PAS CE SOIR JE DÎNE AVEC MON PERE
Marion Ruggieri
Il est curieux de remarquer que, désormais, au rayon littérature française, vous trouviez toujours le même style de romans. Un récit toujours écrit à la première personne du singulier, empestant à plein nez la bonne dose de vécu et le nombrilisme le plus primaire. L’action est réduite à son expression minimum et l’intrigue se résume aux états d’âme du narrateur ou de la narratrice. Le pire c’est qu’apparemment c’est le comble du chic et je me souviens bien de mon anéantissement quand après avoir lu un navet, Trois jours chez ma mère, j’ai appris que son auteur avait obtenu le prix Goncourt ! Personnellement je préfère mes romans de gare à ces considérations pseudo-philosophiques et, si je suis loin d’être fan de Gavalda ou de Barbery, je dois reconnaître qu’au moins ces dernières essaient de construire une histoire plutôt que d’assembler des phrases bout à bout et de voir si ça marche ou pas.
Bonne nouvelle pour une fois ; si le livre Pas ce soir je dîne avec mon père tombe malheureusement dans tous les travers que je viens d’énoncer, tout du moins le fait-il de façon potable et si l’on peut déplorer l’absence d’originalité du livre, tout du moins ne s’ennuie-t-on pas trop à sa lecture. L’intrigue tient en quelques lignes. Marion (comme l’auteur, étrange non ?) a une relation quasi-fusionnelle avec son père tout en étant en perpétuel conflit avec lui. Le père refuse de vieillir, sortant avec des filles de dix-huit ans, s’habillant comme un adolescent et traitant son enfant comme sa copine en ne lui épargnant aucun de ses ébats sexuels. Marion au contraire s’habille comme un être asexué, refuse de grandir, sort avec un homme qui a le même âge que son père et critique son géniteur tout en en étant dépendante. Lors d’un dîner d’anniversaire de ce dernier, elle réalise, flash back et incidents à l’appui qu’il est temps pour elle de s’affranchir de l’homme qu’elle aime et déteste à la fois.
Ça fleure le complexe d’Œdipe à plein nez (est-ce qu’on utilise cette expression quand c’est l’inverse et que c’est la petite fille qui veut épouser son père ?) et l’auteur en est d’ailleurs parfaitement consciente, jouant même sur ce registre lors d’un flash-back où Marion, petite fille joue à se faire passer pour la compagne de son papa. Mais, ce qui sauve le roman à mon avis, c’est l’humour. La narratrice joue à fond sur la psychologie de bazar, forçant volontiers le trait et les personnages (du père échangiste à la catholique pratiquante qui cloue des crucifix au-dessus du lit en passant par le vieux fiancé père/amant) et créant des situations comiques par un regard désabusé et cynique. Jamais la narratrice ne cherche à se prendre au sérieux et c’est ce qui à mon humble avis fait la force du livre.
Maintenant une petite confession ; je crois que je n’aurais jamais accroché à ce livre quelques années auparavant, le balançant avec la même insouciance que j’ai balancé il y a environ cinq ans Une vie française de Dubois. C’était à l’époque un roman que je trouvais plein de considérations oiseuses, bon pour les trentenaires désabusés. Seulement voilà : maintenant j’ai presque trente ans, le même âge que l’héroïne, et je ne peux que m’identifier à ce personnage qui refuse de vieillir et qui a l’impression de voir passer sa vie devant elle tandis que les autres lui ressassent l’éternelle question des enfants et tout le toutim. Génération à qui l’on reproche son désengagement, portrait de la femme qui sait que l’heure tourne mais qui est incapable de l’admettre. Pas ce soir je dîne avec mon père est un premier roman sans conséquence, le regard ironique sur une société aseptisé d’une narratrice elle-même conditionnée. Les plus jeunes s’ennuieront ; les plus vieux détesteront. Les autres, sans être emballés, ont peut-être une chance d’apprécier….