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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 13:10

Comment voyager avec un saumon

Umberto Eco

Editions Le Livre de Poche

 

 

Je continue dans les livres que vous m’avez conseillée en vous parlant aujourd’hui du livre Comment voyager avec un saumon du très célèbre Umberto Eco dont c’est à ce jour ma seule lecture.

Cet ouvrage est en fait un recueil de petites historiettes relatant sur un mode humoristique et cynique les mésaventures (imaginaires ou réelles qui s’en soucie ?) du narrateur/auteur, Eco : ses déboires sur Internet ou avec le fax, ses démêlés avec l’administration, ses petits tracas de la vie quotidienne… Il parodie également sur la fin de l’ouvrage les essais scientifiques en écrivant la Cacopédie, une « nouvelle » construite à la manière d’une encyclopédie et qui sur le ton le plus sérieux du monde met en scène des théories absurdes et insensées : vouloir créer une carte à la véritable échelle, estimer les romans en fonction des frais dépensés par les personnages…Toutes ces histoires n’ont au fond qu’un seul but : nous démontrer que notre société actuelle sous couvert de politiquement correct flirte parfois, voire même drague ouvertement la stupidité. Ainsi il parle des reality-show (la télé-réalité n’était pas encore de ce monde à l’époque) dans lesquels sous couvert d’entendre des gens s’exprimer, on se fout en toute bonne conscience de ce qu’il nomme « l’idiot du village » ravi de pouvoir déballer son linge sale en public (dans ma tête j’ai eu l’image très net de Jean-Luc Delarue ou de Mireille Dumas). Il parle également  de la manie du politiquement correct qui, poussé à l’extrême, pourrait bientôt nous amener à réécrire les contes de notre enfance trop violents et discriminatoires. Exagéré ? Huum… J’ai pensé cela d’abord avant de me rappeler que Lucky Luke fumait il n’y a pas si longtemps avant d’abandonner sa cigarette pour son brin de paille…

Eco, même s’il précise dans sa préface que ces histoires avaient pour fonction première le divertissement, a donc pour objectif de pointer du doigt les travers de notre époque et par le rire et la parodie d’amener son lecteur à en prendre conscience. Je trouve l’effort louable, mais j’avoue que certains récits n’ont pas été sans me gêner. Ce n’est pas tellement le propos de l’auteur que le ton employé. Il y a parfois un certain mépris d’Eco pour la « populace » (employés, administration, chauffeurs de taxis) qui, s’il s’en défend, est plutôt flagrant. De façon générale, il semblerait que le monde soit divisé en deux catégories : le narrateur et ses amis cultivés et de l’autre, les « gens », ceux qui suivent le mouvement comme des moutons et ne réfléchissent pas. Ainsi, j’avoue que les nouvelles qui m’ont fait le plus rire sont sans conteste celles où le héros en prend pour son grade également, comme dans la nouvelle « comment chercher du sexe sur Internet » où le narrateur, désireux de trouver du « bon » porno sur Internet, se retrouve non seulement dans l’incapacité de trouver ce qu’il cherche mais encore se fait remonter les bretelles par un moraliste en ligne ! Mais j’avoue que je n’ai pu m’empêcher aussi de sourire au récit : « Comment ne pas parler de foot » où Eco se moque de tous ces supporters qui vous parlent de football avec passion alors même que vous avez clairement montré que vous vous en moquiez.

De façon générale, quelques récits d’Eco ont plutôt mal vieilli : les histoires sur la nouvelle technologie notamment ne présentent plus guère d’intérêt (à l’exception faite de celle sur le téléphone portable que plus d’un aurait intérêt à lire !) en revanche certaines histoires, plus virulentes et plus intemporelles valent toujours le coup. « Comment voir une pendaison en direct à la télé » dérangeante, prend violemment à parti les défenseurs de la peine de mort en les incitant à aller jusqu’au bout de leur raisonnement et à assister à l’exécution de ceux qu’ils condamnent ; plus drôle et plus légère : « Comment voir un film porno » définit de façon logique ce qui différencie un film lambda d’un film porno ; Enfin, mélancolique, le récit « Alexandrie » met en scène la ville natale de l’auteur et en présente sur un ton tendre et critique à la fois les habitants.

A boire et à manger, telle est la conclusion que je tire au final de cette lecture. L’écriture est brillante, de temps en temps un peu précieuse et peu trop méprisante à mon goût mais les histoires dans l’ensemble valent le coup et, si on peut parfois déplorer le cynisme facile de l’auteur on lui reconnaîtra au moins la qualité d’être sans équivoque et sans souci de ménager les susceptibilités. Et au milieu des bons sentiments hypocrites de notre époque, ça fait du bien…

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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 19:04

La vie de Lazarillo de Tormès

 


Allez zou ! Un peu de littérature classique ça faisait longtemps… On retourne aux 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie avec le livre d’un anonyme espagnol du 16e siècle : La vie de Lazarillo de Tormès. Oui je vous entends soupirer, mais je me suis un peu ennuyée en lisant ce court roman, alors je ne vois pas pourquoi je serais la seule à souffrir. Déjà un bon conseil, sautez l’introduction. J’avais commencé à la lire consciencieusement avant de m’apercevoir qu’elle faisait presque 90 pages, soit presque autant que le récit à proprement parlé…

 La narration se présente comme la biographie d’un brave garçon espagnol, Lazarillo, qui a la particularité de n’être ni un noble ni un vaillant chevalier sans le sou. Non, c’est un va-nu-pieds  tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Fils d’un meunier escroc, Lazarillo est d’abord vendu à un aveugle qui l’affame et à qui, en représailles, il joue nombres de tours. Notre héros entrera ensuite tour à tour au service d’un prêtre (encore plus avare que l’aveugle), d’un moine (coureur), d’un vendeur de bulles (escroc), d’un écuyer (un brave homme mais qui se laisse mourir de faim pour des questions d’honneur), d’un alguazil (officier de police espagnol) et, finalement, il épouse une femme qui le trompe avec un homme d’Eglise et, grâce à l’influence de ce dernier, devient crieur public. Vous l’avez compris, ces différentes fonctions permettent à l’auteur de dresser un portrait féroce de la société espagnole, notamment du clergé qui apparaît tout sauf très catholique. C’est pourquoi certains ont voulu voir dans l’auteur un disciple d’Erasme, humaniste qui lui-même dénonçait les excès de l’Eglise. Théorie cependant contestée dans l’introduction (vous voyez que j’en ai lu un bout !) car, si la satire est cinglante, elle ne s’accompagne d’aucune réflexion théologique particulière qui pourrait rattacher notre illustre anonyme au grand penseur.

