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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 20:29

L03.jpgEmile ou de l'éducation

Jean-Jacques Rousseau

éditions Flammarion

 

Je sais que vous attendiez tous cette note avec impatience et fébrilité, alors soyez dans la joie: aujourd'hui, nous allons parler du prochain livre des 1001 livres... qui n'est autre que Emile ou l'éducation de Rousseau. Officiellement d'ailleurs, ce livre n'est pas un roman. Il est classé en philo en librairie et j'aurais tendance à le considérer moi-même comme un ouvrage philosophique. Dans ce pavé de près de 700 pages (vous commencez à comprendre que Rousseau n'a pas un style des plus concis) l'auteur explique, plus ou moins clairement d'ailleurs, ses conceptions concernant l'éducation et s'appuie pour cela sur un élève fictif nommé Emile. Le livre n'a rien de pratique et d'ailleurs ne se prétend pas comme tel. En fait, plus Rousseau avance dans ce que faute de mieux je nommerai la démonstration, plus cette dernière devient théorique. Les soins apportés à Emile lors de son premier âge sont en effet bien décrits (un minimum de vêtements, une liberté presque totale) mais plus l'enfant grandit, plus l'éducation se fait imprécise s'appuyant plus sur des principes généraux que sur des exemples concrets. Les principes généraux? Rousseau s'appuie sur l'idée que l'homme par nature n'est pas mauvais et que plus il s'éloigne de la nature, plus il se corrompt. L'idée n'est pas de faire d'Emile un "bon sauvage" car l'homme, toujours selon l'auteur, se doit de vivre dans la société. En revanche, Rousseau s'attache à retarder au maximum cette entrée dans la société et à en montrer les artifices à son élève imaginaire afin que celui-ci ne soit pas dupe. Emile apprendra donc à lire très tard et ne sera instruit d'aucune question religieuse avant d'être en âge de les comprendre, l'idée étant de lui éviter endoctrinement et préjugés.  Il passera son enfance à courir, à apprendre des travaux manuels, à dire toujours la vérité et à vivre dans une absence quasi-totale de règles. Parvenu à l'adolescence, il sera mis en garde contre les attraits trompeurs de ce monde: argent, pouvoir, frivolités et libertinage. Rousseau se plaît alors à lui forger une compagne digne de lui: Sophie. Sophie étant femme, ne bénéficie pas de la même éducation que Emile. Emile peut prétendre à comprendre le monde quand il en a atteint l'âge, Sophie est pour jamais exclue de ce qui ne convient pas à son rôle de future mère: se devant d'être soumise à son mari et attentive à ses enfants, elle a un "handicap" supplémentaire: Emile est un homme et sa réputation importe peu tant qu'il agit bien. En revanche, Sophie n'a pas le droit d'avoir une réputation douteuse, même si celle-ci est imméritée. Elle doit conjuguer à la probité une certaine dose de flatterie et de ruse pour évoluer dans la société en toute sérénité. Lourde tâche pour un sexe dont Rousseau reconnaît pourtant la finesse et l'ascendant.

Je schématise beaucoup, que les critiques de Rousseau ne me tombent donc pas tous sur le poil en hurlant au scandale. Force est de reconnaître que j'ai eu beaucoup de mal à accepter sans sourciller certains passages sur l'éducation des filles. Oui il faut remettre dans le contexte et tout et tout je sais, mais je sais aussi que pour le coup, des auteurs comme Richardson avait sur les femmes des idées beaucoup plus avancées (les héroïnes de Richardson sont toutes des femmes instruites) alors que Rousseau les relègue avec une bonne foi désarmante aux soins de leurs enfants et de leur intérieur. Pour le reste que dire.... Certaines idées de Rousseau sont plutôt intéressantes (privilégier une éducation au plus près de la nature, apprendre à l'enfant très tôt à affronter ses peurs) et d'autres plus étranges (refuser de lui apprendre à lire, refuser de lui imposer une quelconque loi) Inutile de vous dire qu'en terme pédagogique, ce livre n'a aucune valeur et l'auteur le souligne à de maintes reprises. Il s'agit donc d'une réflexion, une utopie peut-être, qui tantôt prend l'aspect d'un pamphlet cinglant (quand Rousseau s'en prend à ses pairs) tantôt l'aspect d'un roman (lorsque notamment l'auteur raconte la rencontre entre Emile et Sophie) tantôt encore l'aspect d'un traité, le tout entre-coupé de dialogues entre le maître et son élève et de nombreuses digressions, dont la plus célèbre est celle du vicaire savoyard. Livre aux multiples visages, Emile n'échappe donc pas de ce fait à la répétition et parfois à la contradiction: ainsi Rousseau, après avoir défendu le végétarisme et le droit des animaux, fait chasser son élève pour le distraire de ses hormones et l'empêcher de trop penser aux femmes. Bon, je schématise sans doute, mais c'est ainsi que j'ai interprété un livre qui, globalement ne me laissera pas trop de mauvais souvenirs mais qui m'a parfois fait me demander pourquoi diable on considérait le 18e siècle comme celui des Lumières....

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 18:47

L01.jpgLa nouvelle Héloïse

Jean-Jacques Rousseau

éditions Livre de Poche

 

 

Dans la série des livres que vous ne pourrez pas acheter pour Noël à vos proches et dans la série des livres qui vont sérieusement ralentir le rythme de publication de ce blog, penchons-nous sur Jean-Jacques Rousseau, écrivain du18ème siècle pour le moins prolifique dont tout le monde a entendu parler mais que peu ont lu, sans doute découragés par des pavés pour le moins austères. De Rousseau, je n'avais jusque là lu que Les Confessions, il y a plus de dix ans, et je me souvenais uniquement de sa date en naissance, à cause d'un camarade de classe passionné par cet auteur et qui se targuait d'être né le même jour que lui. Mais les 1001 livres... aiment Rousseau (il est cité pour quatre romans tout de même) et comme je suis psychorigide, je suis les 1001 livres... j'ai donc décidé de m'attaquer de nouveau à un écrivain qui ne m'avait jamais fait rêver.

