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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 12:36

L01.jpgLa Campagne de France

Jean-Claude Lalumière

éditions Le Dilettante

 

J'en finis avec ma série noire en lecture en vous parlant aujourd'hui d'un livre qui, oh miracle, m'a intéressée!

Otto et Alexandre, deux jeunes gens idéalistes ont monté une agence de voyage, Cultibus, qu'ils veulent à vocation culturelle. Pour eux, pas de Da Vinci Tour ou de Club Med au rabais, mais des visites de maisons d'écrivains, de châteaux, etc. Hélas, la clientèle ne suit pas et leur comptable met nos héros en demeure de redresser la barre sous peine de faillite. Otto et Alexandre, la mort dans l'âme, se résignent à introduire plus de légèreté dans leurs programmes et proposent un nouveau circuit, sobrement intitulé: Du Pays basque au pays des Ch'tis, les relations franco-allemandes au XXe siècle à travers les oeuvres de François Mauriac, Jean Giraudoux, Dany Boon, etc. C'était pas gagné et, pourtant, un groupe de retraités s'inscrit pour le tour. Hélas pour Otto et Alexandre, l'opportunité va rapidement se transformer en cauchemar; entre des vieux acariâtres, des agriculteurs en colère ou le Front de Libération des Nains de Jardin, rien ne va se passer comme prévu...

Dans la lignée du Front Russe, Jean-Claude Lalumière propose un livre faussement léger et qui, par le biais de l'humour aborde pas mal de réflexions plus sérieuses sur la culture, la vieillesse, etc. La Campagne de France m'a fait beaucoup rire: les situations sont loufoques au possible avec des agriculteurs qui amènent leurs poules dans le bus, une ancienne hippie abandonnée sur une aire d'autoroute depuis vingt ans par son compagnon, des usines factices,  des vieux déjantés... Les dialogues sont également une grande réussite, flirtant parfois avec l'absurde. Je regrette juste un manque de développement des différents personnages: à l'exception d'Otto et d'Alexandre, tous les deux très bien croqués, le reste des protagonistes demeure un peu flou et seuls quelques retraités parviennent à sortir de la masse indistincte du groupe. Reste que j'ai passé un très bon moment en lisant un livre qui sans prétention aucune et avec une certaine tendresse nous fait découvrir une France à la fois très pénible et curieusement attachante...

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 19:05

L01.jpgLes trois grosses dames d'Antibes et vingt-neuf autres nouvelles

Somerset Maugham

éditions Robert Laffont

 

On revient à un peu de littérature, même si c'est pas franchement de la littérature toute fraîche, avec Maugham, un auteur qui a surtout été publié dans la première partie du 20e siècle. Les trois grosses dames d'Antibes est un recueil de nouvelles inspirées la plupart du temps par l'expérience et les voyages de l'écrivain. Maugham, d'origine britannique, a été en effet un grand baroudeur qui a visité une bonne partie du globe et a tiré parti de toutes ses rencontres. Volontiers cynique, il met en scène des personnages peu recommandables et des situations qui n'ont rien d'extraordinaires mais qui suscitent volontiers le rire. Ainsi, dans la nouvelle Les trois grosses dames d'Antibes, il raconte l'histoire de trois amies d'âge mûr au régime qui se retrouvent contraintes de partager une villégiature avec une femme qui, elle, mange comme quatre....