D’un point de vue littéraire, La vie de Lazarillo de Tormès s’inspire d’un certain nombre de folklores puisque, par exemple,  le thème du petit garçon qui mène un aveugle et qui lui joue des tours pendables est un motif récurrent de la tradition orale. Bien plus, ce roman serait le tout premier roman picaresque, c’est-à-dire mettant en scène des picaros, aventuriers espagnols (vous l’avez compris, c’est cours magistral ce soir) Les picaros ne sont ni forcément très braves ni forcément très héroïques. Ils ne sont pas des preux chevaliers qui vont casser les bras et les têtes de centaines d’ennemis pour leur petit déjeuner, ce sont juste des aventuriers terre-à-terre et profondément humains avec leurs forces et leurs faiblesses (Lazarillo est bien souvent tourné en ridicule mais il apparaît aussi comme quelqu’un de touchant, notamment lorsqu’il est torturé par la faim) Je ne vais pas entrer dans les détails car je ne suis pas non plus très calée dans le roman picaresque (pas encore en tous cas) mais disons que le roman picaresque par excellence est celui de Cervantès : Don Quichotte. Voilà. Et j’arrête là mon exposé pour ne pas dire trop de bêtises.

Bon, après, concernant le plaisir de lecture, j’avoue que ça n’a pas été forcément ma meilleure expérience. Il y a des « classiques » dans lesquels on entre comme dans le plus palpitant des romans. Avec ce court ouvrage, je me suis retrouvée comme à l’école à essayer de disséquer le texte pour en repérer la satire, à comparer avec le texte espagnol juste à côté, à repérer les motifs folkloriques soulignés par l’introduction, bref, j’ai joué l’élève studieuse. Mais au final je me suis un tantinet ennuyée et je crains un peu de ne pas être une adepte du roman picaresque. Ce qui est inquiétant dans la mesure où Don Quichotte approche à grands pas et que l’œuvre de Cervantès est, elle, un pavé… Espérons que les moulins à vent m’inspireront plus…

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 19:35

Le tireur de pousse

Lao She

 

 

Dans la série « Voulez-vous déprimer avec moi pendant ces longues soirées d’automne ? » on passe à un grand classique de la littérature chinoise : Le tireur de pousse. Ce sympathique roman publié dans les années 30 sous forme de feuilleton relate les aventures du « Veinard », un héros assez pathétique. Le Veinard est un brave gars venu de sa campagne qui, arrivé en ville, décide de devenir tireur de pousse-pousse. Au début, la chance lui sourit. Honnête, travailleur et tout le toutim, un brin avare cependant, il gagne bientôt de quoi acheter son propre pousse plutôt que de le louer. Hélas ! Première mésaventure, la guerre lui fait tout perdre en quelques jours. En effet, fait prisonnier par des soldats, le Veinard perd ses vêtements et son véhicule mais, dans son malheur parvient à s’échapper avec trois chameaux qui lui permettent de remonter la pente… Cependant le mécanisme est enclenché. En dépit de tous ses efforts et malgré toute sa bonne volonté, le héros ne parvient pas à échapper à son destin de tireur de pousse qui le condamne tôt ou tard à la misère…. Entre-t-il dans une maison chez des maîtres bons que ces derniers sont poursuivis par la police, récupère-t-il un brin d’indépendance qu’une femme jette son dévolu sur lui et parvient à se faire épouser, se résigne-t-il à une vie paisible avec sa famille que cette dernière vole en éclats… Un constat amer de l’auteur qui, il le confessera une vingtaine d’années plus tard, ne voyait pas d’issue possible à une classe sociale que lui-même avait dans son enfance bien connue..

 

Ce qui est déprimant dans ce livre, ce n’est pas tant la série de malheurs qui s’abattent sur le personnage qui, somme tout, ne sont pas si graves. C’est assez affreux à dire mais le Veinard a presque toujours de la chance dans son malheur : il trouve quasiment à chaque fois une main tendue pour le secourir et, il faut bien le dire, parfois il fait des erreurs qui lui coûtent cher. Notre héros n’est pas tout blanc : âpre au gain comme nous l’avons déjà souligné, il n’est pas forcément toujours très courageux et, surtout est assez dur. Cependant il apparaît bien vite que c’est un brave homme dont le seul défaut est de croire qu’il peut sortir de sa condition sociale, égale à celle d’un domestique, à peine mieux traité qu’un animal. Là réside toute la tragédie de cette œuvre qui, point par point, s’applique à nous démontrer qu’il n’y a pas d’issue possible pour les hommes qui n’ont pas eu la chance de naître riches. Le Veinard c’est la destruction du mythe du Self Made Men ; il est d’ailleurs assez symbolique de constater que la fin du récit (pardon de la dévoiler mais en même temps c’est pas un roman à suspens) s’achève par, non pas la mort du personnage, mais par sa résignation, qui apparaît alors presque pire que la mort. Le Veinard jette l’éponge.

Autour de ce personnage un peu énervant mais au demeurant attachant, gravitent d’autres personnages tout aussi tragiques : La Tigresse, la vieille fille qui jette son dévolu sur notre héros et parvient à s’en faire épouser. Ogresse possessive, sa propre paresse est cause de son malheur ; maître Liu, le riche propriétaire du garage de pousses et père de la Tigresse, son orgueil et son égocentrisme le condamne à la solitude ; enfin la jolie petite Joie (suprême ironie de l’auteur) qui vendue par son père pour subvenir aux besoins de sa famille, devient prostituée et pour fuir sa condition finit par se pendre. Autant de figures qui permettent à Lao She, l’auteur, de remettre en cause indirectement (censure oblige) un système qu’il condamne.