Julie ou la nouvelle Héloïse (en référence à l'histoire d'amour entre Héloïse et Abélard) est un roman épistolaire racontant la romance de Julie une jeune fille de bonne famille avec son précepteur, Saint-Preux. Cet amour passionné et consommé est très rapidement contrarié par le père de Julie qui impose à sa fille d'épouser M de Wolmar, un vieil ami. Les jeunes gens sont désespérés mais Julie, en fille soumise, se résigne à ce mariage tandis que Saint-Preux, tenté de se suicider, part en voyage pour oublier sa maîtresse. Des années plus tard, Julie, épouse et mère apaisée et comblée (?) avoue tout à M. de Wolmar, qui touché par l'histoire des deux amants, décide de faire revenir Saint-Preux auprès de sa famille pour en faire le précepteur de ses propres enfants. Persuadé que sa femme ne saurait trouver le bonheur séparée de son ancien prétendant, il a pour ambition de les réunir tout en les forçant à transformer cet amour en amitié...

C'est vraiment un livre très curieux et qui m'a laissée sur un certain sentiment de confusion.  Le roman épistolaire n'a rien de particulièrement extraordinaire, surtout au 18ème siècle, mais dans ce cas précis, il donne à la narration une richesse de style, multipliant les points de vue, ceux de Julie et de Saint-Preux mais également celui de Claire, la cousine de Julie, ou encore de Monsieur de Wolmar. Les lettres se suivent, se répondent, se croisent parfois, se contredisent souvent. Saint-Preux se pique de décrire les moeurs des parisiens? Il est remis à sa place par sa bien-aimée. Julie interroge sa cousine pour qu'elle l'aide à faire un choix? La cousine se dérobe. La correspondance n'a rien de structurée et c'est ce qui en fait tout son charme. Quant aux idées avancées dans le roman... et bien, du diable si vous arrivez à saisir la pensée de Rousseau, mouvante, volontiers contradictoire, et quelquefois même irrationnelle. Oh, vous retrouverez quelques thèmes charnières; l'amour de la nature, l'exaltation des sentiments, un goût pour la musique et la solitude... Mais si les sentiments chez Rousseau sont admirablement décrits dans un style baroque et volontiers lyrique (les premières lettres dans lesquelles Julie et Saint-Preux se font mutuellement l'aveu de leur amour sont tout simplement sublimes) ils sont confus, emmêlés... Julie est vertueuse; persuadée après son mariage que Wolmar était le meilleur choix possible et qu'elle n'aurait pu être heureuse avec son ancien amant, elle ne peut cependant l'oublier. Elle clame qu'elle n'a plus de sentiments pour Saint-Preux mais ne supporte pas de vivre loin de lui, persuadée qu'elle a sublimé cet amour tandis que Saint-Preux, non moins énigmatique, se dérobe derrière un langage pour le moins confus. Nous ne parlerons même pas de Claire, la cousine de Julie, qui, ne faisant qu'une avec elle, éprouve des sentiments pour l'ancien précepteur ou encore du mari froid et paisible qui aime sa femme mais pas trop... Tous ses personnages parlent, se justifient, se dérobent, se contredisent, se réfugient derrière une vertu bien commode ou des principes qui ne sont pas sans intriguer le lecteur, car ils sont emmêlés, brouillés... Ici, ce n'est pas la bonne vieille vertu de Richardson que nous retrouvons mais une vertu un peu bâtarde, qui admet l'amour mais un amour platonique que paradoxalement, l'auteur semble considérer comme impossible. En clair: on n'y comprend pas grand-chose dans ce dédale de sentiments au demeurant décrits avec beaucoup de justesse. Julie ou la Nouvelle Héloïse est un livre que j'ai aimé essentiellement pour cette confusion, en dépit de sa longueur (800 pages) . Les passages qui m'ont le moins plu sont en effet ceux où Rousseau expose plus clairement ses idées sur l'éducation, le mariage, les moeurs... Pour le coup, Rousseau moraliste ne m'intéresse guère, je préfère Rousseau l'amoureux ou le rêveur... Et j'arrête cette note là car je vois que je commence à faire comme lui: je m'embrouille et j'en écris des tonnes! La suite au prochain numéro...

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 20:39

L03.jpgHistoire de Rasselas prince d'Abyssinie

Samuel Johnson

éditions Desjonquères

 

Si vous êtes d'accord (mais même si vous ne l'êtes pas, ça ne change rien) nous allons poursuivre notre petite exploration du 18ème siècle en retournant cette fois en Angleterre avec l'oeuvre de Samuel Johnson, Histoire de Rasselas prince d'Abyssinie, oeuvre très proche de Candide de Voltaire et pratiquement sortie en même temps. Là encore il s'agit d'une critique de l'optimisme illustrée sous la forme d'un récit court, le conte.

Le prince Rasselas vit avec ses frères et soeurs dans une vallée protégée, à l'écart du monde et de ses malheurs, et a tout ce qu'il désire: nourriture, plaisir... Mais le prince n'est pas heureux; il se languit, incapable de savoir pourquoi et décide de découvrir le monde avec sa soeur et ses compagnons. Son objectif n'est plus ni moins que de trouver le bonheur.  Le voilà donc lancé dans une quête qui lui réserve bien des désillusions.

