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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 09:46

L01.jpgLes Confessions

Jean-Jacques Rousseau

éditions Gallimard

1782

 

"Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi.

Moi, seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu."

 

C'est en 1782, soit quatre ans après la mort de son auteur, que paraissent Les confessions de Jean-Jacques Rousseau. Rousseau avait écrit ses mémoires dans le désir de se justifier auprès de ses contemporains et de faire taire ses ennemis. Entreprise audacieuse puisqu'il se proposait paradoxalement dans ce livre de dévoiler toutes ses fautes, plus ou moins grandes afin de montrer sa bonne foi et de se peindre sous le jour le plus exact possible. C'est ce qu'il annonce clairement dès les premières lignes de son récit, invitant ses lecteurs de la sorte à adhérer à un pacte et à le croire sur parole. Ainsi Rousseau ne cache rien, depuis les peccadilles de son enfance jusqu'à ses "péchés" de l'âge adulte: vol, abandon de ces cinq enfants... Cela ne l'empêche pas cependant paradoxalement à de nombreuses reprises de se définir comme "le meilleur des hommes" et de se plaindre de persécutions, ses bourreaux étant ses anciens amis: Grimm (pas les frères) Hollbach ou encore Diderot...

Il y a des millions de choses à dire sur Les Confessions et, pour tout vous avouer, je ne sais pas par où commencer! Passons rapidement sur l'aspect "scientifique" du livre: les détracteurs de Rousseau ont pointé à de nombreuses reprises les erreurs de dates, les inexactitudes, soulignant ainsi le peu de crédibilité de l'ouvrage. Il faut rappeler que Rousseau était déjà relativement âgé quand il entreprit son livre et qu'il ne s'appuyait que sur des lettres et sa propre mémoire; il est donc à mon sens tout à fait de bonne foi quand il entreprend de dire "toute la vérité". Quant à savoir s'il était vraiment victime d'un complot et de persécutions ou simplement d'une paranoïa aigue... et bien ça nous ne le saurons sans doute jamais. Sans doute un peu des deux probablement. Rappelons seulement que nous avons affaire à un homme qui, toute sa vie, de gré ou de force a été forcé de passer d'un endroit à un autre, genèvois bannis, parisien malvenu, anglais contraint... Il n'en demeure pas moins également qu'il a été persécuté lors de la sortie de son livre Emile ou l'éducation et que certains faits dont il parle sont avérés par les archives. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur l'aspect "psychanalytique" des Confessions également: le manque de la mère, morte à la naissance, et dont Rousseau a cherché un substitut tout au long de sa vie, d'abord dans les bras de madame de Warens, sa première maîtresse, puis dans Thérèse Levasseur, sa compagne puis sa femme, que, de son propre aveu, il n'aima jamais d'amour; son goût pour la soumission avec le fameux épisode de "la fessée" (pour ceux qui ne connaissent pas cet épisode, Rousseau raconte comment, pré-adolescent, il connut ses premiers "émois" à cause d'une fessée) ou encore l'ambivalence d'un caractère tiraillé entre un besoin de solitude et un désir de reconnaissance sociale... Oui, je suppose que d'un point de vue psychanalytique, Les Confessions est également une mine d'or. Mais restons-en au sujet de ce blog et à l'aspect littéraire d'une autobiographie qui se lit comme un roman, d'un narrateur/auteur, qui, tout en présentant son ouvrage comme une "confession" se livre à une véritable plaidoirie. Si Rousseau avoue en effet des "péchés" ce n'est que pour mieux se disculper auprès de ses semblables et se trouver des excuses; la mauvaise foi n'est jamais loin mais elle est servie avec un tel style et sous les apparences d'une si grande sincérité que le lecteur ne sait que croire. Coupable ou victime? Nous lisons près de 800 pages de l'histoire d'un homme qui prétend se livrer sans réserve et qui malgré tout reste un mystère. D'un homme qui a écrit sans doute l'une des plus belles histoires d'amour de son siècle et qui, malgré tout, a prétendu être resté presque totalement étranger à ce genre de sentiments; d'un homme qui a écrit un traité d'éducation et qui reconnaît avoir abandonné ses cinq enfants, s'avouant de la sorte incapable d'appliquer lui-même ses écrits; d'un homme qui a réussi à se faire des ennemis de presque tous ses amis, qui s'est montré malhonnête à de nombreuses reprises, et qui pourtant ne semble animé que de belles intentions et d'un désir d'amour inextinguible. En fait, au final, Rousseau demeure pour nous une énigme. Seule sa passion pour la nature et la musique apparaissent comme une constance dans un homme qui, malgré ses dénégations, apparaît comme le plus  bel exemple de la duplicité humaine....