 

Le Tireur de pousse est donc, vous l’avez compris, un roman pas forcément très gai. Le style est plutôt frais, direct, aucunement fait pour susciter les larmes, mais le fond est particulièrement sinistre. On pardonnera cependant à l’auteur de nous mettre le moral en vrac ainsi que la tendance moraliste de l’histoire (les honnêtes travailleurs ne sont pas récompensés et les vrais méchants ce sont les paresseux comme la Tigresse ou les concubines des riches propriétaires) et, surtout, sa postface de propagande, dix-neuf ans plus tard, opposant à la société d’avant le nouveau et radieux communisme « La présente édition de mon livre n’a vraiment qu’un seul but : rappeler au peuple les affreuses ténèbres de l’ancienne société et lui montrer combien il doit apprécier le bonheur et la vie radieuse d’aujourd’hui ». Pourquoi ? Parce que Lao She est un sans conteste un grand écrivain, que son roman se lit d’une traite, et qu’il a raison sur un point : la révolution vaut mieux que la résignation….

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21 août 2008 4 21 /08 /août /2008 12:56

Bibliothèque classique idéale

de Homère à Marc-Aurèle

éditions les Belles Lettres

 

 

 

Après une longue absence, me voici de retour pour vous parler d’un livre qui va peut-être en faire bâiller plus d’un. Mais il faut se résigner : les vacances sont finies et il faut parler un peu d’œuvres plus sérieuses… jusqu’à la prochaine fois.

Si j’ai adoré étudier le latin au lycée et en fac, j’avoue que j’ai lu très peu d’auteurs antiques, « hors scolaires » (Ovide, Cicéron, Tacite) Le livre dont je vais vous entretenir Bibliothèque classique idéale se proposait justement de palier à ce manque en proposant un florilège d’auteurs gréco-romains sous forme d’extraits divers et variés. Ainsi dans ce recueil, nous avons ici rassemblés pas moins de trente-deux auteurs et plus de soixante textes. Nous retrouvons les textes les plus célèbres (L’énéide, L’Odyssée) comme les plus confidentiels, des philosophes (Marc-Aurèle, Platon, Epictète) des dramaturges (Sophocle, Eschyle) des « moralistes » (Esope) ou encore des historiens (Tacite, Suétone) Bref, vous l’avez compris, un vaste choix.

Et, comme dans tout recueil, il y a à boire et à manger. Le lecteur ne peut pas tout aimer et trouvera son bonheur au hasard des textes et selon ses goûts personnels. Personnellement, une bonne partie des auteurs m’a laissée indifférente. Ainsi, je n’ai guère goûté le style de Pindare tandis que Cicéron est aussi insupportable à lire en français qu’il l’était déjà en latin. Le châtiment de Prométhée dans Prométhée enchaîné (Eschyle) ne m’a guère touchée et je me suis rappelée à quel point je n’aimais pas Platon en relisant le mythe de la caverne. Au flamboyant Homère, je préfère sans conteste le plus discret Virgile et c’est avec plaisir que j’ai relu la descente aux enfers d’Enée et la mort de Didon, grand moment tragique. De ce fait, les accents désespérés de la reine de Carthage ne sont pas sans rappeler ceux de Hermione, bien des années plus tard dans Andromaque de Racine. Euripide, salué comme « le plus tragique des poètes » par Aristote, m’a nettement moins séduite que Sophocle, plus sobre dans ses effets. Aristophane m’a fait rire quand il met en scène des femmes qui, pour contraindre leurs maris à cesser de faire la guerre, décide de faire « la grève du sexe » jusqu’à ce qu’elles aient obtenu le vote de la paix  (Lysistrata) ; en revanche ce même Aristophane m’a passablement ennuyée quand, opposant dans une de ses pièces deux personnages, la mauvaise et la bonne éducation, il laisse le moraliste prendre le pas sur l’auteur comique (Les Nuées). Enfin citons Jules César dont on lira les récits de guerre plus par curiosité historique que littéraire, ne serait-ce que pour le fameux « Veni vidi vici » et l’emploi de la troisième personne du singulier pour se désigner lui-même…  

Vous l’avez compris au hasard de ces réflexions, au lecteur de se forger ses propres préférences et de trouver son bonheur dans cette Bibliothèque classique idéale qui a le mérite de toucher tous les genres et le plus d’auteurs possibles, quitte à revenir plus tard sur l’un d’eux plus en profondeur. Et puis, même si même aucun d’entre eux (ce qui m’étonnerait fort) ne vous a touchés, au moins vous pourrez frimer à peu de frais en société en évoquant l’air de rien les doctrines platoniciennes ou stoïciennes…

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5 août 2008 2 05 /08 /août /2008 14:20

La Célestine

Fernando de Rojas

 


 

 

Encore un espagnol ! Place cette fois au 15e siècle avec Fernando de Rojas, jeune auteur né dans les tourmentes de l’Inquisition et autres joyeusetés. L’exécution de son père condamné à être brûlé vif en tant que « judaïsant » (c’était un juif converti) a probablement laissé des traces sur le jeune homme de 22 ans qui écrivit La Célestine, une œuvre curieuse tant dans sa forme que dans son contenu.

Avant tout, bien que catalogué par les 1001 livres… comme un roman, l’ouvrage se présente uniquement sous forme de dialogues divisés en 21 actes. Pièce de théâtre ? Non plus. Les indications scéniques sont inexistantes tout comme les unités de lieu (on saute allégrement en un acte de la maison d’un personnage à un autre) ou de temps (entre le début et la fin de l’histoire environ un mois s’est écoulé) et c’est injouable, même si je pense que certains ont dû tenter le pari (d’ailleurs je serais curieuse de savoir s’il y a eu des adaptations théâtrales) Bref, l’œuvre est présenté comme un texte qui se lit à voix haute, d’où les nombreux jeux de langage, par un seul lecteur qui module sa voix en fonction des personnages et de la tonalité du passage.

L’histoire est un mélange curieux entre une comédie de Molière, une parodie de roman de chevalerie et une tragédie manquée. Calixte, jeune noble bien sous tous rapports, s’entiche de Mélibée, jeune vierge sage qui vit encore chez ses parents. Il n’a alors de cesse de la conquérir et fait pour cela appel à Célestine, maquerelle, entremetteuse, sorcière, « raccommodeuse » de virginités perdues et fournisseuse officielle de femmes pour les  moines en manque, bref une femme des plus recommandables ! Célestine, avec l’aide plus ou moins enthousiaste des deux serviteurs de Calixte, Parméno et Sempronio, parvient à mettre la jeune femme dans le lit du jeune homme, mais refusant de partager les gains avec ses acolytes, elle se fait assassiner par les deux valets qui eux-même sont décapités. A leur tour les maîtresses de Sempronio et Parméno jurent de se venger et condamnent le couple Mélibée/Calixte à une fin tragique.