Nous le savons tous au fond de nous-mêmes: le bonheur parfait n'existe pas. Néanmoins, il y a quelque chose de profondément déprimant à se le voir rappeler, ce que n'hésite pas à faire Samuel Johnson avec un humour moins évident que celui de Voltaire mais tout aussi cynique. Rasselas s'essaie à tous les métiers, recherche toutes les compagnie, fait tour à tour l'expérience de la pauvreté et de la richesse, de la culture et de l'ignorance et ne rencontre aucune personne fondamentalement heureuse, pas plus qu'il ne trouve le bonheur lui-même. Dans un sens, c'est beaucoup plus noir que dans Candide. Dans le conte de Voltaire, il existait un endroit idéal, l'Eldorado, alors qu'il n'y a aucun endroit de ce genre dans le conte de Johnson. De même, dans Candide, les malheurs du héros éponyme tenaient plus à la bêtise et à la cupidité des hommes. Dans Rasselas, l'insatisfaction permanente du prince tient à sa nature même: même choyé, il ne parvient pas à combler le vide de son existence. Johnson souligne ainsi que l'homme n'est pas fait pour être heureux, éternel insatisfait, à la recherche d'un bonheur qui est condamné à lui échapper pour l'éternité.

J'ai préféré Johnson à Voltaire, plus poétique, plus subtil. Pas de comique de répétition ni d'effets inutiles, juste une réflexion désabusée et quelques situations cocasses (le prince qui pour échapper à sa prison dorée se fait fabriquer des ailes, l'ermite qui décide sur un coup de tête de quitter sa retraite pour retrouver le monde...) Reste que ça demeure un conte philosophique (je vous ai déjà dit n'est-ce pas que je DETESTAIS les contes philosophiques?) qui de ce fait est très didactique et devient vite lassant. Si vous êtes un peu fatigué et que vous avez la tête ailleurs, vous aurez bien du mal à rentrer dans un récit qui se soucie plus de faire une démonstration que de s'attacher son lecteur. C'est de bonne guerre je suppose. C'est le genre et l'époque qui veut ça. Reste que j'en commence à en avoir un peu assez du 18ème siècle, pas vous? Souriez, on attaque Roussau la prochaine fois. Là c'est sûr, nous allons souffrir...

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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 21:36

L08.jpgCandide

Voltaire

éditions Librio

 

J'aime beaucoup les contes. Vraiment. Les vrais contes, ceux qui viennent de la tradition orale (saviez-vous par exemple qu'il existait une multitude de versions de Cendrillon dont l'une avec un héros masculin?) et qui ont été ensuite couchés sur papier par différents auteurs avec des styles et des sensiblités différentes. C'est pourquoi, dans la mesure où j'aime les contes, je ne peux pas aimer les contes philosophiques de Voltaire, et encore moins Candide qui, à mon sens est le plus ronflant de tous.

Voltaire, que tout le monde connaît, s'est servi du genre littéraire du conte (la concision, le style naïf, un héros qui fait son apprentissage) mais l'a détourné afin d'en faire un récit ironique au service de ses idées et de sa philosophie. Dans Candide ou l'optimisme, le héros éponyme, bâtard de la soeur d'un baron, vit gaiement dans le château de ce dernier avec son précepteur, Pangloss, qui lui enseigne que "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes". Et en effet, Candide n'a pas à se plaindre dans le plus beau des châteaux jusqu'au jour où, hélas! il est chassé par le baron pour avoir embrassé sa fille, Cunégonde, dont il est amoureux. Lâché dans le vaste monde, notre héros naïf découvre peu à peu que la philosophie de son précepteur bien-aimé laisse à désirer: guerres, fanatisme religieux, cupidité... Le jeune homme manque de se faire tuer à de nombreuses reprises, assiste à des massacres insensés, retrouve sa dulcinée qui a été violée... Peu à peu il perd sa foi dans le meilleur des mondes et essaie tant bien que mal de s'adapter à ce nouvel univers...

Je ne vais pas épiloguer sur Candide. Je n'ai jamais eu d'inspiration sur ce conte, que ce soit au lycée ou aujourd'hui, lui préférant largement Zadig du même auteur, plus court et moins parodique. Candide est un récit qui détourne le conte: tout comme le héros du conte traditionnel, notre héros est amené à faire son apprentissage mais, alors que dans le conte traditionnel, cet apprentissage permet au héros de grandir, l'amenant à une fin, les expériences que vit Candide ne lui sont d'aucune utilité et ne servent qu'à lui démontrer la cruauté et l'absurdité de notre monde. A dessein, Voltaire utilise le style faussement naïf du conte et un personnage ingénu pour accentuer le contraste avec les barbaries qu'il décrit. C'est donc une perpétuelle ironie qui vise à un seul objectif: ridiculiser la philosophie de l'optimisme (dont Pangloss est la représentation) en démontrant que non, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vous trouvez que je me répète? tant mieux, parce que c'est exactement l'impression que j'éprouve en lisant Voltaire. C'est redondant, c'est exagéré. Les contes "normaux" le sont aussi, certes, mais ils ne sont jamais aussi longs. Qui plus est, il n'y a pas cette sorte d'auto-satisfaction qui suinte à chaque phrase de l'auteur: "Regardez comme je suis brillant et ironique" . Candide est pour moi une surrenchère. Au début on sourit, à la fin on s'ennuie, gavé par les malheurs de Candide et ses exclamations répétées, gavé par tous ses personnages qui se succèdent, meurent et ressuscitent,  pour nous montrer à quel point le monde est affreux:  "Qu'est-ce que l'optimisme? disait Cacambo. - Hélas! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal" Je reconnais volontiers à Voltaire une plume brillante et une ironie mordante. Mais les philosophes des Lumières n'ont jamais été ma tasse de thé. Pardon à mon prof de français en seconde et pardon à tous les lycéens qui sont tombés sur cette page par hasard, en espérant trouver de quoi faire une fiche de lecture....

