ». Je ne dis pas que ces idées sont fausses, je pense seulement qu’un ouvrage gagnerait toujours à être abordé d’un œil entièrement neuf, sans jugement préconçu et sans arrière-pensée, lire sans partir du principe que par exemple l’on va mortellement s’ennuyer, tout comme un élève qui répugne à lire un livre prescrit par l’école, part du principe qu’un livre étudié en classe est forcément inintéressant.

Parlons de Cervantès et de son célèbre Don Quichotte que je craignais un peu de lire, m’étant déjà forgé mes propres préjugés sur la littérature espagnole en général et le roman picaresque en particulier. Je dois faire aujourd’hui un mea culpa. Car Don Quichotte... et bien c’est vraiment bien.

Don Quixada est un brave gentilhomme espagnol relativement instruit et passionné de livres de chevalerie. Mais son amour pour ce genre de littérature lui coûte la raison. Bientôt il décide de devenir lui-même chevalier errant et de partir en quête d’aventures extraordinaires à travers le vaste monde sur son vieux cheval et accompagné de son fidèle écuyer Sancho Pança, plus ou moins contaminé par la folie de son maître. Rebaptisé Don Quichotte de la Manche pour l’occasion, notre héros prend ainsi des auberges pour des châteaux, des moulins pour des géants, des prostitués pour de nobles princesses, des moines pour de vils enchanteurs… et à la manière des récits d’autrefois clame son amour pour la belle Dulcinée, l’élue de son cœur, une vague paysanne qu’il n’a pour ainsi dire quasi jamais vu. Mais que serait un chevalier sans une dame à servir ?

Personnellement, ma lecture de Don Quichotte m’a inspirée des sentiments assez partagés. Oui, c’est drôle, très drôle même. Car Don Quichotte reprend tous les canons du roman de la chevalerie mais en les parodiant, en les détournant à loisir ou encore en en montrant tout simplement le ridicule. Par exemple, tout comme le chevalier Amadis de Gaule, Don Quichotte, très concentré, décide de ne ni manger ni dormir mais d’utiliser ce temps à penser à Dulcinée, de la même manière qu’Amadis passe son temps à se languir d’Oriane. L’exagération est la même (reportez-vous à la note sur le roman Amadis de Gaule) mais le style est volontairement comique et l’exagération qui pouvait avoir une certaine noblesse dans les romans de chevalerie devient ici tout simplement grotesque.  Pour moi qui n’aime guère le genre de toute manière, imaginez ma joie de le voir tourné en ridicule ! Le comique réside aussi dans le personnage de Sancho, l’écuyer peureux, un tantinet voleur et menteur,  dont les mésaventures, presque aussi nombreuses que celle de son maître, provoquent le rire tout comme le couple improbable qu’il forme avec Don Quichotte, impavide, désintéressé, toujours très franc… et fou.

