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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 19:03

L02.jpgDésolations

David Vann

éditions Gallmeister

(2011)

 

 

Il n'y a pas grand-chose à dire sur Gary et Irene. Ils ont vécu presque toute leur vie dans un petit coin de l'Alaska, ils ont élevé deux enfants, Mark et Rhoda et, aujourd'hui, retraités tous les deux, leur vie leur apparaît comme un échec. Elle, traumatisée par le suicide de sa mère, est persuadée que son époux l'a isolée de tous ses amis pour mieux l'abandonner par la suite, lui a le sentiment que sa femme l'a empêchée de devenir quelqu'un d'important et l'a condamnée à une vie étriquée. Désireux de trouver un sens à une existence vide, Gary décide de construire une cabane sur une île perdue, à l'image des pionniers d'autrefois. Irene l'aide malgré une migraine atroce qui ne la lâche pas, résolue à sauver un mariage qui prend l'eau de toutes parts. Leur fille Rhoda les observe, impuissante, rêvant pour elle-même d'un belle romance et d'un beau mariage, mais elle est engagée dans une sage relation avec Jim, un dentiste insipide, qui n'éprouve pour elle que de vagues sentiments tiédasses et qui ne semble guère disposée à lui demander sa main.

Soyez contents tous ceux qui m'accusent de ne lire que des romans d'amour, car aujourd'hui nous parlons d'un livre où personne ne s'aime. David Vann, l'auteur de Sukkwan Island (livre que je vous invite vivement à lire et dont vous trouverez la critique sur ce blog) met en scène des personnages foncièrement égocentriques et égoïstes qui, en dépit de leurs liens familiaux, ne semblent absolument pas se soucier les uns des autres et préfèrent s'apitoyer sur leur propre sort. Irene toute à ses migraines, aimerait que Gary s'occupe d'elle, Gary tout à sa cabane, aimerait que Irene l'aide à réaliser son rêve, Rhoda aimerait que Jim l'épouse, Jim aimerait vivre plusieurs relations sentimentales... En bref, chacun accuse mutuellement l'autre de gâcher sa vie sans jamais se remettre en question. Les personnages sont amers, durs, collant bien au décor du livre, le fin fond de l'Alaska, un décor plein de glace et de froid. En un mot, c'est glauque et il vous faudra un sacré moral pour résister à la lecture d'un roman qui décapite joyeusement toute notion de bienveillance ou de chaleur. Ceci dit, c'est très bien écrit. En revanche, j'ai moins apprécié Désolations que Sukkwann Island; contrairement au livre précédent de Vann, Désolations est beaucoup plus lent et, si le lecteur sent gros comme une maison la future tragédie (car nous savons que ce genre de romans ne finit jamais bien) il attend tellement qu'il peut finir par s'impatienter! Ceci dit, sans crier au chef-d'oeuvre, Désolations reste un récit de qualité: j'avoue avoir été touchée par le personnage de Rhoda, la seule qui, malgré sa vision étriquée, s'efforce de comprendre les siens et dont l'amour pour eux semble sincère. C'est un peu la seule touche de couleur dans un univers très sombre qui ne laisse guère de place à l'espoir. Que voulez-vous, l'hiver est bientôt là maintenant...

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 12:11

L06.jpgRien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan

éditions JC Lattès

2011

 

 

Première lecture "officielle" de la rentrée littéraire, le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit, m'a posée un grave cas de conscience (enfin bon, grave, faut pas exagérer non plus). L'auteur dans ce roman a en effet pour ambition de "raconter sa mère", Lucile, qui s'est suicidée il y a quelques années. Elle revient sur l'enfance de cette dernière, issue d'une famille nombreuse pleine de chaleur mais aussi de zones sombres (Lucille aurait été violée par son père) ainsi que sur sa propre enfance, marquée par cette mère fantasque, souffrant de graves problèmes psychiatriques et qui a été internée à de nombreuses reprises. Inutile de vous cacher que c'est lacrymal. Inutile de vous dire aussi que ce roman est loué par tous; c'est tellement vrai. La question est la suivante: un roman est-il fait pour être vrai?

