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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 10:23

L03.jpgPaméla ou la vertu récompensée

(première partie)

Samuel Richardson

éditions Nizet

 

 

Avec un titre pareil, ça sent bon le roman d'époque non? Retour au XVIIIe siècle en Angleterre pour parler d'un livre qui fut un énorme succès en librairie, ouvrage sentimental chargé d'édifier le lecteur. Paméla est une jeune fille de quinze ans, pauvre mais vertueuse, au service d'une brave femme qui en a profité pour faire son éducation. Mais la maîtresse meurt, recommandant au préalable Paméla à son fils. Ce dernier semble tout faire pour vouloir accomplir les dernières volontés de sa mère mais, très vite, les parents de Paméla, de pauvres mais honnêtes gens, mettent en garde leur fille: il semblerait que les intentions du jeune maître soient loin d'être pures et, effectivement, ce dernier essaie bientôt de séduire sa servante. Paméla, loin de lui céder, le repousse et "réclame" le droit de partir retrouver la maison familiale. Son refus ne fait qu'accroître le désir du jeune noble qui va tout mettre en oeuvre pour satisfaire sa passion, que ce soit par la séquestration ou en se servant de ses domestiques...

Construit sous forme épistolaire (le récit est un échange de lettres, essentiellement entre Paméla et ses parents) Paméla ou la vertu récompensée est un roman dont il me semble difficile de parler: c'est un style et même des préoccupations qui paraissent de ce fait terriblement lointaines et obsolètes. Certains y ont vu "de la pornographie déguisée", mais j'avoue très sincèrement que je n'ai rien vu d'extrêmement choquant et que je ne comprends pas cette critique ainsi que celle du théologien Watts (vous inquiètez pas je le cite pour la frime mais je ne le connais absolument pas) qui objectait que "Les femmes se plaignaient de ne pouvoir lire l'ouvrage sans rougir" S'agit-il plutôt d'une critique qui s'adresse au deuxième volume du récit? Du fait ce soit l'abbé Prévost (l'auteur de Manon Lescaut) qui ait fait la traduction? (en effet, ce dernier avoue lui-même avoir épuré le roman et adapté en fonction du lectorat français) ou s'agit-il tout simplement d'une évolution des mentalités qui rendent aujourd'hui Paméla plus que chaste? C'est possible. Mais revenons à l'intrigue en tant que telle.

Si Samuel Richardson avait pour ambition d'écrire un récit moralisateur, édifiant, certains voient dans Paméla, une incitation au contraire à résister à l'amour et au bonheur. On retombe dans la même polémique que dans La Princesse de Clèves. Personnellement ceci dit, je trouve que rien n'oppose plus ces deux ouvrages. La princesse de Clèves était un roman avec un véritable rapport de force entre amour et raison; l'héroïne devait lutter sans cesse entre son désir et ce que "la sagesse" lui recommandait. Paméla n'a pas la même dimension: plus fade et plus ennuyeuse (quoi qu'il arrive, elle est en toujours en accord avec elle-même et ne s'interroge jamais sur le parti à prendre), son seul ennemi est son maître et les obstacles extérieurs qui la poussent dans ses bras. Paméla est intéressante uniquement dans la mesure où elle doit faire front véritablement à toute la société: pauvre, on s'attend à ce qu'elle cède à son maître. Séquestrée, elle ne peut compter sur personne. Pourtant, elle résiste envers et contre tout, usant du langage comme seul arme, et acquiert ainsi sa dimension héroïque. Son maître à côté parait plus terne, la violence de sa passion ne s'exprimant que par la violence physique. En bref, difficile d'apprécier cette "romance" qui repose sur un tel grand écart et, si je n'avais pas lu les résumés du récit, j'aurais eu du mal à croire que cette histoire puisse se terminer par un mariage (seconde partie du roman, si j'arrive à l'obtenir) Paméla s'abritant sans cesse derrière sa vertu et ne semblant jurer que par ses parents et son honneur. Les dernières pages de la première partie ceci dit nous mettent sur la voie et nous permettent de deviner que l'héroïne nourrit quelques sentiments pour son bourreau. Syndrôme de Stockholm? Je reste perplexe et attend de voir la suite qui j'en suis sûre, sera tout aussi édifiante... et tout aussi ennuyeuse.

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21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 18:56

L08.jpgScriblerus

Alexander Pope

éditions Hesperus


 

A la question que vous vous posiez tous sûrement (ou peut-être pas parce qu'à vrai dire elle n'est pas passionnante) "Mais que deviennent les 1001 livres qu'il faut avoir lus dans sa vie? Où en est-on maintenant?" je vous apporte aujourd'hui une réponse... Soyez dans la joie.

Vous n'êtes pas sans ignorer que Swift, dont nous avons déjà parlé dans les notes précédentes, faisait partie d'un club, le club Scriblerus, rassemblant plusieurs érudits de son époque notamment Pope ou Gay. Les membres de ce groupe, lettrés, aimaient à se moquer de leurs contemporains par le biais de la satire et de récits réunis sous la forme de mémoires fictives, celle de Martin Scriblerus.