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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 19:13

L01.jpgHistoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut

Prévost

éditions Flammarion

 

Ou l'histoire dont "le héros est un fripon et l'héroïne, une catin"... L'expression n'est pas de moi je vous rassure, je ne suis pas assez intelligente pour ressortir des phrases pareilles, surtout à cette heure-ci. Elle est de Montesquieu qui jugeait ainsi l'histoire d'amour entre Des Grieux et Manon Lescaut. Je suis assez d'accord ceci dit avec cette interprétation de l'oeuvre. Difficile de trouver sympathiques ces personnages qui paradoxalement vivent une histoire d'amour des plus touchantes, si touchantes qu'elle fait aujourd'hui partie du "top" des histoires d'amour, entre Roméo et Juliette (jamais été fan d'eux d'ailleurs, toujours préféré Ophélie et Hamlet) et Abélard et Héloïse.

Le chevalier Des Grieux est un jeune noble, cadet d'une bonne famille et promis à un grand avenir. Snob, d'un goût porté aux études et à la religion, son chemin croise un jour celui de Manon, jeune fille de basse naissance, que faute de moyens, sa famille a décidé de faire entrer au couvent.  Des Grieux tombe amoureux de la belle, prend la fuite avec elle et ils deviennent amants. Non, ne commencez pas à hausser les épaules en prenant un air entendu: la tragédie de l'histoire (car c'est un roman tragique, ne vous bercez pas d'illusions) ne repose pas sur la différence de rang entre les deux amants. La tragédie repose sur leurs personnalités qui, l'une comme l'autre, vont les mener à leur perte (enfin elle surtout). Manon aime Des Grieux, mais aime encore plus l'argent, ou plutôt tout ce qu'il peut lui apporter: confort, distractions, plaisirs... Personnage assez simple, elle prend la vie avec légèreté et trahit son chevalier plus d'une fois pour des hommes plus fortunés, au demeurant sans presque penser à mal. Pour elle, comme elle l'avoue une fois à son amant, tout ce qui compte , c'est "la fidélité du coeur". Des Grieux, amant passionné, n'a pas la même vision qu'elle: pour lui son monde se résume à sa maîtresse, à sa Manon adorée et pour elle, il va très loin: il triche aux jeux pour lui offrir une vie de luxe, lui pardonne ses trahisons, vole... il va même jusqu'au meurtre pour la retrouver alors qu'elle est emprisonnée... Tout le drame repose donc sur ce couple impossible, cette alliance entre sentiments nobles et préoccupations mondaines, ou comment l'amour amène à agir contre la société et, bien plus grave, sa propre conscience. L'ironie de la situation dans ce roman repose sur le fait que les amants se sortent de toutes les galères possible et inimaginables mais que ce n'est que lorsqu'ils s'assagissent, qu'ils veulent se marier et que Manon devient enfin aimante et fidèle, ce n'est qu'à ce moment-là que le sort s'acharne et que, contraints de fuir, Manon meurt dans le désert dans les bras de son amant, vaincue par cette ultime épreuve. C'est comme si l'auteur les jugeait digne seulement à ce moment-là d'avoir une véritable fin de tragédie après un roman qui, au fond, tient plus au niveau de l'intrigue, du vaudeville. Mais qui peut blâmer cet amour passionné, terriblement égoïste et destructeur? Ce n'est certes pas l'auteur qui oppose à Des Grieux son ami Tiberge, l'homme de religion, de vertu... et terriblement ennuyeux, prêt à farcir le personnage principal de bons conseils dont il n'a que faire.

Huum je risque d'être un peu plus longue que prévu sur cette note, mais je ne peux pas ne pas parler de la narration dans Manon Lescaut. Car ce qui fait la force du récit avant tout, c'est qu'il est narré par le chevalier Des Grieux lui-même. Or, Des Grieux est un brillant conteur: il décrit à merveille les affres de la passions, les angoisses de la séparation, les tortures de la jalousie... Mais surtout, il est le champion incontesté de la mauvaise foi: il a l'art d'enjoliver son récit, de se dépeindre sous son meilleur jour, occultant certains événements, s'étendant au contraire sur d'autres qui le mettent en valeur. Le récit n'est au fond qu'une plaidoirie, un discours qui vise à convaincre son interlocuteur (le héros d'un autre roman de Prévost) et par là-même le lecteur. D'ailleurs, durant toute la narration, Des Grieux s'en sort toujours en se trouvant des alliés qu'il rallie à sa cause par son style inimitable. Nous parlions de vaudeville; pourquoi le roman n'en est-il pas un alors qu'on y trouve des arnaqueurs, des vieux barbons ridiculisés par leur jolie maîtresse, une amante infidèle, des valets qui dupent leurs maîtres? La réponse tient au style de la narration qui fait de tout ceci une histoire d'amour malheureuse et impossible, un chant tragique à la gloire de deux amants un peu imprudents et un peu inconséquents. Parions que d'un autre point de vue, l'histoire aurait été beaucoup moins belle... Mais la faconde de Des Grieux a des limites: lorsque Manon meurt, il est incapable de décrire cet instant : "Pardonnez si j'achève en peu de mots un récit qui me tue (...) N'exigez point que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait; c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre, de ce fatal et déplorable événement." Faites le silence nous dit Prévost... il y a des circonstances, des moments, merveilleux ou tragiques qui ne pourront jamais être rendus à l'écrit.