Je m'explique: imaginons un instant que ce livre soit une fiction, que Lucile n'ait jamais existé, qu'il s'agisse d'un personnage tous comme les autres personnes citées dans le texte. Qu'avons-nous alors? Nous avons un récit qui fleure bon le déjà-vu (mal-être, inceste, apologie du suicide parce que de toute évidence la vieillesse est le mal absolu) et un personnage principal qui n'est pas attachant pour un sou: Lucile nous est présentée comme une jeune fille arrogante et fainéante, pas très brillante, dont la vie manque singulièrement de cachet, qui se marie à peine sortie de l'adolescence et qui passe ensuite son temps entre médicaments et délires. C'est une soeur et une mère indigne. La première partie du livre est presque plus intéressante parce que nous avons deux personnages qui se détachent nettement, le grand-père et la grand-mère de la narratrice, Liam et Georges, dont la description en demi-teinte est très bien rendue par l'auteur. Mais la seconde partie, axée essentiellement sur l'enfance de la narratrice, est larmoyante, pleine de longueurs et offre au final peu de rebondissements...

Et là vous me direz stop. Et vous me direz que c'est dégueulasse de dire ça. Lucile n'est pas un personnage. C'était une femme qui il n'y a pas si longtemps vivait encore parmi nous. Tout comme trouver Georges plus intéressant que sa fille est affreux dans la mesure où il a sûrement violé cette dernière ou encore railler la douleur d'un auteur qui a sans doute sorti ses tripes pour écrire ce livre. Je sais tout ça mais alors pourquoi Rien ne s'oppose à la nuit est-il considéré comme un roman? Pourquoi ne pas l'avoir mis en documentaire? J'ai horreur d'être prise en otage et là, c'est exactement ce que fait Delphine de Vigan qui sous prétexte d'"écrire sa mère" nous prend émotionnellement au piège: elle impose son "je" pratiquement tout du long, s'interroge sans cesse sur ses sentiments, et étale sa souffrance sans la mise en scène minimum qu'exige un roman. A ce compte-là, pourquoi tout le monde ne publie-t-il pas son journal intime? Nous savons tous que l'écriture d'un livre est presque toujours plus ou moins inspirée de l'expérience personnelle d'un auteur. Cet auteur cependant n'a pas à nous balancer cette expérience à la tête histoire d'attirer notre sympathie, chose que manifestement bon nombre d'auteurs français nombrilistes n'ont toujours pas compris. Je suis pour un certain recul dans la littérature ou alors il faut faire carrément comme Rousseau et ses Confessions et compenser ce manque de pudeur par une mauvaise foi absolue et un style impeccable. Delphine de Vigan ne possède ni l'une (elle essaie au contraire de demeurer la plus objective possible sur sa mère, interrogeant presque tous ses proches) ni l'autre. Donc j'ose ici l'avouer haut et fort: non, je n'ai pas aimé le roman Rien ne s'oppose à la nuit. Prenez-moi pour un monstre si ça vous chante mais si vous-même vous avez aimé, demandez-vous si c'est vraiment la qualité de l'écriture ou l'intrigue qui est en cause ou uniquement votre empathie pour une femme endeuillée...

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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 20:16

L03.jpgMort aux cons

Carl Aderhold

éditions Livre de Poche

2007

 

 

Tout commence une chaude soirée d'été quand le narrateur, agacé par la médiocrité des programmes télé et le chat de sa voisine, balance ce dernier par la fenêtre. Loin d'éprouver du remords, il se sent aussitôt le désir d'éliminer les animaux de compagnie, persuadé que la mort de ces derniers permettront à leurs propriétaires de se rapprocher. Mais, devant un premier échec, force lui est de constater que le problème ne vient pas des animaux mais des humains. Le voilà donc lancé dans une série de meurtres au petit bonheur, tuant tous ceux qui l'énervent sans en comprendre vraiment la fin jusqu'au jour où sa raison lui souffle qu'il lui suffit d'éliminer... tous les cons. Mais qu'est-ce qu'un con? Entre le bricoleur paternaliste et le chauffard, le fonctionnaire tyrannique ou l'épouse étouffante, notre héros ne sait bientôt plus où donner de la tête...