Gourmandise, envie, paresse, luxure, autant de péchés qui se retrouvent dans la plupart des histoires  que Maugham s'amuse à décliner. L'auteur prend ici clairement parti pour les "fauteurs": l'homme qui renonce à ses ambitions pour un métier modeste et une vie confortable dans les îles, la jeune fille qui met le grappin sur un homme riche et décide d'en tirer parti, la prostituée qui pousse au suicide un missionnaire par trop zélé, le jeune garçon qui transgresse tous les interdits dictés par son père... Tous ces personnages, malins et retors, suscitent le rire. A l'inverse, Maugham condamne assez sévérement les autres, les gens convenables: par exemple, dans la nouvelle le tribunal, il met en scène un trio condamné aux flammes éternelles par le Tout-Puissant lui-même. Les trois personnages ont été exemplaires pourtant: le mari, amoureux d'une autre, n'a pas voulu quitter sa femme pour ne pas la faire souffrir, la femme a fermé les yeux sur les sentiments de son époux, l'autre femme a admiré le courage des deux et s'est résignée à son amour sans espoir. Aigris, amers, ils sont passés à côté de leur vie et sont  sévérement punis. Ainsi, si l'auteur semble poser sur ses contemporains un regard amusé mais bienveillant, il fustige sans appel les donneurs de leçons comme le missionnaire intégriste de Pluie ou le mari piqué d'honneur dans Un point d'honneur. Cette légéreté dans les propos se reflète également dans le style: l'écriture est alerte et amusante, le ton concis. Bien entendu, toutes les histoires sont de qualité inégale, et beaucoup semblent se répéter tant elles semblent similaires dans leurs propos. Cela reste cependant un ouvrage agréable à lire et curieusement optimiste puisqu'il ne met en scène ni héros ni vrais méchants, juste des gens plus ou moins originaux, plus ou moins imparfaits et à qui nous nous attachons de fait assez facilement...

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 18:54

L02.jpgCorps

Fabienne Jacob

éditions Buchet Chastel

 

"Je n'aime pas les femmes comblées, tout le monde pense qu'elles sont heureuses elles ont tout pour l'être. Je ne le pense pas, elles ne sont pas heureuses j'aime mieux les femmes à qui il manque quelque chose celles qui désirent à celles qui possèdent. J'aime mieux celles qui continuent d'attendre qui continuent de palpiter."

Monika, la narratrice, travaille dans un institut de beauté. Ce qu'elle aime c'est parler avec ses clientes, découvrir l'histoire de ces corps féminins pudiques ou volubiles, jeunes ou vieux, résignée ou absents... Il y a la femme du boucher qui traîne son ennui dans la boutique de son mari jour après jour, il y a Adèle qui a été tondue à la Libération pour avoir couché avec un allemand, Alix dont le collègue est fou amoureux  de son odeur, Ludmilla qui refuse de vieillir... Autant de vies qui interpellent la narratrice et la renvoient à sa propre enfance dans une ferme.

Corps est, si j'ose dire, un ouvrage typiquement français: une narration à la première personne, des phrases claires, un style épuré, un goût affiché pour l'introspection...C'est assez lisse mais pas franchement désagréable. Il y a une certaine poésie dans tous ces corps de femmes mis à nu, toutes ces histoires qui tournent au fond autour de la même chose: le désir féminin, qu'il soit assouvi comme Adèle qui vit son histoire d'amour jusqu'au bout avec l'allemand quitte à en payer le prix, ou, au contraire, renié, comme la femme du boucher qui laisse tomber ses rêves de prince charmant pour se marier avec un homme qu'elle n'aime pas, poussée par son horloge biologique. L'originalité du roman tient dans le fait que la narratrice ne relègue pas le corps féminin à un corps maternel uniquement. Au contraire, Monika considère avec mépris ces femmes qui ne se croient accomplies que parce qu'elles ont enfanté: "Elles sont enfin quelqu'un maintenant qu'elles sont pleines, elles se croient supérieures à vous qui êtes vide comme une coque à vous qui vivez pour vous seule dans les jours et la vanité des jours. Elles allèguent leur protubérance comme un papier d'identité à croire qu'auparavant elles n'en avaient pas d'identité." Sans renier cette dimension, elle voit avant tout la mère à l'ombre de la femme, à l'instar de sa propre mère qui forme avant tout un couple avec son père. Cela change agréablement il faut le dire de tous les clichés sur la Mère toute puissante. Ainsi, sans être un chef-d'oeuvre, Corps est un roman agréable qui se lit rapidement et qui apporte au milieu d'une sensation de déjà-vu quelques idées intéressantes...

