Ulysse
James Joyce
Non je n’ai pas décidé d’arrêter ce blog, pas plus que je ne suis passée sous un train depuis la dernière fois. Mais c’est seulement depuis hier que je suis venue à bout d’Ulysse, le pavé de 1000 pages de James Joyce.
Ulysse est une référence en matière de littérature. Pourtant, toutes les personnes que j’ai interrogé (et pas des plus bêtes) m’ont avoué qu’ils avaient été incapables de le lire jusqu’au bout, ce qui n’a pas été sans me faire peur. J’ai compris assez vite pourquoi.
L’intrigue ? Assez difficile à expliquer. Pour résumer à l’extrême, une journée à Dublin vécue essentiellement par deux personnages, Dedalus et Bloom. L’un est un jeune professeur honte de son père, l’autre un juif de la quarantaine blasé, tous deux portés sur les femmes et l’alcool. Ceci dit, si la narration tourne autour de ces deux personnages, elle adopte une multitude de points de vue et permet ainsi d’embrasser une foule de protagonistes secondaires, une Pénélope désoeuvrée, des jeunes saintes-nitouches pas si farouches, des prêtres alcooliques, des prostituées, etc.
S’il ne s’agissait que de la profusion de personnages on pourrait s’en sortir (après tout j’ai bien survécu à l’épopée des trois royaumes) mais là où ça se complique, c’est que non content de multiplier les références littéraires (la plus évidente étant évidemment l’Odyssée d’Homère) James Joyce prend un malin plaisir à inventer des mots, à démolir sans cesse la structure de son roman en sautant indifféremment du récit théâtralisé au texte écrit d’une traite en passant par la narration standard et à utiliser indifféremment le style épique et le langage parlé. Au final un joyeux mélange sans queue ni tête.
Au début, pleine de bonne volonté, j’avais décidé d’aborder le texte de la meilleure manière qui soit : dans le silence, l’esprit reposé, prête à bondir sur le dictionnaire en cas de besoin. Las ! J’ai failli abandonner puisque dès le premier chapitre, une évidence s’est imposée à mon esprit : Je capte que dalle ! Les personnages sortent d’on ne sait où, font on ne sait quoi, tiennent des propos sans queue ni tête, se remémorent des souvenirs que nous ne connaissons pas… J’ai tenu bon. J’ai essayé toute sorte de lectures tandis que j’avançais péniblement : j’ai déclamé à voix haute (pour ceux qui se gausseraient sachez que la lecture à voix haute entraîne plus le cerveau que la lecture silencieuse) je suis restée en contemplation devant certaines pages pendant dix minutes (que diable veut-il dire par là ?) j’ai essayé de lire tantôt le matin tantôt le soir… Le roman restait pour moi une énigme.
Et finalement j’ai trouvé ! Ce week-end j’ai fait en moyenne douze heures de train. Seule lecture : Joyce. Et curieusement, c’est à moitié malade (début d’insolation) et complètement crevée par des levers extrêmement matinaux que j’ai pu enfin entrer dans le récit. Ça y était, mon esprit embrumé ne trouvait plus étrange les divagations de l’auteur et de ses protagonistes, ma conscience abrutie appréciait le style décousu et les mots-valises… Bref, j’ai lu les 700 pages qui me restaient sans presque m’en apercevoir.
Conclusion ? Ulysse, à mon sens et comme le souligne la postface, est un roman qui cherche à imiter la conscience humaine, tout en contradictions, en fouillis et en répétitions. Il est vain de lutter contre le texte en cherchant à se l’approprier. Personnellement, j’avoue humblement ne pas avoir saisi toutes les références culturelles qui fourmillent dans le récit, car Joyce ne se réfère pas seulement au texte d’Homère, mais également à Shakespeare, à l’histoire de son pays, à Aristote, aux textes bibliques… bref, il faudrait être un génie pour pouvoir en saisir toute la trame, ce que je ne suis malheureusement pas. J’ai opté pour une lecture facile ; je me suis laissée porter par un style unique et un humour ravageur, j’ai cherché à établir le parallèle avec l’Odyssée, relevé quelques allusions et je me suis contentée de suivre Joyce dans son délire personnel, tout en jeux de mots et en facéties (à l’instar de Nabokov, Joyce est un des auteurs qui me font regretter de ne pas savoir lire assez bien l’anglais pour pouvoir l’aborder en version originale) Bref, j’ai passé un bon moment, mon chapitre préféré restant incontestablement celui de Circée, chapitre sous forme de pièce de théâtre où réel et imaginaire se lient de façon inextricable si bien qu’il est difficile de dissocier les deux.
Délires d’ivrogne et pleurs d’un enfant, un enterrement et une naissance, le jeune et le vieux, la prostituée et la jeune vierge, le mari infidèle et l’épouse lassée, crieurs de journaux et chants d’opéra, l’œuvre de James Joyce est le reflet de notre propre vie, à la fois tragique et comique, mesquine et sublime. Et si vous vous en sentez le courage, n’hésitez pas à le lire. Euh un petit conseil néanmoins ; sauf si vous êtes un surdoué, buvez un petit coup avant ou faites comme moi, abordez-le avec un bon manque de sommeil. Si j’osais, je dirais presque que Ulysse est un roman surréaliste qu’il faut aborder avec un état d’esprit bien particulier….