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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 13:56

L01.jpgEvelyna

Fanny Burney

éditions José Corti

1778

 

 

Evelina est une jolie jeune fille qui a eu la malchance de ne pas être reconnue par son père, un noble anglais qui a nié son mariage avec sa mère avant sa naissance. Quasiment orpheline de ce fait, Evelina est élevée par le révérend Villars, un homme d'une grande droiture qui l'aime comme sa fille et projette de l'établir à la campagne, loin de l'agitation de la ville. Mais le destin en décide autrement: pressée par ses amis, Evelina accompagne ces derniers à Londres et fait ses premiers pas dans la bonne société. Modeste mais naïve, elle commet quelques impairs et attire l'attention du séduisant lord Orville et du redoutable Clément Willoughby. Surtout, elle fait la connaissance de sa grand-mère maternelle, la terrifiante madame Duval, une femme rustre et sans éducation qui entend bien diriger sa petite-fille et la rétablir au rang qu'elle mérite...

Ecrit sous la forme d'un roman épistolaire (surprenant pour un récit du 18ème siècle n'est-il pas?), Evelina a des défauts assez similaires aux romans de Richardson: la description d'une société policée, lisse, et des personnages qui ne sortent pas de leur cadre: les nobles sont nobles, les jeunes filles se doivent d'être douces et réservées et il n'existe pas, comme le souligne Les 1001 Livres... de "malpropreté urbaine" dans Evelina qui, en aucun cas, ne se présente comme comme une critique de l'ordre établi. En revanche, l'approche de la société londonnienne est intéressante car le récit est fait par Evelina. Or, l'héroïne pour le coup est loin d'être aussi fade que la Paméla de Richardson par exemple: elle est bien éduquée certes, a le sens des convenances, mais, inexpérimentée, est un peu perdue dans une société où le moindre faux pas est remarqué et critiqué. Son premier bal par exemple, au cours duquel elle accumule les maladresses, est un moment très drôle tout comme sa naïveté et sa tendance à faire confiance au premier inconnu qui passe et qui la conduit immanquablement à des situations embarrassantes ou dangereuses. Sa façon même de tomber doucement amoureuse de lord Orville, innocemment, est rafraîchissante. Les autres personnages sont également bien croqués: le capitaires Mirvan, un homme grossier et toujours prêt à des plaisanteries douteuses pas très loin des personnages de Smollet ou de Fielding, madame Duval, une femme vulgaire et commune qui se pique de distinction, le dangereux Willoughby, la dolente et coquette lady Louisa... Curieusement, ce sont les deux modèles masculins du livre, le révérend Villars et lord Orville, qui attirent le moins la sympathie, tous deux presque trop parfaits (surtout le révérend, lord Orville ayant l'"avantage" d'être amoureux, donc pas forcément toujours très rationnel) pour un lecteur (ou une lectrice) qui, aujourd'hui, n'a pas forcément la même idée de la perfection qu'au 18e siècle. Ecrit par une femme de près de trente ans, Evelina est une comédie de moeurs et un intéressant roman psychologique qui laisse parfois passer par endroits une certaine ironie et un comique discret. Si c'est regrettable que Fanny Burney n'ait pu laisser libre cours à toute sa verve, sans doute elle-même entravée par sa propre éducation, son roman demeure néanmoins un agréable récit qui ravira tous les amateurs de Jane Austen, son héritière littéraire directe.

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 13:55

L04.jpgLes souffrances du jeune Werther

Goethe

éditions Flammarion

1774

 

 

'"Etait-il donc fatal que ce qui fait la félicité de l'homme devint en retour la source de sa détresse?

Le sentiment d'ardente plénitude que la nature vivante faisait naître en mon coeur, ce sentiment  qui m'inondait de tant de voluptés, qui transformait le monde autour de moi en un paradis,  me devient maintenant un intolérable bourreau, un génie de la persécution qui me pourchasse en tout lieu."