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 18:34

L01.jpgL'homme qui savait la langue des serpents

Andrus Kivirähk

éditions Attila

 

"Il n''y a plus personne dans la forêt." C'est sur ce constat que s'ouvre l'histoire de Leemet, le narrateur, le dernier homme qui sait parler la langue des serpents. Nous sommes en Estonie; il ya quelques temps, les hommes savaient se faire comprendre des animaux et les faire obéir. Ils se nourrissaient exclusivement de viande et habitaient les forêts. Mais les temps ont changé: les hommes de fer sont venus et ont converti les peuples. Les habitants quittent la forêt pour s'installer dans des villages et oublient la langue des serpents pour manier faucille et hache. Ils mangent du pain et boivent de l'alcool. Dans la forêt, Leemet vit quasiment seul avec sa mère, son oncle, sa soeur et deux trois familles disséminées. Leur mode de vie est sur le point de disparaître: Leemet peut bien se promener avec son amie Ints, sa soeur Salme peut bien fricoter avec les ours ou le sage Ulgas faire des sacrifices pour apaiser les génies des bois; bientôt le monde ancien aura disparu, et comment faire quand on n'arrive pas à faire partie du monde nouveau?

L'homme qui savait la langue des serpents est en apparence un conte, une fable un peu noire. On voit des serpents fraterniser avec des humains, des ours séduire des jeunes filles, un couple élever des pous géants... Le style est fluide et se lit avec plaisir, comme on lirait une belle histoire pleine de rebondissements. Il y a même pas mal d'humour perdu malheureusement en partie par ma méconnaissance de la langue et de la civilisation estonnienne (on fait ce qu'on peut) mais que j'ai quand même pu apprécier à de nombreux endroits: le narrateur et sa famille qui sont considérées comme des modernes par les anthropopithèques vivant dans les arbres et se nourrissant exclusivement de viande crue, les garçons du village qui souhaitent être castrés pour pouvoir chanter comme les moines, le vieux grand-père qui sculpte le crâne de ses ennemis pour en faire des coupes... C'est cependant un récit plutôt sombre et cynique. Très anticlérical, L'homme qui savait la langue des serpents met en scène un homme condamné à être le dernier, le survivant d'un monde qui s'effondre. Leemet sait pertinement que rien ne redeviendra plus comme avant et il est sans cesse hanté par l'odeur de pourriture, celle son univers en ruines. Pourtant, même lorsqu'il essaie de s'adapter, il n'y arrive pas. Sa vie a donc tout d'une farce tragique puisqu'il est tôt ou tard condamné à la solitude. C'est donc une vision nettement désenchantée du "progrès" que dresse l'auteur, puisque ce progrès implique de laisser des individus sur la route. Leemet ne peut s'adapter au risque de contraindre sa nature, il est donc voué à l'extinction. Kivirähk ne tombe pas pour autant dans le piège de faire de son narrateur un être avec un mode de vie idyllique: le monde de Leemet est un monde violent, primitif et si les villageois sont perçus comme des idiots, c'est avant tout parce que le narrateur a du mal à les comprendre. Les vrais méchants de l'histoire ce sont Ulgas et Tambet, prêts à toutes les horreurs pour préserver leur monde; c'est de l'autre côté l'ami de Leemet, Pärtel, qui trahit ce qu'il a été de la façon la plus abominable qui soit.  Les autres personnages, y compris le narrateur, ne sont guère que des pions soumis aux caprices d'une civilisation mouvante. Pamphlet, fable, L'homme qui savait la langue des serpents est un récit à l'humour noir et au désespoir rigolard qui ne laissera sûrement personne indifférent...