L'ouvrage que je tiens entre les mains Scriblerus est donc le fruit de cette collaboration, mais j'ignore à vrai dire si j'ai la version "intégrale" ou simplement des extraits, d'autant plus que le seul auteur mentionné est Pope. Je vous le dis tout de suite, je n'irai pas approfondir la recherche. D'une part, il m'a fallu déjà creuser pour trouver cette version. Qui plus est, le livre est en anglais. En anglais! Ok, j'avais réussi à lire sans trop de difficultés en version originale: Love in excess de Haywood (les auteurs anglais du XVIIIe ne semblent pas avoir la cote auprès des éditeurs français) mais il s'agissait d'un roman d'amour avec des personnages essentiellement occupés à soupirer après la lune ou à se répandre en discours amoureux. Une fois que vous connaissiez le mot love vous étiez sauvés. Dans Scriblerus rien de tel. Il s'agit donc d'une biographie fictive de Martin Scriblerus. Martin est éduqué par un père fasciné par les grands penseurs de l'Antiquité et qui est déterminé à élever son fils de la même façon. Poussé à l'extrême, évidemment, cela en devient comique. Devenu adulte, Martin marche sur les traces de son père et explore les sciences et les arts de façon assez peu protocolaire, cherchant à trouver où se situe l'âme par exemple en découpant quelques cadavres. Il tombe également amoureux de soeurs siamoises (ou plutôt de l'une d'elles) et les épouse mais son mariage, considéré comme bigamie ou inceste vous avez le choix, donne lieu à un procès cocasse où des avocats plus ridicules les uns que les autres s'affrontent...

Pour faire court, prenez du Rabelais; certes c'est drôle, satirique et tout ça, mais vous avez déjà essayé de lire Gargantua en ancien français? J'ai essayé un jour. J'ai essayé également de lire et d'apprécier Scriblerus en version originale. Je suis sûre que c'est comique et certains passages m'ont fait sourire. Je pense en particulier à l'enlèvement des soeurs siamoises ou encore à l'arrestation de Scriblerus et de son acolyte Crambe alors qu'ils tentent de voler un cadavre pour leurs expériences. La parodie est plaisante, les personnages sont caricaturaux, mais il n'en demeure pas moins que le plus grand intérêt de l'oeuvre réside sans doute dans les théories et les discours avancés par Scriblerus ainsi que dans les dialogues. Or, j'avoue que je ne suis pas assez douée en anglais pour en saisir toutes les subtilités, d'autant plus que l'auteur se fait un malin plaisir de mêler à son texte citations et auteurs antiques qui rendent la lecture quasiment impossible. Ne comptez donc pas sur moi pour vous parler plus en détail de ce roman: je vous sortirais les banalités habituelles: parodie, satire sur les contemporains, humour assez proche de l'esprit rabelaisien... Après, si vous vous voulez en savoir plus, il ne vous reste plus qu'à vous attaquer vous même au problème: vous aurez en tous cas toute mon admiration.

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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 19:15
L02.jpgLe paysan parvenu
Marivaux
éditions Flammarion



Je n'aime pas les romans inachevés. ça me laisse sur ma faim et je trouve ça désagréable au possible. C'est comme cette fois où j'ai veillé très tard pour connaître la fin d'un téléfim au demeurant complètement stupide. Manque de chance, à la publicité, il y a eu un bug et le téléfilm est revenu à sa première partie. C'était très frustrant.
Bon, il y a des exceptions pourtant, et je dois reconnaître que Le paysan parvenu ne fait pas partie de ces oeuvres dont vous ne pouvez pas prédire la fin, avec suspens insoutenabie et intrigue étourdissante. En même temps nous sommes au 18ème siècle (et oui! Aujourd'hui c'est "classiques" mes enfants)
Nous connaissons tous ce brave Marivaux pour ces pièces de théâtre: Le jeu de l'amour et du hasard ou encore L'île des esclaves. Il fait même partie des ces auteurs dont le nom a donné lieu à la création d'un substantif; "marivaudage" qui signifie en gros un flirt un peu affecté mais raffiné. Marivaux en effet dans ces pièces de théâtre adorait employer un langage précieux, spirituel et que certains (mais qui? Impossible de m'en souvenir) considéraient comme artificiel, voyant dans le style de Marivaux une écriture en toile d'araignée propre à embrouiller le lecteur et spectateur.
Mais, surprise! Marivaux a écrit des romans, dont les deux plus célèbres, La vie de Marianne et Le paysan parvenu sont inachevés. C'est du second dont nous aller parler aujourd'hui.
Le paysan parvenu est un roman réaliste écrit à la première personne du singulier, narrant les aventures de Jacob, un fils de paysans qui, descendu à Paris, parvient à gravir les échelons des classes sociales pour finalement devenir noble grâce à une succession d'événements dont il parvient à tirer avantage et grâce aussi à son physique avenant et à son esprit qui lui permettent de conquérir le coeur de toutes ces dames. Nous n'assisterons pas à son triomphe final mais nous le voyons faire un mariage avantageux avec une vieille fille dévote qui en fait un bourgeois, nous le voyons faire la cour à de riches veuves et sauver un jeune noble...Autant de mésaventures qui l'éloignent davantage de son statut de fils de paysan.
L'édition du livre s'efforce de respecter au maximum la transcription originale du roman, ce qui fait que Le paysan parvenu est parfois difficile à suivre, mêlant allègrement la narration au discours direct sans aucune respiration. Au demeurant, réaliste, le récit est particulièrement drôle lorsqu'il brosse le portrait des différents personnages; les vieilles filles dévotes qui, malgré leur air dégoûté, mangent comme quatre, la veuve aux moeurs légères qui se cache sous un masque de vertu, la brave commère qui promet de garder un secret et qui le révèle accidentellement à la moitié de la ville, le directeur de conscience hypocrite... Tout cela est fait avec beaucoup de finesse et avec une distance qui rend l'écriture ironique sans être virulente, drôle sans être méchante... Mais, si Marivaux brille à mon sens dans l'art du portrait, il se montre parfois un peu redondant, revenant souvent sur des détails ou s'attardant sur des situations qui, peut-être ne méritaient pas tant d'attention. Ainsi, le roman compte cinq parties et, si les quatre premières se lisent avec plaisir, j'ai commencé à la cinquième à éprouver un certain sentiment de lassitude en suivant les aventures de celui qui ne se nommait plus Jacob. Le personnage, attachant au début, l'est de moins en moins; il devient plus calculateur, plus séducteur, joue mieux de ses charmes pour obtenir ce qu'il désire... Seul Marivaux sait ce qu'il serait devenu à la fin du roman: un noble oui, mais à quel prix? Voilà une chose que nous ne saurons jamais...
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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 20:14
L01.jpgModeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public suivi de Proposition d'attribution d'insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin
Jonathan Swift
éditions Mille et une nuits