 

Nous avons tous entendu parler de Goethe, le symbole du romantisme allemand. Il était logique que tôt ou tard le chemin des 1001 livres... croise celui du plus exalté des romanciers du 18ème siècle.

"Les souffrances du jeune Werther" est un roman épistolaire très largement inspiré de la propre expérience de l'auteur. Le narrateur, Werther, se meurt d'amour pour la jolie Lotte. Hélas, celle-ci est déjà promise et amoureuse du très insipide Albert. Elle l'épouse mais ne peut se résigner à congédier Werther de son paysage tandis que lui de son côté ne peut se résigner à s'éloigner d'elle. C'est l'histoire de l'éternel triangle amoureux, la figure préférée de la littérature romanesque et que quelques-uns d'entre nous ont la malchance d'avoir connu ou de connaître dans leur propre vie. Werther est exalté, passionné, romantique au sens littéral: l'histoire ne pouvant connaître un dénouement que par la mort de l'un des protagonistes, il se donne la mort avec les pistolets de son rival.

Exaltation des sentiments, mépris pour la modération ou la sagesse, démesure en toute chose.... Nous sommes en plein dans la célébration du Moi et des sentiments primant sur la raison (à de nombreuses reprises, Werther exprime son mépris pour l'intelligence de l'esprit, lui préférant celle du coeur) Les souffrances du jeune Werther  a un côté "trop": style emphatique, personnage passionné, réactions excessives... Au début, j'ai éprouvé une profonde méfiance pour cette écriture un tantinet tape-à-l'oeil et par ce narrateur qui s'extasie devant le moindre brin d'herbe (le culte de la nature étant pour Goethe aussi important qu'il l'était pour Rousseau). Peu à peu cependant, je me suis laissée emporter par cette histoire d'amour impossible, tragique, et par la souffrance du jeune Werther: son aveuglement au début de son histoire avec Lotte, son désespoir à l'annonce de son mariage, sa frustration de ne pouvoir seulement toucher la femme qu'il aime... Contrairement à Julie ou la nouvelle Héloïse de Rousseau, la raison est absente tout au long du roman. Le narrateur ne peut vivre sans la femme qu'il aime et ne trouvera aucune justification à ce que beaucoup nommeraient une folie. Etre raisonnable, fi donc! Et pourquoi? Si certains verront dans Les souffrances du jeune Werther un roman lacrymal, insensé, une apologie du suicide, personnellement j'y ai vu un magnifique tableau de la souffrance et de l'amour qui m'a énormément touchée...

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 11:24

L02.jpgL'expédition de Humphry Clinker

Tobias Smollett

éditions Phébus

(1771)

 

Mais si mais si, avouez que ça vous manquait les livres du 18ème siècle... Nous avons déjà parlé de Smollett avec le livre Peregrine Pickle, nous y revenons avec L'expédition de Humphry Clinker, son ultime roman, publié l'année de sa mort. L'ouvrage met en scène une famille  pour le moins curieuse: il y a Bramble, un gentleman-farmer célibataire endurci, rendu grincheux par la goutte et toutes sortes de maux imaginaires; il est accompagné de Tabitha, sa vieille fille de soeur en quête désespérée d'un mari, de son neveu Jery Melford, jeune homme fougueux mais propre sur lui, et de sa nièce Lydia, jeune romantique qui se meurt d'amour pour un acteur rencontré par hasard. Cette petite famille décide d'entreprendre un voyage à travers l'Angleterre et l'Ecosse, flanquée de la suivante de Tabitha, la jeune Jenkins, et fait la connaissance au cours de ses pérégrinations d'un jeune garçon, Humphry Clinker, qui deviendra le valet du chef de famille...