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 10:37

L06.jpgLe froid modifie la trajectoire des poissons

Pierre Szalowski

éditions Héloïse d'Ormesson

 

Nous sommes à Montréal en 1998. Un jeune garçon d'une dizaine d'années apprend avec horreur que ses parents ont décidé de se séparer. Pour lui, il n'en est pas question, aussi demande-t-il au Ciel de l'aider à empêcher cette séparation. Une tempête de verglas commence dès le lendemain. Aussitôt, c'est toute la vie de ses voisins qui s'en trouve bouleversée: privés d'électricité, son ami Alex emménage avec son père, homophobe convaincu, chez un couple de "frères" qui n'osent pas avouer aux autres leur véritable relation,  la jolie Julie offre l'hospitalité à Boris, un scientifique russe égocentrique obnubilé par ses expériences sur les poissons, sa directrice se casse la clavicule... Tout le monde se rapproche, les langues se délient et le verglas change la vie de tout le voisinage... sauf celle du narrateur. Du moins, jusqu'à ce que son père se casse à son tour les deux bras sur le verglas...

Que vous le croyez ou non, je n'ai rien contre un peu de sucre dans les romans. Les bons sentiments ne me gênent pas, surtout lorsqu'ils sont clairement affichés. Dans Le froid modifie la trajectoire des poissons, il est évident que le cynisme n'a rien à faire dans une oeuvre qui se veut résolument optimiste... Le ton est léger d'entrée de jeu, le lecteur est invité à laisser toute rationalité au placard avec cette tempête "magique" qui fait ressortir ce qu'il y a de meilleur chez chacun des habitants du quartier et peut goûter alors à une succession d'événements insolites mais positifs tout en appréciant le style fluide de la narration et l'exotisme de la langue canadienne (personne ne sait jurer aussi bien que les canadiens).

A quel moment le sucre devient de trop? A quel moment se transforme-t-il en une mélasse poisseuse qui vous bouche la gorge et les artères? Dans mon cas, l'indigestion a commencé au dernier quart du roman: que Alex et Alexis apprennent à connaître et à aimer leurs voisins homosexuels soit, mais qu'Alex découvre l'identité de sa mère et reprenne contact avec elle, non. Que Julie et Boris tombent amoureux l'un de l'autre, soit, mais que Julie aide Boris à résoudre l'expérience avec les poissons, non. Que les parents du narrateur découvrent que finalement ils s'aiment, que le père se rende compte qu'en évoluant professionnellement il peut reconquérir sa femme et que tout le monde devienne copains comme cochon à la fin de l'histoire, faut quand même pas charrier. Là c'est plus du bon sentiment, c'est de la guimauve brute. Pour ma part, j'aurais préféré une conclusion plus nuancée, qui montre que les miracles n'existent pas forcément, qu'aucun gel ne peut vaincre des parents qui ne s'aiment plus ou permettre de retrouver une mère absente. Que le bonheur parfait n'existe pas mais que l'adversité n'empêche pas de profiter du moment présent, enfin, vous voyez ce genre de choses. Après tout, n'est-ce pas la tristesse et les chagrins qui nous permettent d'apprécier d'autant plus les jolis instants de la vie? Voilà voilà... Bon je vous épargne mes envolées lyriques, si vous voulez vraiment de l'envolée lyrique sur le bonheur, lisez donc Le froid modifie la trajectoire des poissons mais, je le répète, gare à l'étouffement...

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 17:27

L04.jpgHors champ

Sylvie Germain

éditions Le Livre de Poche

 

Aurélien mène une vie tranquille: Bientôt quinquagénaire, il est célibataire mais fréquente la jolie Clotilde avec qui il envisage d'avoir un enfant. Il n'a jamais connu son père mais a une mère attentionnée et un demi-frère Joël qu'une agression a rendu idiot. Il travaille dans un bureau et compte quelques amis parmi ses collègues; il rêvasse en regardant Glagys, l'hôtesse d'accueil et, pendant ses heures libres, compulse les notes de Joël pour lui rendre hommage. En bref, Aurélien est un homme ordinaire qui mène une vie ordinaire. Mais un dimanche, le train-train d'Aurélien déraille: insomnies, ordinateur qui tombe en panne, passants qui le bousculent... Le phénomène s'accentue et, bientôt, Aurélien réalise avec horreur qu'il est en train de disparaître. Ainsi, tout au long de la semaine, tandis que son existence s'efface, que ses proches l'oublient, Aurélien se voit lui-même devenir de plus en plus flou, comme une photo qui perdrait tout doucement en netteté...