Modeste proposition... n'est pas un roman. Il s'agit d'un pamphlet écrit par Swift, l'un de ses derniers textes et, au demeurant sans doute le plus féroce.
Rappelez-vous: si Swift, lui-même irlandais, est loin d'apprécier un pays majoritairement catholique (lui-même est protestant) il n'en demeure pas moins un homme profondément touché par la misère de ses compatriotes, errant dans la rue et mendiant. L'Angleterre en effet impose un joug sévère à l'Irlande, la considérant comme une colonie et taxant lourdement ses habitants. Quelques riches possèdent les terres, le reste n'a quasiment aucun droit et meurt de faim...
Modeste proposition... est un court libelle (à peine plus de trente pages) mais c'est un texte qui, bien que concis, se révèle plein d'humour noir et d'un cynisme au demeurant assez effrayant. Swift y explique avec le plus grand sérieux que, puisque les pauvres sont devenus un tel fléau en Irlande, il est temps d'y remédier en se débarrassant des enfants. Ainsi, il propose d'en garder une partie pour la reproduction (comme le bétail) et de vendre les autres à partir de un an (âge où il commence à coûter de l'argent) afin d'en faire une viande choix pour les plus riches: "Si l'on reçoit, on pourra faire deux plats d'un enfant et si l'on dîne en famille, on pourra se contenter d'un quartier épaule ou gigot, qui, assaisonné d'un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver." Swift développe son idée en établissant calculs savants (le prix de revient d'un nourrisson, le coût économisé sur le bétail) et en s'interrogeant sur l'utilité ou non d'appliquer le même traitement aux garçonnets (non, viande trop coriace) ou aux vieillards (pas la peine, ils ne coûteront bientôt plus rien) Bref, il va jusqu'au bout de son raisonnement, en profitant pour glisser l'air de rien quelques remarques assassines sur les riches propriétaires et l'Angleterre: "(...) nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l'Angleterre. Car ce type de produits ne peut être exporté, la viande d'enfant étant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore que je pourrais nommer un pays qui se ferait un plaisir de dévorer notre nation même sans sel" Les passages soulignés (en italique dans le texte) sont ainsi mis en valeur par l'auteur pour nous révéler sa véritable pensée. C'est un procédé qu'il emploie dans le texte lorsqu'il expose notamment d'autres théories permettant de réduire la pauvreté en Irlande. Ecartées d'emblée sur un ton ironique: "Qu'on ne vienne pas me parler d'autres expédients", ces théories sont à l'inverse de sa modeste proposition pleines de bon sens.
Le texte suivant: Proposition d'attribution d'insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin se situe grosso modo dans le même registre. Là encore, il s'agit de "régulariser" cette pauvreté désordonnée. Swift propose ainsi d'attribuer des insignes aux mendiants de la paroisse de Dublin afin d'éviter l'afflux des mendiants étrangers. En gros: chacun s'occupe de ses pauvres, il faut pas pousser. Là encore, il s'appuie sur des chiffres et des statistiques pour démontrer le bien-fondé de sa théorie. Soyons rationnels nous dit-il, poussons la logique jusqu'à l'absurde sans tenir compte d'idées aussi triviales que la dignité humaine. Le rendement économique doit être la seule motivation, et puisque nous sommes arrivés à un tel degré dans l'avilissement, allons jusqu'au bout. C'est noir et ce pamphlet résonne de façon sinistre à nos oreilles. Voltaire admirait l'Angleterre et son système libéral;  avec ironie, Swift en livre l'envers de la médaille...
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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 18:44
L02.jpgVoyages de Gulliver
Jonathan Swift
éditions Gallimard