Smolett renoue ici avec deux genres qui, vous vous en êtes probablement rendus compte au fil des notes de ce blog pour les plus studieux, étaient chers au 18ème siècle: le récit de voyage et le roman épistolaire. Ceci dit, on ne pourrait trouver récit de voyage plus différent que celui de Laurence Sterne avec son Voyage sentimental. Là où Sterne ne se souciait ni de descriptions ni de jugements, Smollett, via le personnage bougon de Bramble, a le regard d'un spectacteur critique et sans complaisance aucune. Rien n'échappe à l'oeil perçant d'un narrateur souvent de mauvaise foi et cela ne m'a pas surprise d'apprendre outre mesure que Smollett était lui-même réputé pour avoir un caractère de chien. Mais Bramble n'est pas le seul à s'exprimer et sa correspondance avec le docteur Lewis est mêlée à celle de son neveu, de sa nièce, de sa soeur et même de la suivante, permettant de ce fait une très large multiplication des points de vue. Chacun donne ainsi sa propre vision de son voyage, même s'il n'est pas bien difficile de deviner laquelle est 'la bonne' pour l'auteur: en effet,  Jenkins et Tabitha sont totalement discréditées d'une façon subtile, par une orthographe approximative, voire calamiteuse pour la suivante, qui suggère au lecteur qu'elles n'ont pas les qualités nécessaires pour rendre compte de leur périple. De façon générale, les personnages de Smollett sont égratignés à tour de rôle, voire sérieusement malmenés pour certaines, par un auteur qui pose également sur la société anglaise et écossaise un regard des plus critiques mais toujours assez drôle. Et Humphry Clinker me direz-vous? Quel est son rôle exact, pourquoi apparaît-il comme le personnage éponyme alors qu'il ne prend même pas part à une quelconque correspondance? C'est là toute l'originalité du livre: Clinker est avant tout une espèce de mascotte, un personnage secondaire qui apparaît  cependant de façon récurrente et qui permet à un certain nombres d'intrigues de se mettre en place... Loin d'apparaître comme un valet rusé et impertinent, il se présente comme un garçon simple, naïf et dévot et dont la candeur trouvera à la fin du récit une juste récompense...

L'expédition de Humphry Clinker n'était pas le livre que j'attendais de lire avec le plus d'impatience, Peregrine Pickle m'ayant plus ennuyée qu'autre chose. Mais je dois reconnaître que j'ai apprécié ce pavé plein d'humour, mêlant avec succès intrigues romanesques (la nièce), bouffonneries (Tabitha Bramble), satire sociale (Bramble) et réflexions plus ou moins philosophiques (le neveu). Un récit de voyage plein de mauvaise foi que je recommande sans hésitation aucune.

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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 16:12

L10L'homme et la femme sensible

Henry MacKenzie

Ecco Print Editions

(1771)

 

Les 1001 livres... vous amènent parfois à découvrir des auteurs mais aussi des éditions curieuses: ainsi, la seule traduction française que j'ai pu trouver de l'oeuvre de MacKenzie, auteur anglais du 18e siècle,est un manuscrit (je n'ose pas parler de livre à ce stade) mal imprimé (du style mémoire rédigé par un étudiant pressé), écrit en vieux français et vraisemblablement d'origine anglaise. J'avoue que cela m'a beaucoup intriguée aussi si quelqu'un a des informations sur cette édition, je suis preneuse! Mais place à l'histoire.

L'homme et la femme sensible est un ouvrage relatant la vie de Harley, jeune homme qui fait son éducation en parcourant le monde. Harley est un homme sensible: il est en proie à toutes les émotions humaines, s'émeut sur le sort d'une prostituée, d'un vieux soldat ou d'une folle, subit les affres de la jalousie en voyant son amour secret, miss Walton, en épouser un autre et aime à juger les gens d'après leur physionomie, ce qui vous vous en doutez bien, a plutôt tendance à lui attirer des ennuis. Que dire d'autre? L'homme sensible est un roman extrêmement curieux également, sans véritable intrigue (on saute allégrement du coq à l'âne, certains passages sont carrément manquants) avec un narrateur euh c'est qui exactement le narrateur? En bref, on comprend pas grand-chose à l'histoire et il vaut mieux se concentrer sur la représentation des émotions, pour le coup assez joliment décrit. Mon passage préféré est celui où Harley, visitant Bentham (un asile de fous) fait la connaissance d'une jeune femme à qui un amour perdu a fait perdre la raison : "Je voudrais pleurer aussi mais mon cerveau n'a plus de larmes à me donner. Il brûle, il brûle, il brûle (...) sois tranquille, pauvre coeur agité, mon Billy est froid!" Harley est un homme émouvant également, même s'il est souvent assez niais, victime de ses sentiments, et on s'attendrit facilement sur lui et sur son sort qui ne peut être, vous vous en doutez bien, que tragique. Faisant suite au récit de L'homme sensible, nous avons La femme sensible, récit tout d'un bloc relatant l'histoire d'une jeune femme amoureuse qui fuit avec un marin de la maison de son père et qui se retrouve à vivre des aventures plus misérables les unes que les autres. Là encore, la narration est hasardeuse puisqu'à la fin du récit, le lecteur est dans l'incapacité de déterminer qui est la narratrice (l'héroïne, sa protectrice?) et le brouillard enveloppe une histoire par ailleurs pour le coup trop larmoyante pour être réellement intéressante. Au bout du compte, je suis ressortie assez perplexe de ma lecture, ignorant si cette incompréhension était le fait de la traduction ou du texte en lui-même. Mais bon, c'était intéressant quand même...