Plutôt grosse nouvelle que roman, Hors Champ est une réflexion assez angoissante sur la notion même d'existence: existe-t-on dès le moment où personne ne se rend compte de votre existence? Aurélien erre tel un fantôme dans une ville indifférente, devenu assez semblable aux SDF que personne ne voit plus. Ignoré de tous, son image se brouille, il devient flou, les objets le trahissent... Avec un minimum d'effets et une grande finesse dans l'écriture, Sylvie Germain parvient à mettre en scène toute la détresse d'un homme qui ne comprend pas ce qui lui arrive, qui commence la semaine en se faisant ignorer dans les cafés pour la finir seul, affamé et sans domicile (les hommes invisibles n'ont pas d'appartement) oublié par sa fiancée et sa propre mère. C'est assez triste et certains passages m'ont touchée même si je regrette le final pour le coup un peu trop dans la surrenchère et tranchant nettement avec la sobriété de l'ensemble. Aurélien a-t-il disparu parce qu'il devenait trop vieux, semblable aux livres dont se débarrassent ses voisins au début du roman? Le récit n'apporte aucune réponse: conte noir, il se contente peut-être seulement au fond de mettre en scène l'une nos pires craintes: nous faire rejetter ou oublier par ceux que nous aimons...

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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 19:52

L01.jpgLe roman du mariage

Jeffrey Eugenides

éditions de l'Olivier

 

Toute histoire d'amour est un triangle. Il y a lui, il y a elle et il y a l'autre, le ou la parasite, celui qui va mettre son grain de sel alors qu'on ne lui a rien demandé; c'est  parfois le malheureux ou la malheureuse qui aime mais n'est pas aimé et dont l'ombre plane sur la relation amoureuse des deux; c'est parfois le "mauvais" ou la "mauvaise" prétendante, celui qui est aimé mais dont on sait pertinement qu'il n'est pas fait pour le héros ou l'héroïne. En bref, c'est un faire-valoir de l'histoire d'amour et, comme tout faire-valoir, son destin est parfois tragique...

Madeleine est une inconditionnelle de la littérature, et tout particulièrement de la littérature du 18ème siècle. Elle apprécie particulièrement les romans dits "du mariage", les histoires  victoriennes qui s'achèvent par une jolie cérémonie. Mais Madeleine n'est pas une héroïne de Jane Austen; c'est une étudiante américaine des années 80, issue d'une famille assez aisée. La pudeur a disparu, le divorce a fait son apparition. Madeleine s'efforce de s'adapter: elle s'essaie au sexe avec plus ou moins d'entrain, se plonge dans la littérature française contemporaine  mais, peine perdue, elle continue à rêvasser devant Fragments d'un discours amoureux de Barthe. Dans ces conditions, elle devrait finir par tomber amoureuse du gentil Mitchell, l'étudiant en théologie, brillant mais sans histoire et qui a craqué sur elle dès qu'il l'a vue. Mais, comme dans les romans, Madeleine tombe amoureuse du "mauvais" garçon, Leonard, un étudiant maniaco-dépressif issu d'un milieu défavorisé. Commence alors l'histoire de cette étrange triangle amoureux dont hélas personne ne sortira indemne: car, les héros vont l'apprendre à leurs dépens, la vie est loin d'être aussi simple que dans les romans de Jane Austen...