Si comme moi vous avez lu une version enfantine des Voyages de Gulliver dans votre prime jeunesse, vous serez à coup sûr surpris si vous décidez de vous lancer dans la version intégrale et ce, dès la lecture de la quatrième de couverture. L'oeuvre de Swift, chanoine irlandais du XVIIIe siècle, n'a en effet rien à voir avec le conte pour enfants auquel notre imaginaine collectif le réduit trop souvent.
Marié et père de famille, Gulliver, homme curieux et érudit, n'aime rien tant que parcourir les mers pour gagner sa vie et faire le récit de ses voyages. Echoué sur une île, il est d'abord capturé par les Lilliputiens, un peuple de 15 cm de haut dont il devient vite l'invité de prestige, en les aidant entre autres à combattre leurs ennemis. En dépit de leur taille, les Lilliputiens sont assez semblables aux contemporains de Swift. Ils sont englués dans des guerres futiles (par quel bout faut-il manger l'oeuf?) et dominés par une Cour malveillante et frivole. Ce voyage est l'occasion pour l'auteur de faire une joyeuse satire de l'Angleterre: vus à travers les yeux du narrateur, les soucis de ces petits êtres semblent encore plus ridicules.
Dans la seconde partie du roman, l'auteur joue encore une fois sur ce "décalage" mais, cette fois, dans l'autre sens: le narrateur est capturé par des géants. Ces derniers sont des êtres pacifiques qui ne s'embarrassent ni de guerres ni de raisonnements compliqués. La science leur sert uniquement de façon pratique et les préoccupations de Gulliver et la description de son pays leur paraissent pour le moins dérisoires. Le roi se moque du royaume d'Angleterre et de ses petits habitants qui se prennent tant au sérieux. Gulliver pour lui n'est qu'un gentil animal de compagnie à qui il espère un jour trouver une femelle pour la reproduction.  Ce voyage est marqué par un humour un peu potache et assez proche de l'humour rabelaisien.
Dans la troisième partie de ses voyages, le narrateur échoue sur un royaume pour le moins particulier. La classe dirigeante, si absorbée par ses réflexions que des valets doivent régulièrement frapper les nobles pour leur permettre d'avoir une conversation suivie, vit sur une île flottante et domine le royaume d'en-dessous. En cas de rébellion, ils peuvent ainsi soumettre leurs sujets en se mettant juste au-dessus d'eux, les privant ainsi de soleil, ou, pire, descendre l'île jusqu'à raser des villes entières. Belle satire encore une fois de Swift qui dénonce les rapports entre l'Angleterre et l'Irlande ainsi qu'une société de "philosophes" qu'il semble mépriser.
La dernière partie des voyages clôt magnifiquement le récit. Gulliver atterrit cete fois sur une île où ce sont les chevaux qui dominent, les Houyhnhnms, et où les hommes, les Yahoo, sont des animaux. A l'état sauvage si j'ose dire, les Yahoo apparaissent comme des bêtes aux instincts mauvais (ils se battent entre eux), lubriques (ils s'accouplent n'importe quand et avec n'importe qui) et futiles (ils se querellent pour des pierres). A l'opposé leurs maîtres,  les Houyhnhnms, apparaissent comme un modèle de société idéale et le narrateur est résolu à vivre avec eux pour toujours. Mais les Houyhnhnms, peut-être pas si parfaits que ça, ne veulent pas et l'exilent. Gulliver, désespéré, est ainsi condamné à retourner vivre avec "ses" Yahoo en Angleterre...
A vrai dire, il m'est difficile de vous parler des Voyages de Gulliver de façon concise. Il faudrait parler de la situation politique à l'époque de Swift, des conflits entre l'Angleterre et la France, des rapports catholiques/protestants,  des tories et des whigs... Il faudrait évoquer les relations entre l'Angleterre et l'Irlande et les propres rapports de Swift avec l'Irlande, un  pays qu'il n'aimait pas mais dans lequel il vivait, ce qui lui permettait d'observer la souffrance et le sentiment d'oppression des habitants... Il faudrait parler de Swift lui-même, de sa personnalité, de ses  rapports ambigus avec sa nièce Stella ou de sa maîtresse Vanessa... Oui il y aurait beaucoup à dire mais, pour le coup, je vous inviterai plus volontiers à lire l'appareil critique de l'édition (qui, une fois n'est pas coutume, se lit très bien) et je me contenterai de dire que le livre m'a interpellée. Drôle parfois, souvent ironique, Swift frappe toujours juste quand il vise la satire politique. En revanche, son texte met plus mal à l'aise quand il s'attaque à la médecine, à la science ou à la philosophie. De toute évidence, l'auteur était en désaccord avec certaines idées de son époque et sa critique paraît quelquefois injustifiée. De même, sa vision de la société utopique, les Houyhnhnms, est loin de me convaincre. Comme le soulignent d'ailleurs les notes, les Houyhnhnms sont certes intelligents et cultivés mais sans aucune passion: ils ne pleurent pas la mort de leurs proches, ne s'accouplent que pour la reproduction de l'espèce, n'ont pas de préférence... En bref, ils n'ont pas de coeur et sont très raisonnables. Beaucoup trop à mon goût. Après, peut-être faut-il encore y voir une entourloupe de l'auteur mais, pour le coup, j'ai vraiment un doute.
Les voyages de Gulliver s'inspirent largement des écrits de Cyrano de Bergerac (un narrateur qui découvre différents royaumes étranges, chacun persuadés d'avoir le meilleur gouvernement), de ceux de Defoe (un aventurier qui échoue sur des îles et doit parfois improviser pour survivre) et de ceux de Rabelais (des situations comiques et un humour scatologique qui, sur la fin de vie de l'auteur, deviendra une obsession) . Ces auteurs, nous les avons déjà vu précédemment et, de tous, je crois que Swift est mon préféré. En effet, il n'a pas la froideur ou le cynisme des trois autres et son texte brillant laisse transparaître aussi bien son indignation que, parfois, sa mauvaise foi! De toute évidence notre chanoine n'était pas encore prêt pour le monde des Houyhnhnms lui non plus...
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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 11:27