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 19:34

L01.jpgVoyage sentimental en France et en Italie

Laurence Sterne

éditions Rivages

(1767)


 

Partir... un peu beaucoup à la folie... Je ne sais pas  pour vous, mais moi je rêve de vacances. Alors, à défaut de pouvoir partir pour de bon, partons avec Laurence Sterne l'auteur de l'inoubliable Vie de Tristram Shandy dans un Voyage sentimental en France et en Italie. Sauf qu'en fait, Sterne n'écrira que sur la France et mourra avant de poursuivre son récit. Donc on va rester en France, pour nous c'est pas très dépaysant mais il faut ce qu'il faut et puis on aura de jolies descriptions de sites touristiques, du style carte postale du 18ème siècle, ce sera chou. Oui, mais attendez c'est de Laurence Sterne dont il est question, l'auteur qui a mis deux volumes à faire naître son personnage principal dans Tristram Shandy. Donc exit les cartes postales, dans Voyage sentimental en France et en Italie, point de descriptions, point de considérations sur les moeurs, point d'études sociologiques, point d'envolées lyriques sur la beauté des paysages... Euh en fait il y a quoi dans le livre de Sterne? Et bien, c'est du Sterne quoi: l'un des personnages de Tristram Shandy, le pasteur Yorick, décide de visiter la France et l'Italie; mais loin de s'extasier sur les monuments ou les sites, le narrateur préfère s'attarder sur des événements de son voyage qui peuvent sembler anodins aux amateurs  du genre: un âne mort sur le bord de la route, un franciscain venu demander l'aumône, un mendiant d'un genre un peu particulier, une séduisante voyageuse, une charmante servante, un valet pas très doué.... Le récit, enlevé, est plein d'humour et prend un malin plaisir à tromper les attentes d'un lecteur qui croyait avoir un portrait de la France et de ses habitants. Portrait certes il y a mais vu à travers le filtre du voyageur tour à tour cupide et candide, anglais jusqu'au bout des ongles et qui se définit comme un "sentimental", voyageur qui prend tout de même plusieurs pages pour nous expliquer qu'au fond voyager ne sert pas à grand-chose. Ce qui est le plus le fort dans ce texte de Sterne, c'est que jamais le cynisme ne prend le pas sur une légèreté volontaire. C'est ironique, jamais méchant. Il y a une certaine nonchalance dans ce voyage d'un homme qui se contente de traverser Calais, Paris, etc. en charrette et de tomber amoureux de toutes les femmes qu'il croise. Pas de polémiques, pas de grincements de dents, juste une moquerie gentille et quelques jolies scènes croquées sur le vif. Ce n'est pas un roman inoubliable certes. C'est seulement un roman qu'on traverse paisiblement, flânant au gré des incidents de l'histoire et des mésaventures (insignifiantes) de Yorick. Ceci dit, du fait de sa simplicité trompeuse j'ai préféré Voyage sentimental en France et en Italie à Tristram Shandy. Tristram Shandy me faisait l'effet d'un pudding, pas mauvais en soi, mais indigeste à haute dose; Voyage sentimental évoque plutôt une délicate crème anglaise parsemée de copeaux de chocolat à déguster par petits bouts. Ah zut c'est malin, j'ai faim maintenant. Allez, à défaut de pouvoir voyager, allons manger des chocolats justement et, avec du retard, bonne fête de Pâques à tous!

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 19:07

L02.jpgVie et opinions de Tristram Shandy

Laurence Sterne

éditions Flammarion

(1767)

 

Dans la catégorie: "Livres qu'il faut lire sous acide", après l'inoubliable Ulysse de James Joyce, j'ai le grand honneur de vous présenter un nouveau challenger Vie et opinions de Tristram Shandy, roman célèbre du 18e siècle qui, à défaut d'attiser votre enthousiasme, aiguillera probablement votre curiosité...