Je vous ai dit la fin, pardonnez-moi, mais il ne s’agit pas non plus d’un roman policier ou fantastique avec un suspense insoutenable. Fernando de Rojas qualifiait l’ouvrage de « tragi-comédie » et jamais un adjectif ne s’est, à mon sens, mieux appliqué à une œuvre. La tragédie réside bien évidemment dans le sort funeste des personnages principaux, tant la Célestine que le couple d’amants. Elle réside aussi dans la lamentation finale du père de Mélibée qui jette sur l’amour et la mort un regard désabusé et désespéré : « Qui t’a donné un nom qui ne te convient pas ? Si tu étais Amour, tu aimerais tes serviteurs ; si tu les aimais, tu ne les ferais pas souffrir ; s’ils vivaient contents, ils ne se tueraient pas, comme l’a fait aujourd’hui ma fille bien-aimée (…) Et c’est toi la cause de tous ces malheurs. Le nom qu’on t’a donné est doux, mais tes actes sont amers. Les récompenses que tu accordes ne sont pas équitables : inique est ta loi, puisqu’elle n’est pas égale pour tous. Si entendre ton nom procure de la joie, ta fréquentation n’apporte que tristesse. Bienheureux ceux que tu n’as pas connus, ou dont tu n’as pas voulu ! Certains, trompés par je ne sais quel égarement de l’esprit, t’ont appelé Dieu. Mais Dieu tue ceux qu’Il a créés, toi ceux qui suivent ta voie. » Cette tirade finale qui fait environ sept pages est le moment le plus émouvant du récit, celui où le ridicule s’efface pour laisser place à la vraie douleur d’un père qui a perdu sa fille. Car le ridicule, générateur de la comédie, est ce qui caractérise essentiellement La Célestine. Parlons d’abord des personnages et bien évidemment de Célestine. La maquerelle avec son discours toujours à double sens,  avare, fausse dévote, sorcière, vieille hypocrite barbue, est un caractère de comédie, tout comme le sont les deux serviteurs ou leurs maîtresses dévoyées qui profitent de leur absence pour courir d’autres hommes, d’où d’ailleurs certaines situations dans l’histoire qui se rapprochent du vaudeville. On pourrait penser que les deux jeunes héros sont à l’abri de ce ridicule, mais il n’en est rien. A ma droite Calixte, noble qui s’empêtre dans des discours amoureux sans fin, parodie d’un amour courtois tellement il est sur-joué ; le voilà qui se pâme à tout bout de champs en pensant à sa belle et qui s’enthousiasme sur un cordon donné par Mélibée au point que son serviteur, plus terre-à-terre lui fait la remarque suivante : « Si vous jouissez avec le cordon, vous n’aurez plus envie de Mélibée » propos égrillard qui déconstruit totalement le discours enflammé de Calixte.  A ma gauche, l’héroïne qui, elle non plus, n’est pas épargnée. D’abord présentée comme la femme intouchable et chaste, elle apparaît vite comme une jeune gourde amoureuse qui, laissant entrer un homme dans sa chambre, s’étonne que celui-ci ne se contente pas d’un simple baiser ! Le comique réside aussi dans les situations : ainsi les parents de Mélibée qui discutent de son mariage en toute confiance, persuadée que celle-ci ne sait même pas comment on fait les enfants et qu’elle sera casable avec le premier venu, ou encore la mort grotesque de chacun des personnages : Célestine se fait tuer à cause de son avarice, les deux serviteurs se font exécuter par la justice et Calixte meurt en tombant d’une échelle ! Vous trouvez ça glorieux vous ?

Tragi-comédie donc que l’ouvrage de Fernando de Rojas qui, d’après ce que j’ai compris n’a plus rien écrit par la suite et a vécu une vie de chrétien anonyme et silencieux. Dans La Célestine beaucoup ont vu une critique sociale, pointée par ces serviteurs qui, loin du rôle de confidents de la tragédie classique, occupent au contraire une place centrale et ont leur propre histoire. Il y a aussi toute une hypocrisie  qui se cache dans cette ville où l’on remet à neuf les virginités des jeunes filles et où Célestine invoque Lucifer entre deux sermons. Les sentiments purs sont rares, les serviteurs se laissent corrompre par l’argent, les femmes trompent leurs amants car « Qu’attends-tu donc ma fille du chiffre un ? Il a plus d’inconvénients que je n’ai d’années sur le dos ! Aie au moins deux amants et tu seras en bonne compagnie, comme tu as deux oreilles, deux pieds et deux mains, deux draps dans ton lit, deux chemises pour en changer » et les serments d’amour éternel ne franchissent pas les portes des chambres. Quant à Dieu… C’est le grand absent de l’histoire malgré les nombreuses invocations et les signes de croix. Parce qu’il n’existe pas ou parce qu’ils se désintére des hommes ? Certains y ont vu une vengeance de l’auteur contre celui au nom de qui l’on a exécuté son père. Bref, voilà une œuvre complexe, comique sous ses airs de tragédie, tragique sous ses airs de comédie et qui n’en finit pas de se faire redécouvrir…

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20 juillet 2008 7 20 /07 /juillet /2008 13:10

TIRANT LE BLANC

Joanot Martorell

 

 

Comme vous vous en doutez peut-être, je n’aurais pas lu spontanément un roman de chevalerie espagnol du XVème siècle. De ce fait, Tirant le blanc fait partie des 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie. Célébré par Cervantès dans Don Quichotte, le livre est présenté comme l’un des derniers romans de chevalerie par les critiques. Pourquoi ? Parce qu’en dépit de certains éléments du genre : le héros sans peur et sans reproches, les batailles interminables pour convertir les mécréants et l’amour courtois pour une belle princesse socialement supérieur, le récit est quasiment dépourvu du merveilleux des romans de chevalerie à quelques exceptions près, et le ton qui se dégage du livre est nettement désenchanté. En lisant le récit, j’ai pensé à un autre roman espagnol qui n’avait rien à voir : Amour de perdition et qu’un de mes professeurs nous avait présentés ainsi : « l’auteur sait qu’il fait un roman d’amour, il en sourit parfois, mais il le fait quand même ». Ainsi Martorell, notre écrivain, chevalier désargenté lui-même, sait pertinemment que son monde s’écroule mais le fait vivre le temps d’une histoire, sans tomber dans la parodie comme le fera Cervantès plus tard.