Ce livre me laisse je l'avoue profondément perplexe. Certains passages sont très drôles (je pense notamment au moment où le narrateur se débarrasse d'un ami bricoleur pesant ou encore d'un homme politique bavard) mais je n'ai pas vraiment accroché à l'idée. Déjà parce qu'il me semble que la thématique du "con" est loin d'être originale: il est devenu d'usage de s'en moquer à toutes les sauces (Travailler avec des cons, Vivre avec des cons, Les nouveaux cons) et, d'autre part, parce que je peux être moi-même des fois, excusez l'expression, assez conne et que je pense que la majorité d'entre nous l'est également tôt ou tard. L'humour noir me plaît mais pas ce genre d'humour qui consiste à se moquer des autres en ayant le sentiment bien confortable qu'on vaut beaucoup mieux. ça passe pour un court texte, un article, mais par pour un roman. Ainsi Mort aux cons s'enlise assez rapidement, tourne en rond, rythmé uniquement par des portraits de cons plus ou moins réussis et par un catalogue de meurtres plus ou moins imaginatifs. Carl Aderhold a cependant la bonne idée de jouer sur la surrenchère et, par l'exagération volontaire, parvient à nous faire sourire (les DRH qui se succèdent, victimes tour à tour de leur employé) Son ton reste léger et prend beaucoup de distances par rapport à un narrateur qui,  il faut le reconnaître, en tient une sacrée couche et est lui-même peut-être un peu con? Ceci dit il n'en demeure pas moins que certains personnages, très caricaturaux, m'ont mis plutôt mal à l'aise (les cruelles aides-soignantes qui infantilisent la courageuse petite vieille, le contrôleur raciste, les bobos de province...) sans provoquer en moi l'effet exutoire voulu. Pas clair ce que je raconte? Bon, en bref, Mort aux cons est un peu l'équivalent d'un jeu de fléchettes avec pour cible vos ennemis (ici les cons): c'est amusant, ça a pour vocation de défouler et ça lasse au bout d'un moment. Moi ça m'a lassée assez vite.

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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 12:03

L02.jpgL'agneau

Christopher Moore

éditions Gallimard

2002

 

 

Tout commence avec l'ange Gabriel, sommé par le Très-Haut d'aller ressusciter à Jérusalem un gars mort il y a plus de deux mille ans. Mais il ne s'agit pas de n'importe qui: il s'agit de Biff (littéralement en anglais, La Beigne, de par sa capacité à recevoir des coups) le meilleur ami du Christ. Dieu trouve en effet que les évangiles sont un peu pauvres et que ce serait bien pour les hommes d'en avoir un autre. Voilà donc Biff coincé dans un hôtel avec pour seule compagnie l'ange Gabriel, amateur de séries télé, et contraint d'écrire sa vie et celle de Jésus, alias Joshua, l'ami avec qui il a partagé toutes les aventures. Et quelles aventures! De Nazareth à la Chine, Biff et Joshua voyagent, Joshua cherchant à déterminer s'il est vraiment le fils de Dieu, Biff l'accompagnant et expérimentant pour son ami tous les péchés que celui-ci ne peut pas commettre mais souhaite comprendre.

Ouvrage déjanté, L'agneau n'a rien d'un pamphlet anti-religieux ou d'un récit satirique. Gentiment anachronique par endroits, humoristique, il se rapprocherait plus à mon sens d'un film comme La vie de Brian des Monty Python (si vous n'avez pas encore vu ce film honte à vous) Il nécessite même une certaine culture religieuse pour apprécier à sa juste valeur le personnage de Jean le Baptiste qui manque de noyer ses fidèles ou Gaspard, le mage bouddhiste qui apprend à Joshua l'art de la sagesse oriental. De même certains épisodes pourraient paraître obscurs à ceux qui n'ont jamais lu le Nouveau Testament. Etant raisonnablement calée dans ce domaine, j'ai pu apprécier je pense à sa juste valeur un livre vraiment très drôle servi par des protagonistes intéressants: Biff, l'indécrottable mais fidèle compagnon, Joshua, naïf et tourmenté, Maggie, passionnée et cynique... sans oublier évidemment l'ange Gabriel dont la bêtise fait beaucoup rire . Le seul point noir de ce livre, c'est qu'il est trop long. Près de 700 pages pour imaginer l'enfance et la jeunesse du Christ,  ça finit par lasser d'autant plus que l'auteur, ne pouvant pas toujours jouer sur la carte de l'humour s'essaie parfois à un registre plus grave (le sacrifice des agneaux à Pâques, la mort de Jean-Baptiste) au demeurant avec succès, mais toujours de façon timide, sans oser vraiment mélanger les genres. C'est dommage car je pense vraiment que le mélange aurait pu marcher, l'auteur ayant un style agréable. Ceci dit j'ai bien ri et pour une lecture du dimanche, L'agneau est tout à fait recommandé...