Moll Flanders
L02.jpgDefoe
éditions Gallimard


Moll Flanders n'est pas fondamentalement une mauvaise personne; mais, la vie l'a conduite à des aventures plus ou moins douteuses. Notre héroïne, prédisposée à une existence dissolue, née d'une mère voleuse, est élevée par une femme honnête mais rêve de grandeurs et d'être "une dame de qualité". Prise en affection par une riche famille, elle se fait séduire par le fils aîné qui lui achète plus ou moins son innocence et la force finalement à épouser son plus jeune frère. A partir de là, Moll Flanders se jure de ne plus jamais se fier aux hommes. Bientôt veuve, elle se remariera à de nombreuses reprises, dont une fois involontairement avec son propre frère. Elle aura aussi un nombre incalculable d'enfants, quelques amants qui l'entretiendront, volera, d'abord par nécessité puis par appât du gain et, finalement, après avoir arrêtée et déportée, finira riche, heureuse et repentante avec l'un de ses maris (le quatrième je crois)
Si Daniel Defoe avait été loin de me séduire avec Robinson Crusoe, je reconnais que le récit de Moll Flanders m'a beaucoup amusée. C'est assez drôle de lire les "heurs et malheurs" de cette femme sans guère de moralité qui, à part le meurtre, commet tous les méfaits possibles. Le décalage est particulièrement  comique quand l'héroïne, tout en se désolant de l'inconstance d'un homme "de bien" qui, ayant trop bu, trompe son épouse avec une catin (qui n'est autre que Moll Flanders elle-même) s'emploie consciencieusement à le dépouiller de ses objets de valeur. Même la repentance finale de l'héroïne apparaît artificielle: c'est seulement à l'approche d'une condamnation à mort qu'elle commence à regretter ses actes et, au final, elle ne fera rien pour les réparer.
Ce qui est le plus intéressant dans ce livre et à mon sens le plus malsain, c'est le rapport qu'entretient l'héroïne avec l'argent. Dès la première pièce donnée par son premier amant, Moll Flanders calcule tout. Ses mariages sont avant tout motivés par l'argent, ses vols sont évalués en fonction de leur valeur...Tout se calcule dans le roman: combien faut-il pour accoucher discrètement, ce qu'il faut pour amadouer des gens, ce qu'il faut pour lancer une exploitation... Daniel Defoe tout comme dans Robinson Crusoe n'accorde guère de place à la psychologie des personnages, préférant somme toute une vision matérialiste du monde mais, ici, cela passe mieux dans la mesure où Moll Flanders est présentée comme quelqu'un de peu recommandable et peut donc s'inscrire dans cet univers où c'est le bien qui fait l'homme. Vous comprenez? OK je reconnais, c'est pas très clair. En résumé: Moll Flanders est un personnage qui ne s'intéresse au fond qu'à l'argent et aux biens mais, étant de toute manière femme de peu de vertu, cela peut être interprété justement comme un signe de bassesse.
Moll Flanders est donc un ouvrage agréable à lire, un peu longuet par endroits (je pense notamment aux descriptions fastidieuses des vols) mais dont l'absence de moralité est assez réjouissante et tranche avec le pensum que m'a semblé être Robinson Crusoe. Comme quoi, il ne faut pas juger un auteur sur un seul livre...

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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 19:04

 

 

L06.jpgLove in Excess

Eliza Haywood

éditions Oakleaf

 

 

C'est la période: parlons un peu d'amour, encore, mais cette fois promis, après on arrête, parce que même moi je commence à me lasser.

En tête des best-sellers du XIIIè siècle, avec Robinson Crusoé, il y avait un autre roman anglais, Love in Excess, qui fit pleurer jadis dans les chaumières. Je dis « jadis »car aujourd'hui cet ouvrage d'Eliza Haywwod est tombé dans l'oubli. Personnellement, je l'ai trouvé d'occasion sur Internet chez un bouquiniste anglais: inutile de vous préciser qu'il n'est pas traduit.

Love in Excess pour faire court est un roman sentimental. Ça vous étonne avec un titre pareil? Le comte Delmont, valeureux combattant, revient de guerre et enflamme le cœur de toutes ces dames dont celui de la richissime Alovysa. Mais, à cette époque, sans demande officielle en mariage, une femme ne peut montrer son intérêt à un homme. Alovysa imagine donc d'écrire une lettre anonyme à Delmont en l'incitant à regarder autour de lui pour trouver son admiratrice secrète. Ce que fait le jeune homme, charmé, mais ses yeux se posent sur la jeune Amena, charmante mais de condition modeste. Libertin et peu soucieux d'épouser une femme sans dot, Delmont se contente de poursuivre Amena de ses assiduités, espérant obtenir d'elle des faveurs que cette dernière est bien prête de lui accorder. Alovysa, folle de jalousie, trouve moyen de prévenir le père de sa rivale et fait enfermer Amena au couvent. Delmond comprend qu'Alovysa est amoureux de lui et, flatté, décide d'épouser une personne si fortunée, oubliant totalement la pauvre Amena qu'il a si vilainement compromis. Fin de l'acte I.

Rassurez-vous, Amena sera vengée dans la seconde partie du roman. Delmont, marié à Alovysa, est appelé d'urgence au chevet de son tuteur qui se meurt. Ce dernier lui confie sa fille Melliora. Vous devinez la suite: Delmont et Melliora tombent amoureux l'un de l'autre. Delmont fait installer la jeune fille chez lui et s'emploie à la séduire sous les yeux de son épouse. Melliora, vertueuse, résiste. Une série de quiproquos, la jalousie d'Alovysa, la bêtise d'une amie de Melliora, conduisent à une fin tragique la femme acariâtre de Delmont (que franchement on ne pleure pas plus que ça). Melliora, choquée, s'enferme dans un couvent. Delmont, quant à lui s'exile en Italie. Fin de l'acte II.

