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Saynettes anglaises

Jack de Newbury/Thomas de Reading

Thomas Deloney

Editions Gallimard

Bon, j’ai de sérieux doutes quant à l’intérêt que va susciter cette note, d’une part parce que le livre en question ne se trouve plus que chez les bouquinistes (j’ai actuellement en main une version de 1926) et, d’autre part parce que Thomas Deloney, écrivain anglais du 16e siècle a peu de chances, malgré ses indéniables qualités littéraires, d’attirer les foules.

J’espère que vous voudrez bien me pardonner, je n’ai rien à vous apprendre sur l’auteur qui semble aujourd’hui tombé dans un relatif oubli, du moins en France. C’est peut-être dommage d’ailleurs car j’ai apprécié la lecture de deux de ses œuvres : Jack de Newbury et Thomas de Reading. Ces deux petits romans (car malgré leur taille qui pourrait évoquer des nouvelles, leur structure narrative appartient bel à bien à celle du genre romanesque) sont en effet brillamment écrits et pleins d’une légèreté dépourvue de suffisance.

Dans Jack de Newbury Thomas Deloney nous conte l’histoire de John Winchcomb, alias Jack de Newbury, « célèbre clothier » de l’époque de Henri VIII. Les clothiers sont les fabricants de draps et l’ambition de l’écrivain est de conter la vie (réelle ? Imaginaire ?) des plus réputés. L’ouvrage est d’ailleurs dédié aux artisans en général et aux clothiers en particulier. Nous voilà donc  suivant les aventures de notre brave Jack : comment ce dernier, simple tisseur mais travailleur acharné, parvint à se faire aimer de sa maîtresse, veuve, et comment cette dernière l’épousa et fit de lui le maître de l’affaire ; comment veuf à son tour il se remaria avec l’une de ses jeunes servantes;  comment il porta secours au roi et s’en fit un allié… Bref, rien d’exceptionnel, juste le destin d’un homme humble qui parvint à force de travail à acquérir richesse et estime.

Thomas de Reading part du même principe, célébrer des personnages de drapiers issus des traditions locales et des récits oraux tout en les inscrivant dans l’histoire de l’Angleterre, cette fois sous le règne de Henri Ier. Ceci dit, si l’intention est la même, le roman Thomas de Reading se démarque nettement de Jack de Newbury. Jack de Newbury avait un seul héros, Jack, et quelques personnages secondaires, ses femmes, sa maisonnée et le roi Henri VIII. Thomas de Reading a plusieurs héros dont les histoires se mêlent avec un réel savoir-faire narratif : Il y a le malheureux Cole, assassiné par des aubergistes peu scrupuleux, la belle Margaret, la belle de haute naissance que la ruine de son père a contrainte à la servitude, et son amour malheureux pour Robert, le frère du roi. Il y a Tom Dove, le drapier malchanceux ruiné par sa générosité mais qui sera sauvé grâce à son ami Cole. Il y a le galant Cuthbert qui séduit la femme de l’aubergiste… Autant de narrations qui s’imbriquent les unes dans les autres avec une parfaite maîtrise et un mélange des genres plutôt réussi.. L’histoire d’amour impossible entre Robert, prisonnier de son frère, et la jolie Margaret, tragédie touchante, s’oppose au chapitre sur Ferris, proche de la farce. Quant au meurtre de Cole de Reading (le protagoniste qui d’ailleurs donne son nom à l’histoire) il est décrit avec une simplicité et une tension dramatique sans pareille. Les accents de désespoir de Cole, qui sans savoir le pourquoi du comment, est persuadé de sa mort imminente, m’ont d’ailleurs fait penser par certains côtés à la tragédie shakespearienne.

Une lecture édifiante, voilà ce que je retiendrai de l’œuvre de Thomas Deloney. C’est très sage, voire parfois moralisateur (commères et oisifs sont punis, le travail est tôt ou tard récompensé) mais on trouve aussi des chapitres plus égrillards et des propos plus profonds ; la solitude de Tom Dove, abandonné par ses amis car il est devenu pauvre, souligne l’ingratitude des hommes et le poids de la fortune. A l’inverse, les scènes de beuverie et de bavardage apporte la légèreté voulue à l’ensemble et témoigne aussi des bienfaits de la bonne chère et de l’amusement. Je ne vous dirais pas de vous ruer sur tous les sites d’occasion ou d’écumer la ville pour trouver Jack de Newbury et Thomas de Reading. Mais, si en flânant un jour chez les bouquinistes vous mettez la main dessus, tâchez au moins d’y jeter un coup d’œil…
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