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 15:39

L04.jpgEt les hommes sont venus

Chris Cleave

éditions Nil

(2008)

 

Petite Abeille, adolescente nigériane échappée d'un centre pour réfugiés, débarque un jour à Londres chez Sarah,  une journaliste qu'elle a rencontré deux ans auparavant sur une plage dans son pays dans des circonstances plus que douloureuses. A priori, rien de commun entre la jeune réfugiée meurtrie par une vie sans avenir et la jeune mère trentenaire, insatisfaite d'une existence qui lui semble vide. Pourtant, les deux femmes sont liées par un secret, un passé que tour à tour elles s'emploient à raconter...

Et les hommes sont venus a été une très belle surprise pour moi, un service de presse oublié que j'ai exhumé par hasard de ma pile à lire et que j'ai dévoré en à peine deux jours. Ce roman, alternant la voix de Petite Abeille et celle de Sarah est remarquablement construit, l'auteur ménageant un certain suspens tout au long de l'histoire. Et quelle histoire! Chris Cleave nous fait un récit émouvant, rendu plus poignant par la narration des deux héroïnes, sans pour autant tomber dans la mièvrerie ((à part peut-être sur la fin). Certaines scènes narrées par Petite Abeille sont difficiles, l'une d'elle est même insoutenable et pourtant je ne pense pas être d'une nature trop sensible. Le style est impeccable et les personnages sont attachants, d'autant plus qu'ils sont loin d'être manichéens; Sarah est une épouse adultère (qui l'assume parfaitement d'ailleurs) et Petite Abeille est prête à tout pour sa survie. En bref, Et les hommes sont venus est une belle découverte qui me donne bien envie de me lancer dans les autres romans de Cleave...

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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 12:46

L01.jpgLe caveau de famille

Katarina Mazetti

éditions Gaïa

2005

 

Désirée et Benny, les héros du Mec de la tombe d'à côté n'avaient rien en commun, elle la bibliothécaire dévoreuse de livres, lui l'éleveur de vaches un peu bourru. Ils s'étaient même séparés. Mais voilà: amoureux malgré tout, ils ne pouvaient se résoudre à vivre loin l'un de l'autre. Ils ont donc décidé de se laisser une chance et de passer un marché: faire trois essais pour avoir un enfant ensemble. L'enfant a été conçu. Désirée et Benny, après le choc des cultures, se lancent dans une aventure tout aussi difficile, celle de la vie de famille.

Après Le mec de la tombe d'à côté qui s'employait à démystifier l'amour, Katarina Mazetti s'attaque cette fois aux enfants et à la famille. Désirée, qui rêvait pourtant d'un bébé, découvre que le quotidien d'une mère n'est pas de tout repos et que les joies de la maternité sont peut-être un peu exagérés. Qui plus est, elle doit gérer une vie de couple compliquée. Quant à Benny, il a du mal à accepter l'idée que sa femme ne soit pas une parfaite femme d'intérieur. Ceci dit, même si, comme dans Le mec de la tombe d'à côté, la voix des deux héros s'alternent pour narrer l'histoire, il devient très vite évident que l'auteur prend cette fois clairement le parti de Désirée: c'est elle qui part vivre à la campagne chez Benny, c'est elle qui doit faire le plus de concessions... Benny, lui, est qualifié par un personnage extérieur d'homme d'une "génération perdue". Le caveau de famille n'est pas pour autant une critique de la maternité ou de la vie de famille, tout comme le précédent roman de l'auteur n'était pas une critique de l'amour. Il s'agit là encore pour Mazetti de dépasser les clichés de la maternité comme accomplissement de la vie d'une femme et son plus grand bonheur. Non, les enfants ne sont pas forcément un don du ciel! Coliques du petit ou difficultés financières, les narrateurs ne nous épargnent pas les détails triviaux, et, si le lecteur (plutôt la lectrice d'ailleurs) peut rire devant les mésaventures conjugales de Benny et Désirée, faites de joies et de peines, il peut aussi se sentir un peu effrayé devant la résignation qui pointe sous l'humour parfois grinçant de l'histoire d'un couple qui se croyait unique (surtout elle) et qui découvre qu'il est, au final, comme les autres. Le caveau de famille est un récit tendre et amer à la fois, faussement léger, dans lequel se reconnaîtra sans doute la mère de famille et qui laissera les autres indécises de savoir si, oui ou non, tout ça en vaut la peine...