La dernière partie du roman n'est pas la plus intéressante, ou alors c'est qu'on commence à se lasser de toutes ces histoires d'amour alambiquées. En Italie, Delmont se fait courtiser par bon nombre d'admiratrices (les italiennes sont de toute évidence plus débauchées que les françaises) mais son cœur est toujours pris par Melliora. Il fait la connaissance du frère de cette dernière qui est lui-même en proie aux tourments de l'amour. Encore des quiproquos, moult péripéties, quelques duels et situations rocambolesques, des déclarations sous la lune et des crises de jalousie. Finalement, rassurez-vous, tout se termine pour le mieux: Delmont retrouve et épouse Melliora, le frère épouse l'élue de son cœur. Happy End.

En gros, c'est du Marivaux sous une forme romanesque. Dans la préface on salue  « Haywood's frankness aboutfemale sexuality » et il faut reconnaître que le désir des héroïnes, même celui de la très prude Melliora n'est en rien dissimulé par l'auteur. On est bien loin des personnages féminins éthérés qui distribuent leurs faveurs d'un air hautain. Bien au contraire, Amena, Melliora, Alovysa ou encore la malheureuse Violetta (une autre amoureuse de Delmont) brûlent d'une passion pour le beau comte qui pourraient paraître excessive aux yeux de certains (d'où le titre). L'amour de Delmont semble presque insignifiant en comparaison et ses manœuvres de séduction apparaissent plus comme un libertinage sans conséquences que comme un véritable sentiment amoureux.

Ceci dit, si la première et la seconde partie du récit se lisent plutôt bien, ce déploiement d'émotions et cet « amour excessif » produisent à la fin un sentiment de saturation. Au bout d'un moment c'est simple, on n'en peut plus! Si c'était à la rigueur du français il serait aisé de sauter quelques lignes l'air de rien, sans que cela nuise à la compréhension du récit; mais l'anglais nous force à lire chaque phrase, chaque exclamation de douleur ou de joie, chaque crise de jalousie d'Alovysa ou chaque déclaration de Delmont. C'est bien simple, on sort du livre un peu déprimé, vaguement nauséeux, et presque surpris de n'entendre personne faire de déclarations ou se mourir d'amour au clair du lune. Au fond c'est peut-être mieux.


Quoi qu'il en soit, c'est Noël, c'est l'amour et tout le toutim alors joyeux Noël à tous! Promis, dès la prochaine note, on parle de livres violents... D'ici là bon réveillon!!

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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 20:04

Robinson Crusoé
Daniel Defoe
éditions Gallimard


Si j'avais dû nommer un classique qui risquait à coup sûr de m'ennuyer, j'aurais sans doute cité les oeuvres de Proust ou de Rousseau. Je n'aurais jamais pensé que le titre sur lequel je m'endormirai tout doucement serait Robinson Crusoé de Defoe.

Ah, Robinson Crusoé! Nous en avons tous entendu parler un jour ou l'autre, le mythe de l'homme échoué sur une île déserte et qui à lui tout seul, parvient non seulement à survivre mais également à recréer l'agriculture et la civilisation (fortiche le gars non? Personnellement, je pense que je n'aurais pas réussi à dépasser le stade de simple survie) Bref, une sorte de surhomme ce Robinson qui a créé toute une légende ainsi que la fameuse question que l'on vous a tous posé un jour ou l'autre: "Que prendriez-vous avec vous si vous deviez échouer sur une île?"

Alléchée par l'image d'un héros survivant courageux à l'image de Jack dans Lost (eh oui, toujours cette foutue "culture" télévisuelle) et par le très bon souvenir que j'avais gardé de ma lecture de jeunesse de Vendredi et la vie sauvage de Tournier, j'ai débuté ma lecture de Robinson Crusoé avec beaucoup d'espoir. Las! L'ennui n'a pas tardé à prendre le dessus. Déjà, Robinson met des plombes à s'échouer sur son île et, durant toute une partie, nous avons droit au récit de sa jeunesse tumultueuse: Robinson n'écoute pas son père qui le pousse à s'établir mais préfère courir les mers. Résultat: naufrage. Je me réveille un peu. Ah? Mais non, fausse alerte, le héros arrive sur une terre étrangère et fait fortune. Il pourrait s'en contenter mais non! Il préfère repartir à l'aventure et, enfin! après un second naufrage, atterrit sur une île déserte.