Que raconte Tirant le blanc ? Tout simplement l’histoire d’un chevalier sans peur et sans reproches. Jeune breton (car le modèle arthurien reste omniprésent) Tirant s’affirme dès le mariage de son roi comme le plus grand chevalier de tous les temps lors de joutes chevaleresques. Parti en Sicile, il aide le prince Philippe à contracter un mariage avec la belle princesse, puis lui-même se rend en Grèce pour secourir l’empereur assailli par les maures. Là, il tombe à son tour sous le charme de Carmésine, l’infante que la mort de son frère aîné destine à la couronne. A partir de là le combat de Tirant est plus complexe : car il combat à la fois pour l’honneur de la foi chrétienne et à la fois pour prouver à l’empereur son mérite et compenser ainsi la modestie de ses origines. Seule sa vaillance lui permettra d’obtenir la main de l’élue de son cœur, thématique propre au roman de chevalerie.

Je crois avoir signalé que je n’avais guère de goût pour le genre. Cependant, j’ai plutôt apprécié le roman de Martorell. En effet, nous retrouvons cette exagération un tantinet agaçante avec le héros qui arrive au milieu des ennemis et en tue douze douzaines sans même faire de taches à son armure. Qui plus est, n’oublions pas la touche hispanique, le côté passionné et volontiers grandiloquent qui fait les héros pleurent et s’évanouissent dix fois par jour. Mais au-delà, nous avons une absence d’artifices assez reposante : un merveilleux quasiment absent si ce n’est dans ce joli intermède de la femme transformée en dragon et à qui seul un baiser pourra redonner forme humaine (à signaler tout de même que cet épisode fait tache dans le récit) et des personnages plutôt attachants, notamment les personnages secondaires : le sémillant Diofébo ou encore la délurée Plaisir de ma vie qui contraste avec la sage Carmésine. Le ton du roman est loin d’être confiant, l’amour du couple est mis à rude épreuve (amoureuse jalouse, quiproquos..) tout comme les victoires du chevalier (Tirant est blessé, réduit en esclavage…) Rien n’est joué et la cruauté de la vie est soulignée d’autant plus à la fin du récit avec un final inattendu et profondément pessimiste. Mais que pouvait-on attendre d’un auteur qui sait que ses idéaux n’ont plus cours (Pour la petite histoire Martorell a passé une grande partie de sa vie à défier ses offenseurs notamment un homme qui aurait pris l’honneur de sa sœur et refusé de l’épouser officiellement. Qui plus est, il a été obligé de mettre en gage son manuscrit et est mort pauvre) et que son monde est en train de s’écrouler ? Car à l’époque où il écrit le récit, si les chevaliers sont encore l’élite, leur existence est mis en péril par les nouvelles techniques de guerre et, indigents ils sont contraints d’épouser les filles de riches marchands, impensable puisque la tradition courtoise veut que les chevaliers soupirent pour des femmes qui leur sont socialement supérieures.

Je ne suis guère spécialiste des romans de chevalerie mais si je devais retenir une seule chose de ma lecture de Tirant le blanc, c’est le chant du cygne d’un genre finissant. Le Moyen-âge est mort, il faut se résigner…

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10 juin 2008 2 10 /06 /juin /2008 21:39

L’ÂNE D’OR

Apulée

 

 

C’est difficile à expliquer, mais autant j’ai éprouvé des difficultés de compréhension et, il ne faut pas le cacher, de temps en temps un certain ennui devant mes romans chinois plein de sabres et de dépeçage de femmes adultères (oui je sais je vais avoir du mal à m’en remettre) autant j’ai éprouvé un grand plaisir à redécouvrir une littérature que je n’avais plus approché depuis la fac et les cours de latin : la littérature latine justement ! Plus proche culturellement peut-être, je n’ai eu ainsi aucun mal à entrer dans l’histoire d’Apulée L’âne d’or.

Alors, avant tout je vais faire profiter tout le monde d’une récente découverte (merci la préface !) en précisant que « or » ne signifie pas que la bête de somme est recouverte de pierres précieuses, ni que, à l’instar de l’âne de Peau-d’Ane il se soulage en monnaies sonnantes et trébuchantes. Non, seulement que l’adjectif est ici employé pour nous faire comprendre que le récit qu’Apulée va nous narrer est d’une grande qualité, c’est parole « d’or ». Voilà c’était la minute culturelle.

Le récit se déroule du temps de Marc-Aurèle, époque romaine. Lucius jeune aristocrate plus ou moins désoeuvré est accueilli chez des hôtes un peu particuliers. L’épouse notamment se livre à la sorcellerie et à l’art de la métamorphose. Lucius, d’une curiosité mal placée, décide de s’attirer les bonnes grâces de la petite servante de la maisonnée. Une fois celle-ci dans son lit (et plutôt deux fois qu’une), il la supplie de l’initier au talent de sa maîtresse et de le transformer à son tour en oiseau majestueux. L’esclave y consent volontiers (que ne ferait-on pas pour un homme) mais, à la suite d’une erreur de manipulation, voilà notre brave Lucius transformé en âne !! Un seul remède pourrait le sauver, l’ingestion de roses, mais c’est pile au moment où des brigands envahissent la maisonnée et embarquent les biens de la famille, bêtes y compris….

A partir de là, l’histoire prend un ton rocambolesque puisque Lucius se retrouve embarqué dans une série d’aventures qui le mènera de maîtres en maîtres et qu’il manque perdre la vie à plusieurs reprises.  Très drôle parce que décalé, l’auteur nous embarque dans une visite de l’univers des esclaves et des bêtes de somme. Les maîtres n’ont guère d’intérêt dans le roman ; distants, ils ne participent guère au fond à l’histoire, étant vus comme ceux du dessus, ceux à qui ils arrivent des aventures merveilleuses et tragiques que Lucius s’empresse de relater certes. Mais les vrais héros, ceux qui participent activement au récit, ce sont les esclaves, les bergers ou les paysans, ceux que l’âne va côtoyer au quotidien et qui contribuent à la série de mésaventures (bagarres, attaques de brigands, adultères…). Paradoxalement leurs vies à eux semblent ne guère avoir d’intérêt. Frustres, ils meurent ou fuient assez vite et nous ne savons pas grand-chose d’eux, tout comme en y réfléchissant, nous ne savons pas grand-chose de l’âne qui autrefois s’appelait Lucius.