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 22:13

L08.jpgPeregrine Pickle

Tobias Smollett

éditions Routledge

 

 

Lire les 1001 livres... relève parfois du challenge. J'espérais en avoir fini avec les lectures en anglais mais hélas pour moi, les auteurs jugés indispensable par mon fidèle guide ne le sont pas forcément pour les traducteurs. Ainsi, pour Peregrine Pickle, le roman dont je vais vous parler aujourd'hui, il a fallu commander d'occasion le livre en Angleterre (le dernier propriétaire a soigneusement noté au crayon sur la première page son année d'acquisition: 1901) et lire près de 600 pages dans ce charmant anglais du 18e siècle avec la moitié des mots qui ne sont pas dans mon dictionnaire (et pourtant c'est pas un dictionnaire de poche, je m'insurge!) Bref, presque deux mois plus tard, Peregrine Pickle est à terre et moi, triomphante, prête à vous en parler.

Et en fait je vais pas vous en dire grand-chose parce qu'au demeurant je n'ai pas trouvé ça extraordinaire. Tout ça pour ça! L'histoire démarre pourtant plutôt bien: un frère et une soeur, tous deux célibataires sur le retour s'installent à la campagne. La soeur, déterminée à perpétuer le nom de sa famille, trouve une femme pour son vieux garçon de frère qui s'en passerait bien. De cette union naît Peregrine. La tante, ayant accompli son devoir, se met en quête à son tour d'un mari, déçue par sa belle-soeur, plutôt peste il est vrai. Elle jette son dévolu sur un ancien marin, ami de son frère, vieil excentrique mysogine qui avait juré de ne jamais s'encombrer d'une femme mais qui se retrouve presque malgré lui marié à son tour. Le couple, déçu de ne pas avoir d'enfants malgré leurs efforts, finit par adopter Peregrine, rejetté par ses propres parents et surtout par sa mère... Jusque là, tout va bien. Cette première partie est plutôt drôle et les personnages sont campés avec beaucoup de fraîcheur et d'humour. Mais après ça se gâte quand l'action se centre sur le personnage éponyme. Peregrine grandit, se révèle un enfant puis un adolescent malicieux (descriptions de ses farces sur toutes les coutures) tombe amoureux de la jolie Emilia, s'embrouille puis se réconcilie avec elle, part en France pour découvrir le monde, découvre le goût du luxe et du libertinage, noue quelques relations amoureuses, revient en Angleterre pour essayer de faire d'Emilia sa maîtresse, trop imbu de lui-même pour l'épouser, se fait rudement rembarrer, mène une vie dissipée en dépensant de l'argent qu'il n'a pas et en tentant de se faire un nom dans la politique, se fait jeter en prison puis finalement, par un heureux concours de circonstances, parvient à payer ses dettes et, repentant, épouse Emilia pour mener une vie tranquille avec elle, retiré à la campagne...

Alors oui, le ton est alerte, oui la critique est mordante: critique de la société anglaise au 18e siècle avec le règne du paraître et de l'argent, critique d'une société ou les tricheurs et les voleurs évoluent en toute sérénité dans les cercles de la noblesse. Le libertinage apparaît comme du dernier chic et les pédants se ridiculisent en évoquant à tour de bras les sages qu'ils n'ont jamais lu. Peregrine lui-même n'est ni idiot ni pédant. C'est un personnage cependant très faible, sorte de anti-héros qui, promis à un grand avenir, le détruit lui-même par son orgueil et sa suffisance, persuadé de valoir tellement mieux! En soi, il n'est pas inintéressant pas plus que la satire de Smollet, parfois burlesque, parfois plus méchante. Mais c'est tellement long!!!!!!!!!!!!!! L'auteur ne se contente pas d'énoncer des faits, il en rajoute, décrit en détail toutes les machinations politiques de Peregrine, ses multiples tours (ses farces d'étudiant ou comment il aida l'un de ses amis à monter un faux cabinet de voyance), nous fait le récit complet de la vie d'une "dame de qualité", une amie de Peregrine...  En français je pense que j'aurais déjà eu envie d'abréger alors en anglais! J'aurais peut-être été plus indulgente avec ce livre ceci dit si je n'avais pas lu avant Histoire de Tom Jones. Mais après comparaison, il est clair que si Fielding continue à être traduit et pas Smollett, et bien c'est peut-être qu'il y a une raison...

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 18:36

L03.jpgMémoires de Fanny Hill, femme de plaisir

John Cleland

éditions La Différence

 

 

Qui dit 18ème siècle, dit libertinage. Donc, soyez dans la joie; après l'étalage de la vertu dans Pamela, nous allons passer au côté obscur du siècle avec un roman érotique de John Cleland. Pervers, soyez gentils de passer votre chemin si vous êtes tombés sur cette page par quelques mots-clés que je ne veux surtout pas connaître. Je doute que vous trouviez ici satisfaction.

Fanny Hill, jeune campagnarde ignorante, devient orpheline à l'âge de quinze ans. Une connaissance lui propose de monter à Londres pour trouver du travail, ce qu'accepte avec joie l'ingénue, avide de découvrir la ville et ses merveilles. Mais à peine arrivée elle se retrouve seule, l'amie l'ayant laissée en plan, et sans aucune perspective d'avenir. En cherchant à se placer, elle est remarquée par la tenancière d'une maison de plaisir qui la prend sous son aile. Déniaisée par ses petites camarades et ayant perdu sa virginité avec un jeune garçon avec qui elle s'était enfuie de l'établissement, Fanny ne tarde pas à découvrir les plaisirs du sexe et mène une multitude d'expériences pour gagner sa vie, expériences qui au demeurant, lui procurent entière satisfaction. La jeune fille finalement verra se terminer cette vie de débauches en épousant son premier amour et en devenant une femme respectable.