Mais il faut dire aussi la vérité ; Don Quichotte est une œuvre profondément triste. Et c’est sur cette note que je vais rester, peut-être parce que je suis d’humeur un tantinet mélancolique ce soir. Car, si l’on y songe, de quoi parle le livre ? D’un homme qui vit son rêve, un rêve qui plus est relativement noble : secourir la veuve et l’orphelin, faire cesser l’injustice, glorifier l’amour…. Et en fin de compte, qu’arrive-t-il ? Rien ; Don Quichotte est fou, pour Cervantès c’est une certitude. Seul un fou peut croire à « des lectures insensées » et aux valeurs chevaleresques d’antan. Dans la vie réelle, les aubergistes réclament de l’argent, les damoiselles inaccessibles sont des paysannes rougeaudes qui donnent à manger aux poulets et personne ne vient au secours de personne. A travers le personnage de Don Quichotte, c’est aussi le lecteur qui est pointé du doigt. Car Don Quichotte est moins un chevalier qu’un lecteur malchanceux, coupable d’avoir trop rêvassé sur des récits absurdes, attitude qui s’oppose au « bon sens » de ses amis qui, eux, brûlent les livres (cf. le chapitre VI dans lequel le curé et le barbier, proches de Don Quichotte, brûlent une partie de sa bibliothèque pour que les livres qui ont fait tant de mal à notre héros ne « perdent » plus personne). Un peu schizophrène notre ami Cervantès non ? Car Don Quichotte n’est rien de moins qu’un roman qui condamne le roman… En fin de compte, le bon sens finira par l’emporter. Don Quichotte, emporté par la maladie de la mélancolie, retrouvera la raison sur son lit de mort et choisira la voie de la religion (il demandera les derniers sacrements) comme ultime salut à une vie qui, somme toute perdrait autrement tout son sens : « Il finit par demander pardon des mauvais exemples qu’il avait pu donner  lorsqu’il était privé de sa raison (…) Don Quichotte pria monsieur le curé d’aller chercher les sacrements. Il les reçut avec une piété, une résignation, une ferveur, qui édifièrent tout le monde ; et le soir, étant retombé dans une grande faiblesse, il rendit son âme à Dieu. » Ce final si sérieux contraste avec le burlesque du reste du roman et n’est pas sans nous laisser un goût amer dans la bouche…

Voilà ma propre interprétation du roman de Cervantès. Mais, je l’ai dit au début de cette note et je le répète, chacun a sa propre lecture d’un récit. A vous de faire de Don Quichotte un héros tragique ou un joyeux bouffon, un fou dangereux qui se bat contre des moulins à vent ou un chevalier errant qui est juste né à la mauvaise époque…  
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11 mai 2009 1 11 /05 /mai /2009 15:08

Jack de Newbury/Thomas de Reading

Thomas Deloney

Editions Gallimard

Bon, j’ai de sérieux doutes quant à l’intérêt que va susciter cette note, d’une part parce que le livre en question ne se trouve plus que chez les bouquinistes (j’ai actuellement en main une version de 1926) et, d’autre part parce que Thomas Deloney, écrivain anglais du 16e siècle a peu de chances, malgré ses indéniables qualités littéraires, d’attirer les foules.

J’espère que vous voudrez bien me pardonner, je n’ai rien à vous apprendre sur l’auteur qui semble aujourd’hui tombé dans un relatif oubli, du moins en France. C’est peut-être dommage d’ailleurs car j’ai apprécié la lecture de deux de ses œuvres : Jack de Newbury et Thomas de Reading. Ces deux petits romans (car malgré leur taille qui pourrait évoquer des nouvelles, leur structure narrative appartient bel à bien à celle du genre romanesque) sont en effet brillamment écrits et pleins d’une légèreté dépourvue de suffisance.

Dans Jack de Newbury Thomas Deloney nous conte l’histoire de John Winchcomb, alias Jack de Newbury, « célèbre clothier » de l’époque de Henri VIII. Les clothiers sont les fabricants de draps et l’ambition de l’écrivain est de conter la vie (réelle ? Imaginaire ?) des plus réputés. L’ouvrage est d’ailleurs dédié aux artisans en général et aux clothiers en particulier. Nous voilà donc  suivant les aventures de notre brave Jack : comment ce dernier, simple tisseur mais travailleur acharné, parvint à se faire aimer de sa maîtresse, veuve, et comment cette dernière l’épousa et fit de lui le maître de l’affaire ; comment veuf à son tour il se remaria avec l’une de ses jeunes servantes;  comment il porta secours au roi et s’en fit un allié… Bref, rien d’exceptionnel, juste le destin d’un homme humble qui parvint à force de travail à acquérir richesse et estime.