Bien. Nous voilà dans la partie la plus intéressante du roman. Sauf que là encore ça n'a rien à voir avec ce que j'attendais. Déjà, l'auteur, loin d'adopter une narration linéaire, se plaît à faire un va-et-vient dans le cours du récit, passant indifféremment du premier jour de Robinson à sa première année, pour revenir au quatrième jour ou à sa dixième année. Difficile d'entrer dans le récit de la survie de cette façon, même si au demeurant celui-ci est intéressant. Echoué sur une plage sans nourriture, Robinson parvient en récupérant des objets sur l'épave du bateau à se nourrir, s'habiller, se construire un abri... Par la suite, de chasseur il devient agriculteur et fermier, symbolisant ainsi l'évolution de l'humanité. Ce serait bien, si, comme je l'ai déjà dit, le récit n'était pas aussi décousu et si le héros à tout bout de champs ne citait pas la Bible et le nom du Seigneur en prenant son exil comme le signe de Dieu, une sorte de "punition" divine visant à lui faire redécouvrir les joies d'une vie simple (oui, Daniel Defoe était un bon protestant pur et dur, de ceux qui feraient passer les personnages de La petite maison dans la prairie pour de dangereux dépravés) Du coup, ça fait un peu catéchisme par endroits et ça ne s'arrange pas quand Robinson rencontre le fameux Vendredi, le fameux sauvage cannibale qu'il sauve d'un clan ennemi et qu'il entreprend de christianiser. Ce dernier devient vite son humble serviteur dévoué et Robinson parvient enfin avec lui au stade ultime: l'édification d'une société, aussi réduite soit-elle.

Allez, je conclus avant que vous ne vous endormiez à votre tour. Je ne dénie pas tout mérite à l'oeuvre de Defoe. Un livre du 18e siècle ne dure pas ainsi et n'a pas un tel impact s'il n'est pas digne de figurer dans les annales. D'autres gens infiniment plus intelligents que moi lui ont trouvé nombre de qualités. Quant à moi, j'ai apprécié l'histoire et l'humour un brin ironique de l'auteur. Il n'hésite pas, par exemple, à railler le narrateur qui, entouré d'animaux et vêtu comme un épouvantail, se gonfle d'orgueil comme un roi entouré de sa Cour. La réflexion sur la naissance de la civilisation et des rapports entre les hommes est également loin d'être inintéressante. Mais, disons seulement que si je devais amener un roman sur une île déserte, ce ne serait pas celui-là...

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 18:55

Oronoko l'esclave royal
Aphra Behn
éditions la Bibliothèque


Plus j'avance dans  la lecture de mes 1001 livres... plus les écrivains femmes se multiplient. Après madame de la Fayette, voici donc une autre femme du XVIIe siècle, Aphra Behn, anglaise. Mais alors que La Fayette était plus une dilettante de la littérature qu'autre chose, femme oisive de la Cour, Aphra Behn, qui fut d'abord rien moins qu'espionne pour le compte de son pays, fut par la suite enfermée en prison pour dettes et n'eut d'autre choix pour s'en tirer que de vivre de la seule manière qu'elle connaissait: l'écriture.
Oronoko, présenté comme une histoire vraie par son auteur qui se place à la fois comme témoin et actrice mineure du récit, raconte la vie d'un prince africain, Oronoko. Ce jeune homme, beau et courageux, tombe amoureux d'une femme tout aussi belle, Imoinda qui, à son tour, succombe à ses charmes. Hélas pour eux, le monarque, grand-père d'Oronoko, tombe aussi amoureux de la belle et, malgré son impuissance et l'engagement des deux jeunes gens l'un envers l'autre, décide de faire d'Imoinda sa femme. Mais, se rendant compte de la passion d'Imoinda pour son petit-fils, il ne tarde pas à s'en débarrasser en la vendant en esclavage aux colonies anglaises des Indes orientales. Oronoko, désespéré, se fait bientôt capturer à son tour et rejoint involontairement l'amour de sa vie. Tous deux connaissent de brefs instants de bonheur. Imoinda tombe enceinte: Oronoko veut offrir à sa famille la liberté et, pour le bien de sa femme, harcelée par un riche blanc, et celui de l'enfant à naître, mène une révolte d'esclaves qui, malheureusement pour lui, va mal tourner...

Le roman d'Aphra Behn, qui est d'ailleurs plus une grosse nouvelle qu'autre chose, est très original. Je suppose qu'il fallait un certain culot à cette époque de colonisation pour mettre en scène un héros noir dont les qualités physiques et morales n'ont rien à envier à celles d'un héros blanc. Qui plus est, l'auteur fait une condamnation sans équivoque de l'esclavage. Oui, maintenant ça paraît évident mais, pareil, à l'époque, cette prise de position était à mon sens plutôt courageuse. Aphra Behn subtilement n'invoque aucune "raison" contre l'esclavage et ne cherche pas à lancer un débat, préférant jouer sur la corde sensible du lecteur et sur ses sentiments pour dénoncer la condition misérable de ses hommes que la malchance a privés de liberté.

Et le style d'Aphra Behn me direz-vous? Et bien là, je suis bien en peine de vous répondre. En effet, je n'ai pas lu le roman dans sa version originale. En temps ordinaire, cela n'aurait certes pas une importance démesurée, mais ici cela joue beaucoup car le texte n'a pas été réellement traduit, mais "imité de l'anglais" par Pierre-Antoine de la Place, érudit du XVIIIe siècle qui fut aussi le traducteur de Shakespeare. Ainsi, la traduction a été faite "à la mode française", dans un style précieux proche de Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie, agréable et facile à lire, certes, mais probablement différent du style d'Aphra Behn. Pour information, par exemple, dans "la version originale", Imoinda n'a aucun dialogue au discours direct, ce qui n'est pas le cas dans la version française. De même, La Place change certains personnages et va même jusqu'à réécrire la fin de l'histoire, la jugeant peu conforme au goût français. L'édition pour le coup propose les deux dénouements. Lisez-les et, comme moi vous serez surpris par la différence entre la "happy end" de La Place et la fin expéditive et tragique de Behn qui est sans doute ceci dit la plus réaliste.
Saluée comme une pionnière du féminisme par Virginia Woolf, Aphra Behn a été par la suite critiquée par d'autres féministes dans les années 70 qui lui ont reproché de s'identifier à une esclave et en tant que femme d'avoir ainsi l'attitude d'une colonisée par rapport à l'homme, colonisateur. Vous suivez? N'étant pas moi-même une féministe enragée, je ne reviendrai pas sur un débat qui, pour être franche, ne m'intéresse guère et je me bornerai à apprécier l'ouvrage d'un auteur qui dénonce l'esclavage ainsi qu'un homme blanc dont le sentiment de supériorité a ôté tout sens de l'honneur...