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 10:52

L01.jpgDu domaine des murmures

Carole Martinez

éditions Gallimard

(2011)

 

Nous sommes en 1187. La jeune et jolie Esclarmonde, unique fille du seigneur des Murmures, est promise à Lothaire, un jeune garçon violent, trousseur de jupons et amateurs de tournois. Mais  le jour de son mariage, c'est la stupeur: la jeune fille de quinze ans refuse de dire le "oui" fatidique et se tranche l'oreille pour mieux témoigner de sa résolution: Esclarmonde a en effet décidé de consacrer sa vie à Dieu et de vivre en recluse contre la volonté de son père. Ce dernier lui fait construire une chapelle et, selon les voeux de sa fille, édifie une cellule attenante dans laquelle Esclarmonde est emmurée vivante avec pour seule ouverture au monde une fenestrelle pourvue de barreaux. La fin de l'histoire? Et bien pas tout à fait; car la jeune fille a un secret qui, elle est loin de s'en douter, va faire d'elle une recluse d'un genre bien particulier et la faire entrer dans la légende...

Après Coeur Cousu, Carole Martinez s'attaque encore une fois à une histoire atypique et légèrement casse-gueule. Elle aurait pu écrire un récit complètement illuminé ou, au contraire, une violente diatribe contre le catholicisme. Au lieu de ça, l'auteur préfère traiter le sujet à sa manière, dans un style qui mêle légendes et religion, fantômes et croyances populaires, superstitions et réalités triviales, chansons d'amour et croisades. Il faut être particulièrement douée pour réunir tous ces éléments dans un seul roman sans tomber dans le grotesque et encore plus pour donner corps à un personnage comme Esclarmonde. La jeune fille aurait pu rester un être éthéré, mais Martinez lui donne une réelle profondeur et fait d'elle un protagoniste complexe, tiraillée entre son amour pour Dieu et son amour du monde extérieur... Du domaine des murmures est aussi l'histoire d'une femme devenue légende malgré elle et nous montre de ce fait comment les mythes naissent... C'est un roman touchant sans être larmoyant, poétique sans être pompeux, critique sans être virulent... On lit ça comme un conte de fées un peu cruel car la méchanceté des hommes est loin d'être occultée, que ce soit celle du père, de Lothaire, des paysans ou même d'Esclarmonde elle-même... Paradoxalement, aucun de ces personnages ne suscitent vraiment la haine, plutôt une immense pitié. A travers la quête spirituelle d'Esclarmonde, qui vire bientôt au surplace, l'auteur s'interroge sur la croyance en général et sans en nier les effets négatifs (les pélerins qui obéissent au doigt et à l'oeil à celle qu'ils prennent pour une sainte, les croisés engagés dans une guerre lointaine, les paysans tétanisés par les superstitions diverses et variées) semble adhérer à l'idée que, d'une façon générale, l'homme a besoin de croire en quelque chose, que ce soit en Dieu (Esclarmonde),en l'amour (Bérengère), en l'argent (le colporteur Martin) ou aux fantômes... Pas de jugements dans cette oeuvre douce et triste qui sortira en août et qui fera sans doute partie des titres dont on parlera lors de la rentrée littéraire.

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 09:43

L01.jpgAmitié amoureuse

Hermine Lecomte du Nouy

éditions Calmann-Levy

(1896)

 

 