Le roman du mariage aurait gagné à être plus court, mais c'est la seule chose qu'on peut réellement lui reprocher. Tout comme dans Virgin suicides, Jeffrey Eugenides met en scène des personnages extrêmes et décalés, déterminés à vivre selon leur vision du monde. Madeleine la romantique, s'accroche à une histoire vouée à l'échec, Leonard se bat contre une maladie impossible à guérir, Mitchell part en Inde pour se prouver qu'il est un homme bien dont l'héroïne ne peut que tomber amoureuse à la fin... Les trois sont touchants chacun à leur manière. L'écriture d'Eugenides est un curieux mélange de réalisme brute (cf les scènes brutales en Inde) et de poésie mélancolique (la dernière scène entre Mitchell et Madeleine est particulièrement poignante) doublé d'une réflexion intéressante sur la littérature. L'humour n'est jamais très loin, un humour grinçant, le rire du désespoir. Car, le roman du mariage est, il faut l'avouer, un livre qui rappelle avant tout que l'amour romantique est mort, qu'il ne peut survivre dans notre société actuelle. A peine Madeleine fait-elle l'aveu de ses sentiments à Leonard que ce dernier lui rappelle cette citation de Barthe: "Passé le premier aveu "je t'aime" ne veut plus rien dire". Les héros eux-même sont en carton: Mitchell se rend ainsi compte durant son voyage en Europe qu'il est loin d'être l'homme parfait. Quant à l'amour de Madeleine pour Leonard, n'est-il pas sans cesse entaché par celui que lui porte Mitchell? Tiraillés entre leurs aspirations romanesques et la cruelle réalité de la vie, leur soif d'absolu et leurs appétits purement terrestres, les personnages sont malmenés tout du long  du récit par un auteur désabusé. Le roman du mariage est peut-être mort ou peut-être n'est-il finalement qu'une illusion: en effet, Jane Austen a beau en avoir écrit des tonnes, elle-même est restée vieille fille...

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 12:50

L01.jpgLes Jalna

Mazo de la Roche

(16 volumes)

éditions Omnibus

 

Qu'est-ce que le livre doudou? Le livre doudou est un phénomène incompréhensible; il s'agit d'un livre, pas forcément extraordinaire d'ailleurs, qui, pour une raison ou pour une autre vous a touché, un livre que vous prenez plaisir à lire et relire encore quand ça ne va pas ou quand vous avez tout simplement envie de vous détendre et que vous défendez bec et ongles alors même que vous savez très bien au fond de vous que ce n'est pas non plus le chef-d'oeuvre absolu. A noter d'ailleurs que ça marche aussi pour les films; je connais quelqu'un qui défend encore Dirty Dancing...

J'ai plusieurs livres doudou, mais celui dont je vais vous parler aujourd'hui est de taille puisqu'il s'agit d'un cycle en seize ouvrages .

Tout commence en 1927 lorsqu'une canadienne écrit un premier ouvrage intitulé Jalna mettant en scène une famille de l'Ontario, les Whiteoak, vivant dans une grande demeure un peu à l'écart. Il y a la grand-mère Adeline, une centenaire irascible; il y a les oncles Nicolas et Ernest, des rentiers indolents très vieille école et qui ont dilapidé leur fortune en Angleterre. Il y a les petits-enfants: Renny, le patriarche rouquin de la famille et sa soeur Meg, une grosse vieille fille aux abords chaleureux mais à la langue de vipère; il y a leurs quatre demi-frères, Eden, Piers, Finch et Wakefield. Piers s'attire les foudres de ses aînés en épousant Pheasant, la fille naturelle de l'ancien fiancé de Meg; quant à Eden, poète, il se marie avec une jeune new-yorkaise, Alayne, dont son frère Renny tombe aussitôt amoureux. Trahisons, adultères, passions, querelles familales rythment ce premier tome qui rencontra un tel succès que Mazo de la Roche, l'auteur, se retrouva contrainte d'écrire la suite. En fin de compte, le roman devint une saga en plusieurs tomes, repartant parfois d'ailleurs en arrière (ainsi dans l'ordre chronologique Jalna est devenu le septième tome) et racontant toute l'histoire de la famille Whiteoak depuis son installation au Canada (en1854) jusqu'au centenaire de la maison. Sans doute Mazo de la Roche aurait-elle poursuivi (même si elle le faisait sur la fin un peu malgré elle) puisqu'elle est morte à peine un an après la publication du seizième tome, Matins à Jalna (le second dans l'ordre chronologique)