Thomas de Reading part du même principe, célébrer des personnages de drapiers issus des traditions locales et des récits oraux tout en les inscrivant dans l’histoire de l’Angleterre, cette fois sous le règne de Henri Ier. Ceci dit, si l’intention est la même, le roman Thomas de Reading se démarque nettement de Jack de Newbury. Jack de Newbury avait un seul héros, Jack, et quelques personnages secondaires, ses femmes, sa maisonnée et le roi Henri VIII. Thomas de Reading a plusieurs héros dont les histoires se mêlent avec un réel savoir-faire narratif : Il y a le malheureux Cole, assassiné par des aubergistes peu scrupuleux, la belle Margaret, la belle de haute naissance que la ruine de son père a contrainte à la servitude, et son amour malheureux pour Robert, le frère du roi. Il y a Tom Dove, le drapier malchanceux ruiné par sa générosité mais qui sera sauvé grâce à son ami Cole. Il y a le galant Cuthbert qui séduit la femme de l’aubergiste… Autant de narrations qui s’imbriquent les unes dans les autres avec une parfaite maîtrise et un mélange des genres plutôt réussi.. L’histoire d’amour impossible entre Robert, prisonnier de son frère, et la jolie Margaret, tragédie touchante, s’oppose au chapitre sur Ferris, proche de la farce. Quant au meurtre de Cole de Reading (le protagoniste qui d’ailleurs donne son nom à l’histoire) il est décrit avec une simplicité et une tension dramatique sans pareille. Les accents de désespoir de Cole, qui sans savoir le pourquoi du comment, est persuadé de sa mort imminente, m’ont d’ailleurs fait penser par certains côtés à la tragédie shakespearienne.

Une lecture édifiante, voilà ce que je retiendrai de l’œuvre de Thomas Deloney. C’est très sage, voire parfois moralisateur (commères et oisifs sont punis, le travail est tôt ou tard récompensé) mais on trouve aussi des chapitres plus égrillards et des propos plus profonds ; la solitude de Tom Dove, abandonné par ses amis car il est devenu pauvre, souligne l’ingratitude des hommes et le poids de la fortune. A l’inverse, les scènes de beuverie et de bavardage apporte la légèreté voulue à l’ensemble et témoigne aussi des bienfaits de la bonne chère et de l’amusement. Je ne vous dirais pas de vous ruer sur tous les sites d’occasion ou d’écumer la ville pour trouver Jack de Newbury et Thomas de Reading. Mais, si en flânant un jour chez les bouquinistes vous mettez la main dessus, tâchez au moins d’y jeter un coup d’œil…
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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 22:26

La fenêtre panoramique

Richard Yates

Editions Robert Laffont

 

 

Promis, ça restera entre nous mais ne vous êtes-vous jamais dit quelquefois que vous valiez tellement mieux que tous ces ploucs autour de vous, tous ces abrutis dont la seule ambition se résume à avoir une jolie maison, deux enfants trois quart et la télé par câble ? Tous ces gens sans curiosité intellectuelle qui se contente d’une vie étriquée, sans soif d’absolu, sans idéaux, sans but ? C’est humain d’avoir ce genre de pensées fugaces… mais c’est très probablement faux, du moins si l’on en croit Richard Yates et son livre La fenêtre panoramique.

Etats-Unis, années 50. April et Frank Wheeler sont des jeunes gens cultivés et avides d’expérience. Ils s’aiment, tout du moins le croient-ils et chacun se renvoie une image qui les ravit, celle d’un être exceptionnel, au-dessus des petits-bourgeois bien pensants. Nous valons tellement mieux ! Seulement voilà : April tombe enceinte « trop tôt » et le couple se voit « contraint » d’emménager dans une maison  dans la banlieue new-yorkaise, tandis que Frank trouve un travail dans l’entreprise de son père. Une situation que nos tourtereaux vivent plutôt mal. Naissance d’un deuxième enfant. La routine s’installe ; les voisins gentils mais un peu bêtes, la voisine collante, les enfants bruyants, la tondeuse qu’on doit passer les jours de congé, la vie ordinaire dans une banlieue américaine… Les disputes entre April et Frank Wheeler se multiplient mais leur couple continue à se réfugier derrière leur propre sentiment de supériorité jusqu’au jour où April décide qu’il est temps pour eux de larguer les amarres et de partir en Europe, à Paris, pour « trouver » un sens à leur vie. Une solution qui va bientôt les mettre face à une réalité des plus désagréables…