C'est un peu paradoxal que le premier livre de la rentrée littéraire que je lise soit un ouvrage écrit à la fin du 19ème siècle. Amitié amoureuse est en effet un roman épistolaire écrit par une contemporaine de Maupassant, Hermine Lecomte de Nouy, femme de lettres française qui se serait très largement inspirée de sa propre correspondance avec ce dernier. Il raconte l'histoire de deux trentenaires, Denise une femme dont le mari est on ne sait trop où au point qu'on pourrait la croire veuve et qui élève seule sa fille Hélène, et Philippe, un célibataire indécrottable. Ces deux âmes soeurs se rencontrent lors d'une soirée particulièrement ennuyeuse et se lient vite d'amitié au point de ne pouvoir plus rester très longtemps sans nouvelles l'un de l'autre. Amitié? Amour? Qui peut le savoir? Philippe et Denise se croient amoureux à tour de rôle, jamais en même temps, se récrient, se récusent, s'évitent puis se retrouvent dans un chassé-croisé de sentiments, incapables d'envisager leurs existences l'un sans l'autre. Lui, nonchalant, un peu défaitiste, se résigne à ce jeu éternel, peu désireux au fond de connaître les aléas et les déceptions d'une vraie relation sentimentale. Elle se rebelle contre une existence trop sage, et s'abandonne souvent à cette passion sans jamais oser la concrétiser....

J'aime les romans du 19ème siècle, il était logique que j'aime Amitié amoureuse qui au niveau du style est irréprochable même si certains lui reprocheront peut-être le côté ampoulé propre au genre et les éternelles digressions sur les nobliaux. Ceci dit ce que j'ai le plus apprécié dans ce livre, c'est la peinture des sentiments. Tout est remarquablement décrit, amour, jalousie, tendresse... Ce qui m'a le plus frappé, c'est l'inversion des rôles entre les deux personnages: Philippe qui, tout comme une femme, se réfugie dans l'âme et le pur esprit, avide d'un amour platonique, tandis que Denise, pourtant mariée et mère, aspire à une relation charnelle et fait plusieurs fois état de sa frustration devant une passion non consommée. Ces deux-là nous offrent une belle palette d'émotions qui sonnent toujours justes. On souhaiterait pour eux une fin heureuse mais cette fin offre également un goût amer d'inachevé. En écrivant cette note aujourd'hui, je suis quasiment sûre que Amitié amoureuse ne fera partie d'aucune sélection de la rentrée, pas plus qu'il ne déclenchera les passions des amateurs de navets contemporains. C'est bien dommage pourtant car ce livre m'a touchée comme aucun livre ne l'avait fait depuis bien longtemps...

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5 juin 2011 7 05 /06 /juin /2011 16:15

L02.jpgAutoportrait de l'auteur en coureur de fond

Haruki Murakami

éditions 10-18

(2007)

 

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je ne suis pas une grande amatrice de joggings ou de marathons. Pourquoi courir lorsque l'on peut tout aussi bien marcher? C'est pourquoi il m'a fallu du temps avant de me lancer dans la lecture de Autoportrait de l'auteur en coureur de fond de Murakami, qui est un mélange de biographie fragmentée et de réflexions diverses autour de l'écriture et, vous l'avez deviné. de marathons. Car Murakami, notre auteur, est, lui, un grand amateur du genre et ne conçoit pas son travail de romancier indépendamment de son statut de coureur de fond. Le livre est rédigé sous forme de carnet de bord, relatant ses différents exploits (ou déboires) sportifs, avec de temps en temps des flash-backs et mêlant à l'activité physique une activité intellectuelle, Murakami s'interrogeant sur la notion même de course...

L'idée est intéressante ainsi que le cheminement de pensée de l'auteur qui conçoit la course comme une sorte d'exutoire à un métier qu'il considère comme un "poison". Etre écrivain pour lui a en effet un côté malsain qu'il souhaite contrebalancer par une activité saine. Autant vous dire qu'à la lecture du récit, Murakami apparaît assez vite (ce dont il est parfaitement conscient d'ailleurs) comme un homme assez ennuyeux avec une vie parfaitement réglée, levé aux aurores et couché aux poules et dont le journal révèle un caractère méthodique et un tantinet psychorigide. Mais nous ne jugeons pas ici un homme mais une oeuvre et j'avoue avoir été impressionnée par la réflexion de Murakami sur l'écriture. Pour l'auteur, être écrivain est un vrai travail qui nécessite de l'opiniâtreté et beaucoup de patience. Il est très humble en tant que romancier, ce qui est d'autant plus méritoire quand on connaît ses romans. Son amour pour la littérature transparaît dans une réflexion posée et distante, accessible à tous. Après j'ai été moins emballée par le récit de ses divers marathons et ses pensées tournant autour la course, même abordée de façon philosophique ou littéraire, ont fini par me lasser. Texte relativement court, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, n'a heureusement pas le temps d'ennuyer. Il reste un agréable livre, plus essai que roman d'ailleurs, et ravira les adeptes de Murakami ainsi que tous ceux qui s'interrogent sur l'écriture.