Ce qui est intéressant dans cet ouvrage, c'est avant tout le contraste entre l'héroïne et entre celle de Richardson. Fanny Hill est tout comme Pamela une jeune campagnarde mais n'a aucune instruction (elle sait lire et "griffonner") Ignorante, elle arrive en ville et succombe sans aucun souci au vice, qui plus avec un plaisir qui ferait hurler d'indignation des auteurs respectables. Elle avoue sans aucun tabou aimer le sexe et ne sera même pas "punie" pour sa vie de débauches puisqu'elle fera un mariage heureux à la fin du récit. Pis, Cleland, a le toupet de sortir un couplet sur la morale et les bienfaits de la vertu à la fin du roman, en décalage avec un récit qui tranche par sa joyeuse obscénité. Si c'est pas de la provocation ça...

Mémoires de Fanny Hill se veut comme un hommage au libertinage français, apparemment patrie championne de l'époque (bonjour la réputation) De ce fait, le vrai nom de Fanny est France (Fanny n'est qu'un surnom). D'un point de vue narratif, c'est un peu répétitif il faut l'avouer: Fanny a des relations plus ou moins inspirées avec des hommes plus ou moins bien pourvus, se livre à quelques expériences inédites (le fouet, des séances collectives où tout le monde apprécie ses perfomances, une ou deux expériences homosexuelles...) et sous couvert de raconter sa vie à sa correspondante (car il s'agit d'un roman épistolaire) titille l'imagination de ses lecteurs masculins. L'auteur, désireux de ne pas tomber dans le vulgaire et la répétition, emploie pléthore d'expressions poétiques et de métaphores, se justifiant de la sorte par la bouche de Fanny: "(...) J'ai, peut-être, trop affecté le style figuré. Mais où peut-il être mieux à sa place que dans un sujet qui est par excellence du domaine de la poésie, ou plutôt, qui est la poésie même (..) lors même que les expressions naturelles, par respect pour la mode et pour l'oreille, n'en seraient pas nécessairement bannies?" L'argument se tient. Concrétement, dans Fanny Hill, vous entendrez donc parler  "de l'engin ordinaire des assauts d'amour", de "prodigieuse machine", de "vigoureux étalon", de "gentil coteau" ou encore de "doux secret de la nature" et de "superbe pièce de mécanique". Je vous rassure; pour la compréhension de l'histoire, ça ne gêne pas énormément et moi, ça m'a plutôt fait rire. Quant à considérer Mémoires de Fanny Hill comme un ouvrage indispensable aux 1001 livres....  Bah, pourquoi pas après tout? Le roman érotique est un genre révélateur du 18e et il aurait été dommage je suppose de faire l'impasse sur Cleland, même si j'avoue n'avoir pas été éblouie par ses performances... littéraires.

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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 13:54

L09.jpgHistoire de Tom Jones

Fielding

Editions Gallimard

 

 

Certes, se conformer au 1001 livres…de façon systématique en prenant les livres un par un sans jamais s’autoriser d’écart a un côté psychorigide je le reconnais volontiers (on me l’a assez reproché) mais cette méthode permet parfois de belles découvertes : ainsi je doute m’être volontairement arrêté sur l’histoire de Tom Jones, ce en quoi j’aurais eu tort, encore une fois.

Fielding, auteur anglais du 18ème siècle, avait déjà toute ma sympathie avant même la lecture de son ouvrage : ce brave homme avait en effet parodié Pamela de Richardson avec son Shamela, ridiculisant de la sorte un livre qui à son sens n’était que de la littérature pour « midinettes » (dixit la préface) Lui-même, homme de théâtre, en se lançant dans l’écriture de Tom Jones, avait pour ambition de se lancer dans un genre, le roman, dont la souplesse et l’absence de règles lui permettaient une liberté totale : pas de contraintes de temps ni d’espace, pas de langage imposé… Fielding d’ailleurs semble s’émerveiller lui-même de cette liberté, n’hésitant pas à intervenir dans le récit au début de chaque partie, spectateur de sa propre histoire…

Cette histoire, c’est celle de Tom Jones, un jeune garçon trouvé par le squire (un homme de loi) Allworthy qui, pris de pitié pour le bébé décide de le garder et de l’élever comme son fils. Tom Jones grandit, d’un naturel aimable mais un tantinet désinvolte et libertin : il multiplie frasques et impairs tandis qu’à ses côtés le neveu d’Allworthy, Blifil, élevé avec lui, prend plaisir à le dénigrer, dissimulant une méchanceté pour le coup réelle sous un masque de vertu. L’hypocrisie a gain de cause : Tom se fait chasser du domaine du squire, laissant derrière lui l’amour de sa vie, Sophie Western, la fille d’un voisin à laquelle son statut de bâtard lui interdit de prétendre. Mais Sophie, bien que d’une grande sagesse (d’où son nom) est loin d’être une héroïne soumise et, lorsque son père prétend la marier de force à Blifil, elle s’enfuit, partant à son tour sur les routes où qui sait ? Le destin pourrait bien l’amener à retrouver Tom Jones…