On s’y tromperait presque en voyant la jaquette du livre présentant Leonardo Di Caprio et Kate Winslet tendrement enlacés, tout comme certains ont dû avoir un choc en allant voir Noces rebelles, l’adaptation cinématographique de La fenêtre panoramique, croyant assister à une séance de Titanic II, le retour. De l’amour il n’y en a absolument pas dans ce roman d’une noirceur et d’un cynisme absolu. Les personnages sont plutôt antipathiques. Richard Yates décrit avec un style brillant et un absolu manque de compassion le parcours d’un couple gonflé d’orgueil qui se révèle aussi vide que leurs voisins. Ce n’est pas non plus une apologie du modèle banlieusard : l’auteur se montre tout aussi impitoyable avec le personnage de Mrs Givings, la vieille voisine  confortablement installée dans son existence et qui délaisse un fils devenu fou, le point noir d’une vie bien rangée, ou encore avec Milly, la voisine un peu cruche qui se contente de se calquer sur son mari, à l’exact opposé d’April. Quant à son époux Shep, qui a rejeté une famille d’intellectuels pour une vie de petits bourgeois, il représente le double inversé de Frank, qui lui essaie au contraire de se démarquer d’une famille modeste et bien rangée.  Bref, quoi que les gens tentent de faire, ils se retrouvent d’une façon ou d’une autre pris au piège.

Le ton du récit est donné dès le premier chapitre. April fait partie de la troupe de théâtre amateur du quartier. Seule bonne actrice, elle joue au début très bien dans la pièce mais la médiocrité de ses compagnons a raison d’elle et son jeu devient de plus en plus faux et de plus en plus compassé. Le constat de Yates est sans appel ; aspirer à l’absolu est illusoire. On peut lutter contre son environnement, pas contre ses propres faiblesses…

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 22:55

Ouvrages de dames

Françoise Frontisi-Ducroux

Editions Seuil

 

 

Nous avons tous en tête cette image de Pénélope filant en attendant le retour d’Ulysse. Mais que cache cette scène devenue quasiment un stéréotype ? De façon plus générale, quel rapport entretient le mythe gréco-romain avec les travaux d’aiguille et de laine ?

Bon, d’accord, ce n’est peut-être pas une question qui vous empêche de dormir la nuit mais qui a semblé assez importante à Françoise Frontisi-Ducroux pour en faire un essai intitulé Ouvrages de dames et qui se penche sur quelques mythes du féminin « liés à la quenouille et au métier à tisser ». On commence par Ariane qui, par amour pour Thésée, donne à son héros le fil qui lui permettra de s’orienter dans le labyrinthe et de tuer le Minotaure. Ariane est une mauvaise fileuse : trop amoureuse pour être maîtresse de son ouvrage qui en fin de compte est essentiellement « tissé » par Thésée, sa punition est sans appel : elle est abandonnée par Thésée sur une île pour finalement être recueillie par Dionysos, l’ennemi par excellence des femmes au travail. En contrepoint d’Ariane, si j’ose dire, une autre figure féminine, celle de la fille du potier qui trace le contour de l’ombre de son bien-aimé endormi. Là encore, l’ouvrage reste inachevé ; c’est le père qui, grâce au tracé de sa fille, modèle un visage d’argile. A l’opposé de ces « mauvaises » ouvrières, Françoise Frontisi-Ducroux oppose les vraies « dames » des mythes : Hélène la femme aux époux multiples, celle qui tisse et file le drame de la guerre de Troie, Pénélope, Andromaque, Philomèle et Procné et, pour finir, Arachné, la tisseuse qui surpasse les dieux, celle dont la dimension érotique et sexuelle de l’ouvrage dépasse le simple vécu personnel pour devenir une œuvre d’art à part entière. Tout un programme non ?