Au final qu’est-ce que ça donne ? Un roman assez hétérogène où le tragique alterne avec le comique, et le mythe (c’est notamment dans L’âne d’or que Apulée fait le récit du mythe de Psyché) avec la farce quotidienne. Quelques passages sont assez licencieux, notamment cette scène où Lucius sous sa forme animale s’accouple avec une jeune femme de bonne naissance. Je vous épargne les détails mais, je vous rassure, Apulée n’a pas mes scrupules ! Ecrit avec légèreté, c’est un récit simple qui fait sourire même si la fin apparaît plutôt en décalage avec le reste du roman (je ne vais pas tout raconter, mais disons qu’on change quasiment de registre) Et pour les latinistes, il y aura toujours cette petite tendance à essayer de retrouver la structure de la phrase originale dans la traduction… Ah là y a que moi ? Bon ok je sors….

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26 mai 2008 1 26 /05 /mai /2008 20:16

AU BORD DE L’EAU

Shi Nai-an

 

 

Ouf ! Quinze jours plus tard, me voici enfin au bout de Au bord de l’eau, modeste roman chinois de près de 2000 pages, récit d’aventures remanié par tant d’auteurs au fil des siècles qu’il est difficile de déterminer de quand date l’œuvre originelle. Ma traduction m’indique complaisamment que ma version est celle Jin Sheng Tan (prenez un air entendu) auteur du XVIIe siècle qui a tranché dans le vif, supprimé des passages et adapté certains, évitant de ce fait une noyade assurée dans un roman si dense qu’il implique une lecture consciencieuse que rien ne peut parasiter.

 

L’histoire met en scène une multitude de personnages dont nous suivons le parcours en sautant de l’un à l’autre. Ça pourrait s’intituler « comment devient-on un brigand sans même le vouloir ». Au départ un sujet chinois lambda, fidèle à son empereur et à sa patrie. Hélas, ces braves commettent des impairs qui les forcent à s’enfuir et à devenir des hors-la-loi. Si l’auteur semble considérer avec bienveillance ces manquements de conduite, allant bien souvent jusqu’à les justifier, le bête lecteur occidental que nous sommes restera un peu plus sceptique sur l’honorabilité des dits personnages. Au sommaire une grosse brute qui massacre tout le monde, de braves aubergistes qui se contentent de manger les voyageurs de passage, des assassins… Bien souvent, ce sont les meurtres de femmes adultères ou vénales qui provoquent l’exil de nos preux. D’où la réputation de misogynie du récit, selon les normes actuelles bien entendu. Environ à la moitié du récit, les brigands, tous ensemble, commencent alors à former une vrai communauté dans leur repaire, et entre deux festins, pillent les villages alentours en se complimentant mutuellement. Hélas, les fonctionnaires corrompus leur en veulent et ne cessent de les poursuivre…

 

Personnellement j’ai toujours éprouvé un profond ennui devant les récits de Chrétien de Troyes, ces romans où le héros massacre à tour de bras tout en faisant de temps en temps quelques galipettes avec la dame. Je trouve ça un tantinet répétitif et trop manichéen pour moi. J’ai éprouvé le même sentiment d’ennui en lisant Au bord de l’eau. Certes ça ne discute pas d’amour (la femme chinoise se marchande assez facilement dans le récit et se remplace plutôt bien) mais ce n’est que dépeçage, arrachage de cœur, décapitation avec entre-temps quelques discours sur la corruption de l’Empire et multitudes de beuverie et d’hécatombes de bœufs et de chevaux pour les repas. Rien de bien subtil. Je ne remettrais pas en cause la qualité du récit, empreint d’un style alerte et non dénué d’humour. Ainsi, un des personnages dont le seul souci dans la vie est de massacrer à tour de bras est brossé volontairement de manière exagérée et devient de ce fait un personnage comique. Quelques situations également sont assez humoristiques. La composition du roman est originale ; comme je l’ai dit, on saute d’un personnage à un autre, divisant l’histoire en multitude de petits récits qui finissent par se regrouper. Non franchement rien à redire et je serais franchement culottée si je me permettais de critiquer une œuvre qui a franchi les siècles et qui a été unanimement reconnue. Ceci dit, je mentirais en disant que j’ai adoré. Je crains qu’il ne s’agisse simplement d’un choc culturel trop grand pour moi ; impossible de rester neutre devant  cette scène où l’un des brigands (sensé être une brute au grand cœur)  tue un enfant de trois ans pour contraindre un personnage à le suivre dans les montagnes. Idem cette scène où la femme adultère se fait dépecer méthodiquement et arracher le cœur. Je sais, c’était sans doute la même approche en occident médiéval et j’aurais beau jeu de critiquer la barbarie chinoise (nos femmes adultères à nous elles se faisaient brûler ou lapider ? Je ne sais plus) mais ça n’empêche que j’ai eu du mal ensuite à considérer d’un œil bienveillant ces « gentils » brigands et à les voir comme des victimes, ce qui ne m’a pas empêché d’éprouver pour eux quelque sympathie.