L’histoire de Tom Jones fait plus de mille pages. Roman fleuve, il mêle le genre picaresque (le personnage de Partridge, serviteur de Jones fait furieusement penser à celui Sancho Panza dans Don Quichotte) le roman d’apprentissage et le roman comique à la manière d’un Rabelais, il joue avec tous les registres de langues, depuis le style épique (Fielding s’en sert notamment avec humour pour décrire avec emphase… un combat de rue) jusqu’au langage familier. Bref, l’auteur se sert de tous les moyens disponibles pour un récit qui mêle destin individuel (l’histoire de Tom et Sophie) à destin collectif (le portrait de l’Angleterre du 18ème siècle à travers sa campagne, ses auberges et ses villes) On appréciera l’humour de Fielding qui pointe gentiment les travers de son objet d’étude, la nature humaine, qui, avec lui, contrairement à Richardson, n’est jamais ou totalement sublime ou totalement odieuse. En effet sorti du personnage de Sophie (parfaite) et de Blifil (abject) les autres protagonistes se situent dans un entre-deux beaucoup plus réaliste qui de ce fait les rendent presque tous sympathiques. Tom Jones, notre héros en est l’illustration parfaite car, malgré sa bonté naturelle, il multiplie les erreurs et les faux pas, nous donnant parfois envie de le secouer par les épaules. Mais ce que j’ai le plus apprécié dans l’Histoire de Tom Jones, ce sont les petits détails : Sophie qui, après avoir prétendu que Jones lui faisait horreur, s’habille avec beaucoup de soin pour le recevoir ou qui rate un rendez-vous avec son soupirant parce qu’elle ne savait pas quel ruban choisir pour le voir…J’ai aimé aussi les personnages franchement comiques, le père de Sophie presque toujours ivre et qui multiplie tour à tour malédictions et promesses à sa fille bien-aimée, Partridge le barbier aux talents multiples… Enfin, pour résumer, j’ai apprécié une histoire, tout simplement, un roman avec coups de théâtre, rebondissements, scènes de vaudeville et scènes plus tragiques… L’histoire de Tom Jones n’est pas seulement un livre qui mérite le détour pour le style ou pour telle ou telle référence de l’époque. C’est tout simplement un grand roman d’aventures, l’histoire d’un amour entre deux êtres qui semblent destinés à rester séparés à jamais. Mais, comme nous sommes tous un jour ou l’autre des lecteurs basiques, nous avons besoin de croire à un dénouement heureux…

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 10:57

L04.jpgMort d’un commis voyageur

Arthur Miller

Editions Robert Laffont


 

Je dois vous avouer que je suis restée assez perplexe quand, dans la pile de services de presse, j’ai pioché au hasard Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. Ce n’est pas rare qu’un éditeur réédite des classiques je suppose, mais qu’il prenne la peine de les envoyer à des libraires qui, logiquement devraient déjà connaître Miller, c’est plus curieux. Ceci dit pour moi ça tombe plutôt bien.

Jusqu’à ce jour, mes connaissances sur Arthur Miller étaient plutôt limitées ; je pouvais tout juste lui associer quelques mots : littérature, Marylin Monroe et tropique du Cancer. Après vérification d’ailleurs, je me suis aperçue que tropique du Cancer n’avait rien à voir avec lui mais avec Henry Miller. Merci Larousse et Wikipédia, j’ai évité une humiliation ; deux à vrai dire car Arthur Miller est dramaturge. Par contre, il a effectivement épousé Marylin. C’est quand même honteux de n’avoir retenu que ça.

Mort d’un commis voyageur est une pièce de théâtre en deux actes, publiée (jouée ?) en 1949 et qui a connu un succès retentissant. Elle met en scène un représentant de commerce, Willy Loman, qui, à plus de soixante ans, est encore sur les routes et a du mal au subvenir aux besoins de sa femme, Linda. Payé à la commission, déconsidéré, usé, il est trop fier pour admettre qu’il a plus ou moins raté sa vie et, surtout, que ses fils, Happy et Biff, sont loin d’être les enfants dont il rêvait. Happy est un coureur de jupons, Biff un voleur compulsif. Tous deux vivent encore plus ou moins chez leurs parents et n’ont absolument aucun avenir. Pourtant, Willy est dévoré d’ambition pour eux, persuadé qu’ils se feront un nom, ce que lui-même n’a jamais réussi à  se faire…

Les dessous du rêve américain… c’est en résumé la thématique de Mort d’un commis voyageur. A première vue en effet, Willy incarne ce rêve : une maison presque payée, une femme docile, une maîtresse complaisante, deux fils sportifs qui plaisent aux femmes… C’est un « battant » qui veut toujours être le premier et qui méprise ceux qui ne partagent pas ses ambitions : le fils malingre des voisins, Bernard, qui est tellement effacé par rapport à Biff et Andy, le voisin Charley et même sa femme, la gentille Linda qui aspire seulement à la tranquillité. Mais, à l’approche de la vieillesse, les certitudes de Willy se fissurent et il se retrouve face à une réalité qu’il ne peut accepter : qu’il est trop vieux pour continuer à courir les routes, que ses fils ne sont pas aussi formidables qu’il le prétend et que lui-même malgré tous ses efforts est loin d’être LE Loman, celui qui a changé la face du monde mais uniquement un vague commis qui a mené une vie pour le moins médiocre… C’est un constat terrible que fait Miller, celui des désillusions, employant pour cela une mise en scène quasi en continu : la pièce ne fait que deux actes d’un seul bloc, les scènes se succédant sans rupture et l’histoire se décalant d’un personnage à l’autre uniquement par des jeux de lumières. Je serais curieuse de savoir ce que donne Mort d’un commis voyageur joué « en vrai » mais je pense que ça doit être assez coton à réaliser, car non seulement Miller joue avec l’espace (il fait alterner différents lieux) mais il joue également avec le temps, faisant fréquemment revenir ses personnages dans le passé, ce qui aide le lecteur/spectateur à comprendre pourquoi cette famille en est arrivée là. En tous cas d’un point de vue narratif, cette mise en scène produit une sensation d’asphyxie qui colle bien au personnage de Willy et à sa vie de banlieue (Willy se plaint à plusieurs reprises dans la pièce d’être cerné par ses voisins et de ne plus pouvoir avoir de jardin) Constat d’une vie dominée par des questions matérielles : l’hypothèque de la maison, la réparation du frigidaire, la commission de la semaine (existence qui s’oppose à la vie aventureuse qu’a mené le frère de Willy, Ben, le fantôme de la pièce et celle que rêve de mener Biff) Mort d’un commis voyageur s’interroge de façon plus générale sur le rêve capitaliste (à noter qu’Arthur Miller fut soupçonné un temps de sympathie communiste) et met en avant la question que tout adulte vieillissant est amené un jour à se poser : et moi, qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 14:22

L04.jpgLettres anglaises ou histoire de Miss Clarisse Harlove

Samuel Richardson

Editions PUL

Il faut vous résigner : au 18ème siècle, nous allons beaucoup parler de vertu. C’est la mode en littérature, surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur comme Richardson, l’auteur de Pamela, qui,  quelques années après, décide de récidiver avec le portrait d’une nouvelle jeune fille, Clarisse. Celle-ci aura ceci dit nettement moins de chance que la précédente.