Je vous ferai grâce de toutes les théories de l’essai, au demeurant fort intéressantes, qui nécessitent plus de temps et plus de courage de ma part. Un peu de pitié c’est lundi aujourd’hui ! Disons que pour tous ceux qui aiment la mythologie gréco-romaine (et c’est mon cas) c’est extrêmement instructif et que le livre, plutôt court, se lit  bien. Après, si vous n’avez pas de passion pour la bouillante Ariane ou la sage (mais pas infaillible comme je le croyais) Pénélope, alors peut-être que cet ouvrage là n’est pas pour vous…

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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 22:48
 

Dans la brume électrique

James Lee Burke

éditions Rivages

 

 

Une petite ville de Louisiane. Bienvenu dans le Sud profond des Etats-Unis! Ici le temps semble comme suspendu et le fantôme de la guerre de Sécession plane sur le bayou dans une chaleur moite. Un fantôme, c'est d'ailleurs ce que prétend avoir vu Elrod Sykes, un acteur actuellement en tournage à New Iberia: arrêté un soir en état d'ébriété par Dave Robichaux, la vedette de cinéma jure avoir vu dans les marais le corps d'un noir enchaîné. Un récit que l'assistant du shérif est tenté de croire dans la mesure où il a assisté lui-même à l'exécution trente-cinq auparavant. Mais Dave a d'autres soucis en tête: il lui faut résoudre le meurtre d'une jeune prostituée, victime probable d'un psychopathe, et faire face au retour du caïd local, « Baby Feet Balboni » , revenu depuis peu de la Nouvelle Orléans. Cependant, notre héros ne tarde pas à découvrir que toutes ses affaires sont intiment liées entre elles...

Dave Robichaux est un héros intéressant, une sorte de Eliott Ness des temps modernes qui, luttant contre la corruption de son milieu (le bureau du shérif, le FBI, les hauts bonnets de la ville) tâche de résoudre une enquête complexe de manière plus ou moins légale: il casse les dents des malfrats, fait appel à des gens peu recommandables et va même jusqu'à créer de fausses preuves... Ce qui me gêne un peu je l'avoue, c'est justement ce côté flic intègre viril, bourré de testostérone et de bonnes intentions et qui, à certains moments, sent un peu trop l'Amérique profonde à mon goût (le bon policier bien loin des magouilles des bureaucrates qui casse la figure des méchants et envoie les criminels à la chaise électrique) C'est dommage dans la mesure où l'atmosphère créé dans le livre est une réussite; les marais, les orages, le clivage racial, la chaleur écrasante, l'opposition entre la population locale et les acteurs présents en ville pour le tournage du film, tout est représenté et décrit avec une grande précision, même les moustiques. On s'y croirait! Ceci dit, ce souci de description nuit parfois à l'intrigue qui, en plus d'être un rien alambiquée, est extrêmement lente. On ne s'ennuie pas vraiment non, mais on arrive à la fin de l'histoire légèrement frustrés. A mon sens, la petite touche « fantastique » (le fantôme du général de la guerre de Sécession qui vient parler à Dave) n'apporte pas grand-chose à une histoire qui aurait gagné à plus de simplicité. Ceci dit, pour ceux qui aiment les romans policiers tortueux et qui ont vu en boucle Les Incorruptibles, n'hésitez pas! Ah et si quelqu'un a vu l'adaptation qui passe actuellement au cinéma merci de me dire ce qu'il en a pensé; je serais curieuse de voir ce que ce livre complexe donne sur grand écran....

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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 20:33

Le voyageur malchanceux

Thomas Nashe

Editions Phébus

 

Vous avez déjà eu votre petit cours sur le roman picaresque lors d’un précédent article (cf. la note sur Lazarillo de Tormes),  je ne reviendrais donc pas sur sa définition et m’attaquerais directement au vif du sujet en vous parlant de notre prochain livre sur la liste des Mille et un livres… : Le voyageur malchanceux qui, comme vous pouvez vous en douter, fait partie du genre.