 

J’ai lu dans la préface de mon édition que l’auteur voulait stigmatiser les hors-la-loi et les condamner. J’ai eu du mal à voir la condamnation tellement elle est implicite, ceci dit elle réside dans la scène finale. Apparemment dans d’autres versions les brigands redevenaient de fidèles sujets de l’empereur au terme d’une bataille. Ici, pas d’amnistie ; tout à la fin, l’un des héros fait un cauchemar prémonitoire dans lequel il voit les 108 membres de leur groupe se faire juger et décapiter. Cette vision est à mon sens l’une des plus belles du roman car, effrayante, elle tranche avec l’aspect désinvolte du reste de l’histoire. La mort redevient une affaire sérieuse, la vie ne prend plus l’aspect d’un jeu et de la sorte le monde retrouve l’ordre initial : « Paix sous le ciel » ainsi s’achève l’histoire. Avec un petit pincement au cœur tout de même ; après tout, on avait fini par s’y attacher à ces brigands…

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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 13:20

Le vieil homme et la mer

Ernest Hemingway

 

 

L’histoire tient en quelques lignes. Un vieux pêcheur n’a rien pêché depuis presque trois mois. Un gamin l’aide de temps en temps, mais ses parents, inquiets pour l’avenir de leur fils (un pêcheur doit quand même ramener des poissons de temps en temps) finissent par lui ordonner d’aller sur un autre bateau. Le vieil homme part donc un jour tout seul et attrape un énorme poisson. Celui-ci va lutter pendant trois jours mais le pêcheur va finir par avoir le dessus dans ce combat. Mais, en rentrant au port, l’homme va se faire attaquer par les requins qui, bout par bout et malgré ses efforts, vont dévorer entièrement son poisson. Rentré chez lui, il ne restera plus qu’un squelette pour témoigner de son exploit.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ? Pour la bonne raison que l’édition que j’ai eue en main fait exactement la même chose, livrant un résumé détaillé avant même que le récit débute. J’ignore si j’aurais préféré ne pas connaître la fin du roman. Peut-être que du coup le combat entre le vieil homme et le poisson aurait pris une toute autre dimension, beaucoup moins tragique. Connaissant la fin, je ne pouvais que me sentir un peu triste en sachant que le pêcheur aurait beau faire, sa victoire ne serait que de courte durée. Ça n’ôte rien à la saveur du roman qui dégage une certaine mélancolie sans jamais tomber dans le pathétique larmoyant. Le vieil homme, touchant, est un homme simple qui ne s’embarrasse pas de phrases compliquées ni d’introspections inutiles. Sa solitude s’exprime uniquement par sa façon de parler tout haut, sa vieillesse et sa fragilité par ses mains blessées. Même la douleur physique de l’homme est éclipsée par sa volonté farouche de vaincre le poisson qui est moins un animal qu’un égal à ses yeux. Son poisson il l’aime et c’est lui le second rôle de l’histoire (son combat avec le vieil homme occupe près de 70 pages soit près de la moitié du récit, contre seulement 30 pages pour le combat entre le vieil homme et les requins) Par le biais de la narration, l’auteur lui prête des sentiments humains, si bien que le pêcheur établira un parallèle entre la bête et un homme qu’il a autrefois vaincu  au bras de fer à l’issue d’un match qui avait duré deux jours. Il est très difficile de définir la relation entre le pêcheur et le poisson, c’est  pourquoi je préfère laisser parler la narration elle-même :

 

« C’est pas parce que tu crevais de faim que t’as tué ce poisson-là, se dit-il. Ni pour le vendre. Tu l’as tué par orgueil. Tu l’as tué parce que t’es né pêcheur. Ce poisson-là tu l’aimais quand il était en vie, et tu l’as aimé aussi après. Si tu l’aimes, c’est pas un péché de l’avoir tué. Ou c’est-y encore plus mal ? »

 

Une histoire d’amour et de compétition, voilà à quoi pourrait se résumer le lien. Par extension cela résume également la relation du pêcheur avec la mer. Né pour la dominer, il ne peut y avoir entre lui et elle qu’une relation conflictuelle où chacun cherche à prendre le dessus sur l’autre, relation qui tranche avec celle du vieil homme et du gamin puisque tous deux se placent sur un pied d’égalité (le vieil homme fait partager son savoir à l’enfant, celui-ci prend soin de lui).

 

C’est d’ailleurs ce qui fait que le roman, contrairement aux apparences, n’est ni tragique ni désespéré. Il n’est pas dans l’intention de l’auteur de démontrer l’inutilité de l’existence et de la lutte. Le vieil homme a perdu certes, ses efforts ont peut-être été vains, mais cette expérience est présentée comme un jeu entre la mer et lui. Il a cru pouvoir la vaincre, cette dernière a répliqué, ce que le vieux prend d’ailleurs avec philosophie :

 

 « Ce que ça peut être facile, les choses, quand on a perdu, pensa-t-il. J’aurais jamais cru que c’était si facile. Et qu’est-ce que c’est qui t’a fait perdre » pensa-t’il.

Rien, prononça t-il. C’est que j’ai été trop loin. »

 

Rentré au port, le pêcheur retrouvera ce qui fait sa vie. Il retrouvera une identité (Son nom, Santiago, n’est jamais mentionné quand il se trouve en mer), son village et l’enfant qui s’occupera de lui. Tout n’est pas perdu. On sait qu’il retournera en mer tôt ou tard, dès que ses mains auront guéri et que sa barque sera réparée et qu’il reprendra, encore une fois, son combat… Sans nier la dimension mélancolique de l’histoire, il faut donc plutôt la considérer comme une fable (l’un de mes collègues a employé le mot de « conte ») Une fable très bien écrite, pleine de tendresse et qui peut certes nous rendre le cœur lourd, mais sans jamais nous abattre complètement…

 

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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 12:05

L’épopée des trois royaumes (II)

Luo Guan-Zhong

éditions You Feng (2007)

 

Il y a plus de six mois, prise d’une frénésie de lecture et désireuse de nouer avec des « classiques » que j’avais alors jusque là éludé plus ou moins volontairement, je me suis achetée le livre les 1001 livres qu’il faut avoir lu dans sa vie, l’objectif étant de lire les romans cités un par un. Objectif irréalisable me direz-vous car, à moins de me cantonner strictement à la liste et de ne faire que ça le reste de ma vie, je risque malheureusement de mourir avant d’arriver au bout. De fait, j’en suis à l’heure actuelle au quatrième de la liste. Mais bon tant pis, j’aime bien les défis.

 

J’ai hésité à faire une fiche sur L’épopée des trois royaumes pour une raison toute bête. Après maintes recherches, je suis tombée sur une seule traduction disponible, celle éditée par la librairie You Feng et actuellement en deux volumes. Le problème c’est qu’à peine au début du deuxième tome, je me suis rendue compte que le cycle était loin d’être achevé et qu’il fallait sans doute compter avec plusieurs autres tomes pas encore parus (vraisemblablement deux) Du coup, me voilà à vous parler d’une histoire dont je ne connais pas encore la fin mais encore une fois tant pis et rassurez-vous, dès que la suite sera sortie, je vous tiendrai informée !