Le roman, divisé en neuf livres, a été en fait publié en cinq fois (deux par deux), le dernier ayant été publié un an avant la mort de l'auteur. Laurence Sterne s'emploie dans cet ouvrage écrit à la première personne du singulier, à relater la biographie d'un personnage fictif, Tristram Shandy. Du moins, c'est que nous laissait entendre le titre. Sauf qu'en réalité... et bien il n'y a pas vraiment de biographie, le narrateur ne prend pas vraiment part à l'intrigue, si l'on veut vraiment parler d'intrigue.... Aaaaaaaaaaaaaah c'est indescriptible! Bon, pour vous faire un résumé succint: le narrateur commence par parler de sa conception. Soit sauf que de la conception il digresse sur les coutumes maritales de ses parents, sur le caractère de son père, revient à sa conception pour repartir sur la sage-femme qui du coup le fait basculer sur le pasteur Yorick (personnage derrière lequel se cache Sterne lui-même), revient à la sage-femme pour repartir sur sa conception.... Vous avez tout compris? En résumé, il faut 300 pages (soit la moitié du récit) à Tristram Shandy pour venir au monde. Le narrateur n'est pas vraiment le héros du récit qui met davantage en scène son père, mais, surtout, son oncle Toby, ancien militaire passionné par les fortifications et son domestique Trim. Enfin, mettre en scène c'est un bien grand mot pour parler d'une narration qui mime le langage parlé par la structure (retours en arrière, digressions, adresse au lecteur) joue sur les mots au sens propre (feuilles noircies, mots manquants, chapitres qui ne se suivent pas ) et fourmillant de références littéraires (Cervantès, Rabelais) ou historiques joue volontiers sur un ton pince-sans-rire, se moquant du pédantisme, digressant à l'infini sur les sujets les plus triviaux ou, encore multipliant les allusions paillardes ou les double sens sexuels. Vous commencez à saisir l'ampleur du sujet? Bien. Rien à dire, Tristram Shandy n'a pas usurpé sa réputation de référence et d'un point de vue littéraire on ne peut rien lui reprocher. Après si j'ai aimé? Au début, ça allait. Par la suite, j'avoue m'être lassée et un peu agacée de ce continuel piétinement de l'histoire et de ces digressions interminables. Question de goût je suppose. Ceci dit, sur la fin (les trois derniers tomes) j'ai repris plaisir à lire cet étrange ouvrage, m'étant faite à l'idée de laisser toute raison au placard puisque de raison il n'y en a aucune dans l'histoire joyeusement excentrique de Sterne. Allez un petit effort, c'est tellement rare la bonne humeur en littérature...

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 20:29

L03.jpgLe vicaire de Wakefield

Olivier Goldsmith

éditions Corti

(1866)

 

Difficile de s'enthousiasmer pour une oeuvre plutôt plate et assez inégale, n'en déplaise à Charles Nodier, admirateur enflammé de Goldsmith et du Vicaire de Wakefield dont il assura la préface et la traduction. Le roman met un scène un pasteur ou son quelconque équivalent (je ne suis pas très au fait du clergé d'Angleterre du  18e siècle) et raconte son histoire ainsi que celle de sa famille. Le narrateur, brave homme un peu pédant et très naïf, est contraint par un revers de fortune à s'installer à Wakefield. Tout irait pour le mieux pour lui malgré sa pauvreté si sa femme et ses filles n'avaient pas des goûts de luxe, si son fils n'était pas aussi naïf que lui, si des gens mal intentionnés ne conspiraient pas à sa ruine... Vous l'avez compris: le roman n'est qu'une succession de mésaventures plus cocasses que tragiques d'ailleurs, entrecoupées de réflexions sur la vie, de morceaux de poèmes ou de ballades. C'est l'intérêt majeur d'une narration dans l'ensemble assez linéaire. Le ton est un peu pince-sans-rire: Goldsmith fait de son héros un personnage très sentencieux, plutôt stoïque, et prend un malin plaisir à lui faire affronter des situations triviales: épouse futile, fille déshonorée, escrocs... Manière peut-être pour l'auteur de railler les esprits qui se prétendent détachés des considérations matérielles. Ainsi, l'honorable vicaire de Wakefield qui ressasse son mépris pour l'argent est le premier à se défier de son ami, Mr Burchell, sous prétexte qu'il est pauvre.C'est donc la mauvaise foi du narrateur et sa vertu trop ressassée pour être véritable qui crée le comique, ainsi bien évidemment que les situations invraisemblables dans lesquelles la famille parvient à se fourrer.