Le voyageur malchanceux qui est d’ailleurs plus une grosse nouvelle qu’un véritable roman, met en scène Jack, un valet anglais qui escorte son maître, le comte de Surrey lors d’un périple en Europe. Le comte de Surrey est un chevalier dans la plus noble tradition, idéaliste et amoureux fou de sa Géraldine dont il défend les couleurs lors de tournois épiques. Jack est en revanche une canaille sans scrupules qui usurpe volontiers le titre de son maître et traîne à sa suite sa concubine, une femme qu’il a séduite et enlevée à son mari. Ces voyageurs assistent à bien des événements marquants, Marignan ou encore à Münster avec la destruction d’une communauté anabaptiste. L’action cependant se situe essentiellement en Italie où Jack se fait jeter en prison à maintes reprises, manque se faire exécuter à de plus nombreuses reprises encore et où finalement, après avoir vu la torture et l’exécution d’un criminel, arrive à la conclusion… qu’il vaut mieux ne pas voyager et rester chez soi !

Les éléments picaresques ? Il réside avant tout dans l’esprit frondeur de notre héros qui ridiculise ses ennemis et dupe plus d’un crédule. Il réside aussi dans le ton volontairement moqueur du narrateur qui tourne en dérision aussi bien les protestants puritains que le pape avec ses concubines. Les événements les plus tragiques, la peste, les exécutions, sont décrits de telle sorte qu’on ne peut s’empêcher de sourire ; ainsi la mort du criminel Cutwolfe est absolument abominable, point d’orgue du récit, mais décrite sur le ton le plus badin qui soit « Quel joli spectacle que de le voir tambouriner sur la carcasse de ce Cutwolfe sans les briser tout à fait, plutôt à la manière du bourrelier qui fait entrer sa rangée de pointes, en les tapotant de son mail le temps qu’il faut ! (…) il ne lui laissa point de membre sans le pulvériser avec méthode en mile esquilles » A en croire le narrateur, le bourreau pourrait tout aussi bien être un artisan en train de faire un poterie ! Bref, rien ne semble vraiment pris au sérieux dans ce récit et c’est justement ce qui en fait tout le sérieux. L’auteur, Thomas Nashe, contemporain et ami de Shakespeare, qui par ailleurs avait souvent maille avec la justice, se rapproche sans doute beaucoup de son personnage principal. Autre personnage important, bien que moins présent, celui du comte de Surrey, le maître de Jack. Le comte de Surrey pourrait représenter tout l’esprit de la chevalerie : il est beau, grand, fort et se meurt d’amour pour une belle demoiselle. Seulement voilà, le trait est tellement exagéré qu’il en devient grotesque. Ainsi s’il est coutume dans le roman de chevalerie de s’extasier sur les vertus de sa dame, le comte en fait tant qu’il reste en adoration et se perd en palabres… dans la chambre où la dame a été conçu ! De même, les tournois virent au ridicule, la description des chevalier devient une suite d’énumérations sur des détails vestimentaires qui plus est loufoques. Bref, rien n’est à prendre au sérieux et même la mort d’une noble dame lors de la peste tourne à la farce : déshonorée par des vandales, elle se donne la mort à côté de son mari, supposé mort lui aussi. Le mari se réveille brutalement, parodie de Roméo et Juliette ? (à vérifier avec les dates par contre, je ne voudrais pas faire d’anachronismes) découvre sa femme morte et accuse notre pauvre Jack qui, pour le coup, n’a rien  à voir avec l’affaire… Le geste de l’épouse n’est plus alors prétexte qu’à un nouveau rebondissement.

Je crois vous l’avoir déjà dit je ne suis pas fan de roman picaresque mais celui-ci après un début sans intérêt, est plutôt une bonne surprise. D’une part il est court, d’autre part le style est vraiment très drôle (le traducteur avoue parfois son impuissance devant certains jeux de mots intraduisibles en français) A découvrir avant de s’attaquer directement à Cervantès….

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