Que dire? Les Jalna est une oeuvre inégale. Certains romans sont vraiment une réussite, mes préférés étant incontestablement le premier sorti Jalna ainsi que le troisième dans l'ordre chronologique Mary Wakefield. D'autres sont plus poussifs; La naissance de Jalna est une plate présentation du cycle tandis que Matins à Jalna a des relents de racisme et d'esclavagisme assez désagréables. Le style de Mazo de la Roche, soyons claire, n'a rien d'exceptionnel et les intrigues de la série sont dignes d'un roman feuilleton. En revanche, l'auteur a un don incroyable pour camper ses personnages et leur faire prendre vie, que ce soit à Adeline, la grand-mère caractérielle, totalement sénile mais curieusement touchante, la new-yorkaise Alayne, posée, tatillonne mais passionnée, Renny le patriarche irritant mais solide, Finch le compositeur maudit, Wakefield l'enfant prodigue, ou à Eden le poète libertin...Le lecteur s'attache à tous les personnages, chacun se choisissant son petit chouchou, et suit leurs aventures avec le même intérêt que pour une série télévisée. Mazo de la Roche était peut-être une écrivain banal mais c'était à coup sûre une fine psychologue et rien n'est plus réjouissant dans ses livres que les traditionnelles querelles famililales où l'humour et l'auto-dérision ne sont jamais très loin, l'auteur posant sur ces créations un regard à la fois extrêmement critique et plein de tendresse. C'est pourquoi d'ailleurs je vous déconseille l'adaptation télévisée qui a été faite dans les années 90 avec Danielle Darrieux. Elle gomme le léger cynisme de l'histoire (les Whiteoak vivent bon nombre d'histoires d'amour qui se terminent mal et font des mariages mal assortis. Renny et Alayne passent leur temps à se quereller, Piers et Finch n'aiment pas leurs fils, Dennis est un petit garçon psychopathe, Meg une harpie radine) pour en faire une saga familiale proprette sans adultères (dans l'oeuvre de Mazo de la Roche, Pheasant trompe Piers avec son frère Eden tandis que dans la série elle repousse ses avances, Alayne est mariée avec Eden alors que dans la série elle n'est que fiancée, etc.) et avec des personnages lisses et très gentils (Meg est une soeur modèle qui encourage les talents de ses frères alors que dans la saga, bien au contraire, elle s'oppose au goût de Finch pour le piano, Danielle Darrieux est une grand-mère dynamique et moderne alors que Adeline Whiteoak est impotente et sénile). Roman de gare? Saga de midiinette? Pour ma part, les Jalna restera cette rangée de livres dans la bibliothèque de mes parents que j'avais toujours plaisir à aller chercher et qui ont bercé mon adolescence. Et vous? Quels sont vos livres doudous?

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 19:40

L01.jpgFéerie générale

Emmanuelle Pireyre

éditions de l'Olivier

 

Et comme ce blog a toujours une longueur d'avance, nous avons parler aujourd'hui d'un livre...de la rentrée littéraire. Mieux vaut tard que jamais...