Rebondissements divers et variés, considérations philosophiques plus ou moins abouties, scènes purement comiques, Le vicaire de Wakefield est un joyeux fourre-tout qui, cependant, lasse assez vite et dont la fin prévisible et forcément heureuse ne déclenche qu'un immense soupir de soulagement. Décidément, les romans du 18e siècle ne sont pas ma tasse de thé....

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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 18:10

L03.jpgLe château d'Otrante

Horace Walpole

éditions José Corti

(1764)

 

On ne peut pas accuser les éditions Corti de malhonnêteté puisque dès la préface du Château d'Otrante, le traducteur s'emploie consciencieusement  à détruire le roman, le décrivant comme "une oeuvre toute baignée d'un sentimentalisme fade et sans chaleur" qui, s'il était publié aujourd'hui, ne passionnerait sans doute pas les foules.

L'histoire se déroule au Moyen-Age. Manfred, châtelain d'Otrante, s'apprête à célébrer le mariage de son fils Conrad avec la belle Isabelle. Mais le mariage tourne au drame lorsque le futur époux se prend un heaume géant sur la tête et meurt écrasé (oui, oui vous avez bien lu). Manfred, terrassé par le chagrin, semble soudain devenir fou et, n'ayant plus qu'une fille, Mathilde, se met en tête de répudier sa femme Hippolite pour épouser sa future ex-belle-fille et avoir des héritiers. Bien entendu, Isabelle ne l'entend pas de cette oreille et fuit tandis que dans le château, les phénomènes surnaturels se multiplient...

Je suis assez d'accord avec le traducteur. Ce livre n'offre aucun intérêt en soi. Les personnages sont creux. Sans consistance, ils n'ont aucune psychologie un tant soit peu fouillée et vivent ou meurent dans l'indifférence la plus générale. Le seul qui se distingue est Manfred, le principal protagoniste, qui, cependant à force de méchanceté, nous lasse. L'intrigue est invraisemblable et surtout semble cousue à la hâte, avec rebondissements divers et variés dignes d'un épisode du Caméléon où finalement on apprend que Miss Parker était la soeur du demi-frère de l'oncle du neveu de Jarod. Quant au merveilleux présent dans Le château d'Otrante, il est soit trop discret, soit au contraire un peu exagéré (le coup du casque à plumes géant qui tombe sur la tête de Conrad tout de même...) Alors, pourquoi me direz-vous, pourquoi diable les éditions Corti se sont-elles ennuyées à traduire et à publier ce roman, pourquoi diable fait-il partie de la sélection des 1001 livres...? Pour la simple raison que Le château d'Otrante est le premier roman gothique, se servant d'un décor médiéval (château truffé de passages) et du surnaturel (fantômes) pour créer une ambiance oppressante, mêlant fantastique et horreur. En tous cas c'était le but recherché. Le but en ce qui me concerne n'a pas été atteint. Le roman de Walpole est une curiosité: on le lit sans ennui, bercé par une écriture plaisante mais pas inoubliable et un style grandiloquent avec des hommes prêts à en découdre et des femmes qui se pâment toutes les trente secondes. A découvrir donc et à oublier tout aussitôt...

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 20:29

L03.jpgEmile ou de l'éducation

Jean-Jacques Rousseau

éditions Flammarion

 