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 09:37

La princesse de Clèves

Madame de La Fayette

éditions Imprimerie Nationale


Ce n'était pas la première fois que je lisais La princesse de Clèves. La première fois, j'avais treize ou quatorze ans et je me souviens avoir éprouvé de la compassion pour l'héroïne du récit. La seconde fois, je le relisais pour les besoins de mon bac de français et j'ai éprouvé de la compassion pour monsieur de Clèves, le mari qui voit son épouse en aimer un autre. J'étais donc très curieuse de ma réaction lors de cette troisième lecture.
Tout le monde ou presque connaît l'histoire du roman de madame de la Fayette, néanmoins, il est toujours bon de faire une petite piqure de rappel. Mademoiselle de Chartres, jeune ingénue, fait ses premiers pas à la cour de François II et Catherine de Médicis sous l'oeil vigileant de sa mère. Sa beauté et sa "modestie" enflamment le coeur de bon nombre d'hommes en particulier celui de monsieur de Clèves qui, malgré le désaccord de sa famille, parvient à obtenir sa main. Hélas pour lui, la jeune fille ne partage pas ses sentiments. Hélas pour elle, son chemin croise bientôt celui du duc de Nemours. Entre eux c'est un véritable coup de foudre. Hélas pour eux deux, la princesse de Clèves, conditionnée par sa mère et son éducation, se refuse à tromper un mari pour qui elle éprouve une sincère affection et révèle à ce dernier son attirance pour un autre. Un geste noble certes, surtout au milieu d'une Cour qui se livre à de nombreux jeux galants et marivaudages sans aucun état d'âme, mais un geste qui provoquera le malheur de chacun des membres du trio amoureux: un mari qui se sait mal-aimé, un amant qui ne peut rien espérer, même pas un aveu, de celle qu'il aime, et une femme tiraillée entre son amour et son honneur.
Qualifié de roman psychologique, La princesse de Clèves est un récit écrit de façon très sèche et très froide. On imagine assez bien madame de la Fayette en vieille femme austère, observant les moeurs de ses contemporains pour les transposer quelques années en arrière, assez semblable au personnage de madame de Chartres, entre parenthèses sans doute le personnage le plus détestable du roman. Ce style d'écriture est en totale contraste avec la description des sentiments violents exprimés dans le récit: le désespoir de monsieur de Clèves qui comprend que sa femme en aime un autre, celui de la princesse quand elle ne parvient pas à contrôler ses émotions face à celui qu'elle aime (jalousie, plaisir de sa présence) ou celui du duc de Nemours qui se voit privé du droit même d'avouer son amour et réduit au silence. Mais, là où le roman prend pleinement toute sa puissance, c'est justement quand les personnages prennent eux-mêmes la parole dans la narration et la brise pour exprimer toutes les passions qui les habitent.

La princesse de Clèves n'est pas un roman d'amour; c'en est même l'antithèse. L'amour dans le récit est soit jeu galant, soit manoeuvre politique, soit, quand il est sincère, passion destructrice. Le couple la princesse de Clèves/ Le duc de Nemours me fait irrésistiblement penser à la chanson d'Edith Piaf: "Emportés par la foule..." (vous connaissez la suite). Ils se rencontrent par le biais de la Cour, mais cette Cour même qui les sépare: le prince de Clèves, les anciennes galantes du Duc et, paradoxalement, c'est le relâchement moral de la Cour et ses intrigues qui, en réaction, pousse la princesse plus étroitement dans les bras de son mari. Le message de l'auteur est clair: il n'y a pas de bonheur dans l'amour, rien que du désir et du désespoir. D'ailleurs, libérée de son mariage, la princesse de Clèves ne consentira pas à épouser le duc, invoquant certes la mémoire de son mari mais surtout sa tranquillité d'esprit: comment pourrait-elle enfin vivre sa passion sans en affronter tous les revers: la jalousie, la peur de perdre l'être aimé ou de voir sa passion s'éteindre?  Madame de la Fayette analyse certes subtilement tous les mécanismes de l'amour mais elle n'en fait pas pour autant l'apologie et son discours de femme mûre désabusée transparaît derrière le visage juvénile de son héroïne. La princesse de Clèves est le roman du renoncement. Je ne suis pas assez vieille pour avoir envie de renoncer, alors j'avoue que, même si littérairement parlant, l'histoire ne pouvait finir de façon satisfaisante, j'aurais aimé que la princesse de Clèves cède à sa passion même si c'était mal, contraire à l'honneur et tout le toutim. Oui je sais, si ça avait été le cas, le roman ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Là, c'est juste la lectrice primaire qui parle.

Ah oui, et si vous me posez la question, à la troisième lecture, toute ma sympathie est allée au duc de Nemours: même si c'est le seul personnage du triangle amoureux à échapper au tragique (il est le seul à ne pas mourir directement de sa passion) c'est au final celui qui a le plus mauvais rôle...

 

 

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