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 11:54

L05.jpgQue font les rennes après Noël?

Olivia Rosenthal

éditions Verticales

(2010)

 

Bonne question n'est-ce pas? En tous cas si vous vous intéressez au père Noël et à ses rennes... N'ayant jamais cru au père Noël, c'est une question qui pour le coup ne m'a jamais empêchée de dormir, ce qui n'est assurément pas le cas de notre héroïne sans nom qui a toujours développé une passion pour les animaux. Manque de chance ses parents ont toujours refusé de lui en donner un. Parallèlement, la narration met en scène un éleveur, boucher, soigneur? (rayer la mention inutile) qui témoigne de son expérience dans les zoos, les laboratoires d'expérimentations, les abattoirs, les élevages, bref dans tous ces lieux où l'animal est sous contrôle de l'homme. 

Le but de l'auteur est simple: il s'agit de mettre en parallèle un animal emprisonné, pris au piège, avec une jeune fille lambda qui a le sentiment d'être elle-même prise au piège, élevée contre sa nature. Bon, résultat des courses, la réalité de sa nature est somme toute assez décevante: je m'attendais à quelque chose de plus spectaculaire, une femme qui se découvre psychopathe, schizophrène, enfin quelque chose d'assez comparable à l'histoire du film La féline dont la narration relate l'histoire, celle d'une femme ordinaire qui, peu après son mariage se transforme en panthère. Vous verrez, le dénouement est plus banal, mais là n'est pas la question. L'idée de base n'est pas inintéressante (l'histoire d'une jeune fille puis femme qui lutte contre sa propre nature, tentant de se fondre dans un moule) et le rapprochement avec le monde animalier est plutôt bien vu. Olivia Rosenthal nous brosse une description saisissante des zoos, des élevages et autres, descriptions qui pour le coup m'ont presque plus intéressée et plus touchée que la narration concernant l'héroïne (au fond c'est moi le monstre) En bref, la partie "documentaire" est plus prenante que l'histoire en elle-même. Et pourquoi me direz-vous? Pour une raison très bête: le style. L'auteur n'avait manifestement pas envie de se fondre dans la masse des auteurs de commun et, au lieu d'opter pour une narration traditionnelle, décide d'alterner la narration à la première personne du singulier (l'éleveur/boucher/soigneur, rien à dire là-dessus) avec une narration... à la deuxième personne du pluriel (le Vous de majesté de l'héroïne). Et là, c'est l'horreur. Autant vous dire; si j'avais lu la quatrième de couverture avant d'emprunter le livre, j'aurais reposé le livre directement sur la table. Non mais!  Voici un extrait:

" Vous ne désirez rien d'autre que de faire plaisir à votre mère. Vous ne désirez rien d'autre que de vous soustraire au regard de votre mère. Votre propre ambivalence vous empêche de prendre des décisions. Vous gardez le silence. Vous grandissez."

Vous me direz: un paragraphe ça va. Mais la moitié d'un roman comme ça, c'est lourd, vraiment très lourd. D'autant plus qu'Olivia Rosenthal, sans doute fan des oeuvres de Marguerite Duras à ses heures perdues, n'hésite pas à user et abuser des répétitions pour bien montrer à quel point son héroïne doit se taire, grandir, etc. "Vous vous préparez" ,"Vous vous oubliez" ou "Vous vous retenez" sont ainsi répétés de long en large, procédé qui avait sans doute un grand succès dans les années 70 mais qui paraît maintenant furieusement démodé. C'est aussi subtil qu'un écriteau annonçant: "ATTENTION, HEROINE COMPLEXEE SUR LE POINT DE VIVRE MUTATION MAJEURE DANS SA VIE" et ça a le petit côté pompeux que je déteste: "Regardez-moi je ne suis pas un vulgaire écrivain qui se contente d'écrire des histoires, je manie la langue française moi." A-t-on le droit de préciser: mal?

Si donc vous êtes amateur de que le roman français a de plus prétentieux et que vous avez envie de vous la jouer en parlant d'un roman primé (car ce genre de livres hélas! remporte des prix) alors n'hésitez pas! Moi, enfin je veux dire vous, Vous vous taisez.

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