Clarisse Harlove est une jeune fille bien sous tous rapports, issue d’une famille fortunée qui peut bientôt prétendre à la noblesse. Elle se fait remarquer par le séduisant Lovelace, jeune homme de bonne famille également, mais libertin. Lovelace éconduit la sœur de l’héroïne, Arabella qui, dépitée, se ligue avec son frère James. James provoque Lovelace en duel, duel qu’il perd. Sa haine n’a plus de limites et ce personnage ambitieux, persuadée que Clarisse fait front commun avec son ennemi, décide de la punir en persuadant parents et famille de la marier avec Solmes, un nouveau riche répugnant. Ce mariage arrangé servirait les ambitions de James et d’Arabella tout en donnant une leçon au libertin. Clarisse, persécutée par les siens, sommée d’épouser un homme qu’elle déteste, est contrainte de fuir avec Lovelace. Mais Lovelace, tout amoureux qu’il est, n’en est pas moins un libertin sans scrupules, désireux de se venger de la famille Harlove. Il invente mille ruses pour garder captive la belle et finit par la violer, provoquant sa ruine. Clarisse, déshonorée, prisonnière, se laissera finalement mourir, au grand désespoir de son amant.

Deux petites choses avant de parler du roman. Je dois confesser que je n’ai pas lu la version intégrale ; le livre que je tiens entre les mains est un choix de lettres (car, tout comme Pamela, Clarisse est un roman épistolaire) La version intégrale d’après ce que j’ai compris fait deux volumes de 800 pages et n’existe plus en français. Je suppose qu’il est encore possible de se procurer le roman en anglais mais après ma dernière expérience avec Richardson, j’avoue que je ne suis pas pressée de me replonger dans la langue de Shakespeare. Le deuxième point porte justement sur la traduction qui est ici de l’abbé Prévost. L’abbé Prévost comme vous le savez a une vision très libre de la traduction. Ainsi il n’hésite pas à raccourcir, à adapter à sa sauce et à la sauce française les situations évoquées dans le roman, à rester dans un registre de langage noble là où Richardson n’hésite pas à niveler, bref il réécrit plus ou moins Clarisse, au grand dam d’ailleurs de l’auteur.

Clarisse, c’est plus ou moins l’histoire de Pamela si cette dernière avait « succombé » à monsieur B. à quelques détails près : Clarisse est une jeune fille riche, les contraintes sociales et familiales ne sont pas les mêmes ; Clarisse est beaucoup moins naïve que Paméla et de ce fait, plus intéressante. Richardson il faut le reconnaître, excelle à peindre des jeunes filles en détresse en proie à la malignité des hommes. Face à une famille impitoyable et à un amant cruel, l’héroïne se dresse en véritable figure de tragédie, servie d’ailleurs par le langage de Prévost largement emprunté au théâtre racinien et cornélien. Il y a une véritable noblesse qui se dégage de ce personnage tout de blanc vêtu qui, en dépit du déshonneur et de la réclusion, conserve toute sa dignité face à ses bourreaux. On notera particulièrement ce passage où Lovelace, usant d’un subterfuge pour justifier ses actes et simulant une colère indignée, se fait clouer le bec par Clarisse qui le ridiculise littéralement devant ses acolytes. On retrouve encore une fois le pouvoir des mots, ce même pouvoir qui permit à Paméla de s’échapper des griffes de monsieur B., l’un des thèmes favoris de Richardson qui fait de l’écriture un moyen de libération. Ce même Richardson, qui n’hésitait pas à dénigrer les romans dans son précédent ouvrage, se sert abondamment de tous les éléments clés du roman populaire dans Clarisse : enlèvement, séquestration, drogue pour viol, clés subtilisés, lettres trafiquées… L’auteur, qui paradoxalement était terrifié à l’idée qu’on puisse apprécier Lovelace, ne parvient pas de même à faire du libertin un personnage foncièrement mauvais et ce par un procédé narratif extrêmement simple : il lui laisse la parole. Lovelace en effet écrit lui-même d’abondantes lettres à son ami Belfort. Or laisser la parole à un personnage c’est donner au lecteur l’opportunité d’adopter son point de vue et, même si Lovelace est foncièrement mauvais (ses ruses ceci dit forcent l’admiration)  il se justifie plus ou moins par l’amour et parvient de ce fait à atténuer très largement le mépris qu’on peut être amené à lui porter. Personnage complexe, il paraît en tous cas moins « méchant » (alors qu’il ne faut pas oublier qu’il viole et séquestre Clarisse) que la famille de l’héroïne qui intervient très rarement dans les différentes correspondances du roman. Mais, encore une fois, cela est dû justement à la façon de s’approprier le récit pour le tourner à son avantage (procédé que Prévost lui-même emploie dans Manon Lescaut)

Ce qu’il faut retenir pour conclure cette longue note (mille excuses !) c’est que Clarisse m’a paru infiniment supérieure à Paméla tant au niveau du contenu que des personnages, beaucoup moins manichéens. Et, même si on ne fait pas comme Richardson qui, paraît-il, pleurait à chaudes larmes en écrivant la mort de son héroïne (un grand sensible cet homme-là) on ne peut s’empêcher à la fin de s’attendrir sur le sort de la malheureuse Clarisse, victime d’une famille tyrannique et d’un libertin sans scrupules…

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