Je sais que vous attendiez tous cette note avec impatience et fébrilité, alors soyez dans la joie: aujourd'hui, nous allons parler du prochain livre des 1001 livres... qui n'est autre que Emile ou l'éducation de Rousseau. Officiellement d'ailleurs, ce livre n'est pas un roman. Il est classé en philo en librairie et j'aurais tendance à le considérer moi-même comme un ouvrage philosophique. Dans ce pavé de près de 700 pages (vous commencez à comprendre que Rousseau n'a pas un style des plus concis) l'auteur explique, plus ou moins clairement d'ailleurs, ses conceptions concernant l'éducation et s'appuie pour cela sur un élève fictif nommé Emile. Le livre n'a rien de pratique et d'ailleurs ne se prétend pas comme tel. En fait, plus Rousseau avance dans ce que faute de mieux je nommerai la démonstration, plus cette dernière devient théorique. Les soins apportés à Emile lors de son premier âge sont en effet bien décrits (un minimum de vêtements, une liberté presque totale) mais plus l'enfant grandit, plus l'éducation se fait imprécise s'appuyant plus sur des principes généraux que sur des exemples concrets. Les principes généraux? Rousseau s'appuie sur l'idée que l'homme par nature n'est pas mauvais et que plus il s'éloigne de la nature, plus il se corrompt. L'idée n'est pas de faire d'Emile un "bon sauvage" car l'homme, toujours selon l'auteur, se doit de vivre dans la société. En revanche, Rousseau s'attache à retarder au maximum cette entrée dans la société et à en montrer les artifices à son élève imaginaire afin que celui-ci ne soit pas dupe. Emile apprendra donc à lire très tard et ne sera instruit d'aucune question religieuse avant d'être en âge de les comprendre, l'idée étant de lui éviter endoctrinement et préjugés.  Il passera son enfance à courir, à apprendre des travaux manuels, à dire toujours la vérité et à vivre dans une absence quasi-totale de règles. Parvenu à l'adolescence, il sera mis en garde contre les attraits trompeurs de ce monde: argent, pouvoir, frivolités et libertinage. Rousseau se plaît alors à lui forger une compagne digne de lui: Sophie. Sophie étant femme, ne bénéficie pas de la même éducation que Emile. Emile peut prétendre à comprendre le monde quand il en a atteint l'âge, Sophie est pour jamais exclue de ce qui ne convient pas à son rôle de future mère: se devant d'être soumise à son mari et attentive à ses enfants, elle a un "handicap" supplémentaire: Emile est un homme et sa réputation importe peu tant qu'il agit bien. En revanche, Sophie n'a pas le droit d'avoir une réputation douteuse, même si celle-ci est imméritée. Elle doit conjuguer à la probité une certaine dose de flatterie et de ruse pour évoluer dans la société en toute sérénité. Lourde tâche pour un sexe dont Rousseau reconnaît pourtant la finesse et l'ascendant.

Je schématise beaucoup, que les critiques de Rousseau ne me tombent donc pas tous sur le poil en hurlant au scandale. Force est de reconnaître que j'ai eu beaucoup de mal à accepter sans sourciller certains passages sur l'éducation des filles. Oui il faut remettre dans le contexte et tout et tout je sais, mais je sais aussi que pour le coup, des auteurs comme Richardson avait sur les femmes des idées beaucoup plus avancées (les héroïnes de Richardson sont toutes des femmes instruites) alors que Rousseau les relègue avec une bonne foi désarmante aux soins de leurs enfants et de leur intérieur. Pour le reste que dire.... Certaines idées de Rousseau sont plutôt intéressantes (privilégier une éducation au plus près de la nature, apprendre à l'enfant très tôt à affronter ses peurs) et d'autres plus étranges (refuser de lui apprendre à lire, refuser de lui imposer une quelconque loi) Inutile de vous dire qu'en terme pédagogique, ce livre n'a aucune valeur et l'auteur le souligne à de maintes reprises. Il s'agit donc d'une réflexion, une utopie peut-être, qui tantôt prend l'aspect d'un pamphlet cinglant (quand Rousseau s'en prend à ses pairs) tantôt l'aspect d'un roman (lorsque notamment l'auteur raconte la rencontre entre Emile et Sophie) tantôt encore l'aspect d'un traité, le tout entre-coupé de dialogues entre le maître et son élève et de nombreuses digressions, dont la plus célèbre est celle du vicaire savoyard. Livre aux multiples visages, Emile n'échappe donc pas de ce fait à la répétition et parfois à la contradiction: ainsi Rousseau, après avoir défendu le végétarisme et le droit des animaux, fait chasser son élève pour le distraire de ses hormones et l'empêcher de trop penser aux femmes. Bon, je schématise sans doute, mais c'est ainsi que j'ai interprété un livre qui, globalement ne me laissera pas trop de mauvais souvenirs mais qui m'a parfois fait me demander pourquoi diable on considérait le 18e siècle comme celui des Lumières....

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Published by beux - dans Classiques
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