Bon, déjà, même s'il est classé dans cette rubrique, il est difficile de qualifier Féerie générale de roman. En effet, le livre de Pireyre se présente sous la forme de plusieurs chapitres aux titres volontairement énigmatiques (Comment laisser flotter les fillettes? ou Nietzsche est-il hallal?)  autant de questions obscures et à dire vrai stupides, joyeuses parodies de questions idiotes que l'on pourrait retrouver sur des forums Internet ou des magazines et que l'auteur aborde avec le plus grand sérieux. Car le but de Pireyre c'est ça, récupérer tout ce qui fait l'apanage du 21ème siècle: port du voile, maisons écologiques, crise financière, management sauvage, informatique et Internet... et les adapter à sa sauce. Elle pioche des conversations sur les forums,  mixe des propos d'ados à des discours sociologiques, alterne une réflexion sérieuse avec les clichés les plus consternants, débat tout aussi bien de religion ou d'amour que de toilettes sèches.... Le but du jeu? Un joyeux bric-à-brac au demeurant plutôt lisible et qui se présente essentiellement comme un exercice de style: mélange de genres, personnages hétéroclites, situations invraisemblables... L'auteur pose un regard bienveillant sur ses personnages et si l'absurdité de notre société est parfois mise en exergue, c'est plutôt avec tendresse, la narratrice s'englobant dans ce monde qui aime parfois débattre sur des riens.

Je ne qualifierais pas Féerie générale de chef-d'oeuvre. Comme tout livre "fragmenté", certains chapitres ne sont pas sans faiblesse pour ne pas dire un peu ennuyeux par endroits (je pense notamment à Comment faire le lit de l'homme non schizoïde et non aliéné?) Malgré tout Pireyre a un style très fluide et une écriture pleine d'humour qui pallie une construction assez monotone (les chapitres se présentent presque tous de la même façon) Sa réflexion est amusante, souvent pertinente. En bref, le livre se lit bien et, pour une fois, le prix littéraire qui lui a été octroyé n'est pas une escroquerie. A découvrir...

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 10:31

L05.jpgLa montagne de minuit

Jean-Marie Blas de Roblès

éditions Zulma

 

ça commence un peu comme L'élégance du hérisson: un gardien dans un lycée catholique, taciturne, solitaire et, de l'avis de tous forcément misanthrope et idiot. De l'avis de tous sauf de sa nouvelle voisine Rose, jeune mère célibataire, et de son petit Paul; ces deux-là ne tardent pas à découvrir que, sous ses dehors rustiques, le vieil homme cache une profonde sensibilité et une connaissance considérable sur le lamaïsme. Rose et Bastien (le gardien) se lient d'amitié et, pour faire plaisir à ce dernier, Rose décide de lui offrir le voyage de ses rêves: ensemble, ils s'envolent pour le Tibet. Exit L'élégance du hérisson (et tant mieux pour ma part car j'avais trouvé ce livre prodigieusement niais), place au voyage et à la découverte dant un pays envahi, l'occasion également pour les héros de s'épancher sur leurs passés respectifs...

Mouais. Question peut-être de thématique tout d'abord car, j'avoue que moi, les méditations sur des collines, le Dalaï-Lama ou les mandalas, c'est pas mais alors pas du tout ma tasse de thé. Ceci dit, je reste plus que dubitative sur l'intrigue également très, trop légère. La montagne de nuit, supposé être un roman d'une profondeur abyssale, est à mon avis une baudruche gonflée au vent; le style est sympathique mais n'a rien d'extraordinaire. De façon maladroite, l'auteur préfère alterner la narration; tantôt l'histoire est écrite par Paul, devenu adulte, tantôt elle est vue à travers les yeux de sa mère ou de ceux de Bastien. C'est très à la mode mais là ça ne marche pas. Les atermoiements de Rose me semblent superflus par exemple, ou alors ils auraient dû venir vraiment tout à la fin. Parlons-en de la fin justement. Après quelques péripéties et quelques révélations plutôt bien pensées qui auraient pu conclure La montagne de minuit de façon intéressante et me laisser sur un sentiment meilleur, Jean-Marie Blas de Roblès préfère conclure sur un "désaveu" indigeste, prétexte avant tout à un exercice de style pompeux et ennuyeux au possible. Rien de pire pour boucler un récit qui avait le mérite d'être sobre et court. Certains verront dans La montagne de minuit  "une exploration intrépide des savoirs et des illusions", une interrogation sur la manière de s'approprier l'Histoire pour lui faire dire ce qu'elle veut mais moi j'y vois avant tout un de ces romans un peu creux dont se gargarisent les prix littéraires...

 

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