 

Finissons-en avec les préambules et entrons dans le vif du sujet. Qu’est-ce que l’Epopée des trois royaumes ? Si j’en crois la quatrième de couverture et mes 1001 livres… c’est en Chine l’équivalent de notre Iliade, un mélange de traditions orales et un récit personnel compilé par Luo Guan-Zhong, auteur du XIVe siècle et qui met en scène l’histoire de la Chine au début du premier millénaire. Essentiellement il s’agit de guerres civils et de leçons de stratégie inspirés par Sun Zu. Malgré ce qu’on pourrait croire, le merveilleux n’est pas la pierre angulaire du récit, tout au plus le retrouve-t-on dans les prouesses des héros et les signes qu’envoie de temps en temps le Ciel. C’est pourquoi la traduction française a sans doute préféré le terme d’ « épopée » à « contes ». Il y a une multitude de personnages, mais, rassurez-vous la plupart se font décapiter, donc si vous voulez aborder ce roman sans avoir une furieuse envie de prendre de l’aspirine, retenez quelques membres de chacun des « trois royaumes » (j’en parle entre guillemets car à la fin de ce second volume les trois royaumes en question ne sont pas encore définitivement établis) :

Premier clan : Le clan du Big boss, le grand méchant premier ministre Cao Cao. Cao Cao est officiellement celui qui sert l’empereur, sauf qu’il séquestre ce dernier et se sert de lui pour ses propres intérêts. Cao Cao amateur de femmes est par ailleurs un génial stratège qui sait s’entourer et qui est sur le point de dominer tout l’Empire.

Deuxième clan : celui des « gentils » nos héros, tout du moins dans le premier et deuxième volume. A leur tête Xuan-de, un héros profondément humain, le seul qui répugne à trahir qui que ce soit et qui fait passer le bien-être de son peuple avant le sien. Il est entouré de ses deux frères de cœur, Yun-Chang, sorte de Lancelot chinois qui voue un amour sans bornes à son maître, au point qu’il repousse plusieurs fois Cao Cao qui veut lui-même se l’attacher, et de Zhang Fei, une grosse brute totalement dépourvue de stratégie et de finesse mais qui est capable de tabasser un nombre non négligeable de guerriers. Qui plus est, Xuan-de bénéficie du soutien de son stratège Kong-Ming ; ce dernier, rusé comme Ulysse, met au point des attaques qui vont lui permettre de remporter bon nombre de victoires.

Troisième clan : celui de Sun Quan, le plus effacé. Pour le moment, il est allié à Xuan-de contre Cao Cao. Sun Quan est assisté de Lu Zu et de Zhou Yu. Zhou Yu est également un stratège redoutable et un guerrier de premier ordre, mais jaloux de l’intelligence de Kong-Ming et inquiet pour son maître de l’ascension de Xuan-de, il n’est pas dit qu’il reste leur allié bien longtemps. A la fin du deuxième volume, il s’écroule brutalement lors d’une bataille et il nous est difficile de dire s’il est mort ou non…

 

Voilà. Avec ça vous avez quelques pistes pour vous en sortir. Bien entendu, il n’est pas dans mon intention de faire une critique d’un livre dont la qualité n’est plus à prouver. Ce serait aussi présomptueux que de se lancer dans une critique de la Bible ou de l’Illiade. Je me permettrai juste donc de commenter mes impressions. Autant il m’avait été relativement facile d’entrer dans le monde arabe des 1001 nuits, autant la culture chinoise m’a paru plus difficile à appréhender. Sans doute est-ce dû au fait que je suis une femme et que la femme occupe une place quasi-inexistante dans l’œuvre. Dans l’épopée des trois royaumes, elle n’a que trois fonctions ; ou elle est utilisée comme stratégie, efficace au demeurant (surtout sur Cao Cao) ou c’est une mère ou une femme dévouée qui se sacrifie pour le bien du royaume (on pensera à cette mère qui se suicide pour que son fils ne trahisse pas la cause de Xuan-de ou encore la femme de Xuan-de qui se laisse mourir pour ne pas entraîner son fils et le général de son mari dans sa mort) , ou au contraire c’est une femme acariâtre qui convoite le pouvoir pour son enfant, outrepasse sa fonction d’épouse et mène sa famille à la ruine. Le reste du temps, la femme ne sert à rien, même pas comme objet de décoration, puisqu’on est en temps de guerre et que les hommes n’ont pas le temps de conter fleurette ni de soupirer après une belle. S’indigner ceci dit est ridicule puisque c’est le contexte et la culture qui veulent ça. Mais je préfère prévenir les occidentaux qui en ouvrant le livre s’attendent peut-être à une sorte de contes de Grimm sauce chinoise. Le faible n’a pas forcément la part la plus belle contrairement aux récits de notre enfance et les bons sentiments n’y ont guère de place. Dans le livre on se trahit à tour de bras, tout en trouvant ceci parfaitement normal : ce n’est qu’alliances rompues et refaites, promesses trahies, tentatives de meurtres plus ou moins réussies, décapitations, stratégies aux noms exotiques et défaites et victoires qui s’alternent. Certains passages peuvent même paraître choquants pour les Occidentaux que nous sommes : ainsi ce passage où un chasseur, rentré bredouille, décide de tuer sa femme pour l’offrir à manger à Xuan-de. Ce dernier, découvrant la supercherie le lendemain, pleure et récompense généreusement son hôte ! On est bien loin de Tantale qui, pour ce même acte avait été puni par les dieux… (ok j’extrapole) Un autre passage aussi m’a interloqué, celui où Xuan-de jette son fils par terre (un bébé) parce qu’à cause de lui, son général a failli perdre la vie. Un petit dernier ? Ce moment où Xuan-de déclare à ses frères que les femmes sont comme des vêtements et les frères comme des membres de son corps ; on peut recoudre les vêtements mais on ne peut remplacer un bras ou une jambe arrachés…

 

Vous l’avez compris ; L’épopée des trois royaumes est à aborder avec une absence totale de préjugés. Une fois la mise à distance nécessaire établie, vous pourrez entrer dans un monde totalement dépaysant, plein d’amitiés fraternelles et de prouesses guerrières. C’est riche, dense, et ça ne se lit pas à la va-vite mais avec concentration. Alors bonne lecture et à bientôt pour la suite dès qu’elle sortira !

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