AU BORD DE L’EAU
Shi Nai-an
Ouf ! Quinze jours plus tard, me voici enfin au bout de Au bord de l’eau, modeste roman chinois de près de 2000 pages, récit d’aventures remanié par tant d’auteurs au fil des siècles qu’il est difficile de déterminer de quand date l’œuvre originelle. Ma traduction m’indique complaisamment que ma version est celle Jin Sheng Tan (prenez un air entendu) auteur du XVIIe siècle qui a tranché dans le vif, supprimé des passages et adapté certains, évitant de ce fait une noyade assurée dans un roman si dense qu’il implique une lecture consciencieuse que rien ne peut parasiter.
L’histoire met en scène une multitude de personnages dont nous suivons le parcours en sautant de l’un à l’autre. Ça pourrait s’intituler « comment devient-on un brigand sans même le vouloir ». Au départ un sujet chinois lambda, fidèle à son empereur et à sa patrie. Hélas, ces braves commettent des impairs qui les forcent à s’enfuir et à devenir des hors-la-loi. Si l’auteur semble considérer avec bienveillance ces manquements de conduite, allant bien souvent jusqu’à les justifier, le bête lecteur occidental que nous sommes restera un peu plus sceptique sur l’honorabilité des dits personnages. Au sommaire une grosse brute qui massacre tout le monde, de braves aubergistes qui se contentent de manger les voyageurs de passage, des assassins… Bien souvent, ce sont les meurtres de femmes adultères ou vénales qui provoquent l’exil de nos preux. D’où la réputation de misogynie du récit, selon les normes actuelles bien entendu. Environ à la moitié du récit, les brigands, tous ensemble, commencent alors à former une vrai communauté dans leur repaire, et entre deux festins, pillent les villages alentours en se complimentant mutuellement. Hélas, les fonctionnaires corrompus leur en veulent et ne cessent de les poursuivre…
Personnellement j’ai toujours éprouvé un profond ennui devant les récits de Chrétien de Troyes, ces romans où le héros massacre à tour de bras tout en faisant de temps en temps quelques galipettes avec la dame. Je trouve ça un tantinet répétitif et trop manichéen pour moi. J’ai éprouvé le même sentiment d’ennui en lisant Au bord de l’eau. Certes ça ne discute pas d’amour (la femme chinoise se marchande assez facilement dans le récit et se remplace plutôt bien) mais ce n’est que dépeçage, arrachage de cœur, décapitation avec entre-temps quelques discours sur la corruption de l’Empire et multitudes de beuverie et d’hécatombes de bœufs et de chevaux pour les repas. Rien de bien subtil. Je ne remettrais pas en cause la qualité du récit, empreint d’un style alerte et non dénué d’humour. Ainsi, un des personnages dont le seul souci dans la vie est de massacrer à tour de bras est brossé volontairement de manière exagérée et devient de ce fait un personnage comique. Quelques situations également sont assez humoristiques. La composition du roman est originale ; comme je l’ai dit, on saute d’un personnage à un autre, divisant l’histoire en multitude de petits récits qui finissent par se regrouper. Non franchement rien à redire et je serais franchement culottée si je me permettais de critiquer une œuvre qui a franchi les siècles et qui a été unanimement reconnue. Ceci dit, je mentirais en disant que j’ai adoré. Je crains qu’il ne s’agisse simplement d’un choc culturel trop grand pour moi ; impossible de rester neutre devant cette scène où l’un des brigands (sensé être une brute au grand cœur) tue un enfant de trois ans pour contraindre un personnage à le suivre dans les montagnes. Idem cette scène où la femme adultère se fait dépecer méthodiquement et arracher le cœur. Je sais, c’était sans doute la même approche en occident médiéval et j’aurais beau jeu de critiquer la barbarie chinoise (nos femmes adultères à nous elles se faisaient brûler ou lapider ? Je ne sais plus) mais ça n’empêche que j’ai eu du mal ensuite à considérer d’un œil bienveillant ces « gentils » brigands et à les voir comme des victimes, ce qui ne m’a pas empêché d’éprouver pour eux quelque sympathie.
J’ai lu dans la préface de mon édition que l’auteur voulait stigmatiser les hors-la-loi et les condamner. J’ai eu du mal à voir la condamnation tellement elle est implicite, ceci dit elle réside dans la scène finale. Apparemment dans d’autres versions les brigands redevenaient de fidèles sujets de l’empereur au terme d’une bataille. Ici, pas d’amnistie ; tout à la fin, l’un des héros fait un cauchemar prémonitoire dans lequel il voit les 108 membres de leur groupe se faire juger et décapiter. Cette vision est à mon sens l’une des plus belles du roman car, effrayante, elle tranche avec l’aspect désinvolte du reste de l’histoire. La mort redevient une affaire sérieuse, la vie ne prend plus l’aspect d’un jeu et de la sorte le monde retrouve l’ordre initial : « Paix sous le ciel » ainsi s’achève l’histoire. Avec un petit pincement au cœur tout de même ; après tout, on avait fini par s’y attacher à ces brigands…