Là où les tigres sont chez eux
Jean-Marie Blas de Roblès
Bon, puisque vous ne semblez guère goûter le monde merveilleux dans lequel vit Gaspard, laissez-moi vous présenter un autre monde, beaucoup plus trash, celui du roman de Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux (je vais monter une association anti-titres moches) Vous allez voir ; quand je vous en aurais fait le résumé, vous regretterez les gnomes taquins et les gentils chiens de la note précédente.
Le héros de l’histoire, c’est Eléazard, un homme d’âge mûr, correspondant de presse français exilé au Brésil et dont la seule passion est d’étudier la vie d’un jésuite de l’époque baroque, Athanase Kirchner, homme qui le fascine autant qu’il le dégoûte. Chaque chapitre du récit s’ouvre donc sur un chapitre de la biographie du « saint » homme relatée par son disciple, Caspar Schott. Livré à lui-même et à son hobby depuis sa séparation avec son épouse Elaine, Eléazard rencontre par hasard une italienne, Loredana (faut vous y faire, les prénoms sont pas simples là-dedans) et s’éprend plus ou moins d’elle. Ensemble tous deux essaient de déjouer les plans du gouverneur Moreira, vile fripouille qui veut détruire les forêts du Brésil pour construire des hôtels et des bases de lancement américaines. Ça c’est l’histoire numéro 1. Et oui ! Encore une fois c’est un roman qui change de point de vue constamment, toutes mes excuses. Bref, parallèlement à leur histoire, l’ex future épouse du journaliste, elle-même géologue de profession, part étudier quelques vagues roches au fin fond de la jungle avec un petit groupe de chercheurs dont son élève le plus brillant, Mauro, le fils du redoutable ambassadeur, excursion qui va se révéler beaucoup plus difficile que prévu (histoire numéro 2). Pendant ce temps, la fille de ce couple improbable, Moéma, étudiante en ethnologie à l’autre bout du Brésil extorque sans remords de l’argent à son père et se drogue tout en se prenant de passion pour un bel Indien qui la pousse à des actes plus ou moins réfléchis (histoire numéro 3) Le chemin de la belle croisera celui de Nelson, petit brésilien infirme des favelas qui s’est juré de se venger du gouverneur Moreira, responsable de la mort de son père… (histoire numéro 4) ça y est, la boucle est bouclée, le Lost brésilien est en marche.
Vous pouvez relire si vous avez du mal à comprendre.
Pour résumer : sinistre. Le livre en soi est plutôt bien écrit, le rythme assez enlevé et l’on parvient sans trop de mal au bout des sept cent pages du roman (note pour moi-même : lire pour la prochaine fois une nouvelle de cent pages), mais qu’est-ce que c’est lugubre ! Si vous comptiez offrir Là où les tigres sont chez eux à votre mamie alitée à l’hôpital pour lui remonter le moral, arrêtez tout avant qu’il ne soit trop tard. Tout ici n’est que noirceur. Si vous trouviez le monde trop plaisant, découvrez donc les joyeux favelas brésiliens, monceaux d’ordures et d’autochtones affamés, arrêtez-vous dans ces jungles obscures où de gentils trafiquants de drogue vous tirent dessus à la mitraillette, expérimentez la joie des bordels en tous genres, redécouvrez les vrais valeurs des tribus primitives qui fichent la tête de leurs ennemis au bout d’une pique…
Désolée, je ne pourrais pas, encore une fois faire une critique dithyrambique de l’ouvrage en question : « J’ai adoré ce livre, à lire d’urgence » ; « on en redemande, merci monsieur Roblès de nous faire découvrir une autre culture que la nôtre à travers ce récit enchanteur » ; « quelle intrigue ! J’en pleure d’émotion », etc. A la vérité, il y a beaucoup de choses que je n’ai pas aimé. D’une part, si l’idée de mêler aux récits des protagonistes la biographie de Kirchner est sympathique (bien que le procédé me paraisse un peu usé désormais) l’auteur semble croire qu’en mettant un « & » à la place d’un « et » et en adoptant un style pompeux il parviendra à imiter « jadis » à la perfection ! A dire vrai, les chapitres sur le jésuite baroque sont ceux qui m’ont le plus ennuyés. Vient ensuite l’histoire du héros, Eléazard, qui a autant de charisme qu’un poulpe mort et qui reste agaçant du début à la fin. Le combat contre le gouverneur est tellement manichéen qu’il ne présente aucun intérêt ; d’un côté nous avons le « gentil » occidental prêt à défendre les brésiliens et leurs terres, ami de tous, et de l’autre, le vilain politicien véreux qui n’aime que son argent et qui, en plus, trompe sa femme. Au milieu, caricature, nous avons les américains en vacances, un couple obèse et leur ado boutonneuse, insupportables de suffisance, gros et bêtes. Je suis loin d’être une fan du modèle américain, mais, franchement, là c’est tellement cliché que ça en devient ridicule.
Non non ne partez pas ! On va parler des côtés positifs du roman maintenant et qui sont plutôt à chercher du côté des histoires secondaires, comme celle de la fille d’Eléazard étudiante à la dérive, dont on ne sait trop si elle aime ou déteste son pays d’accueil. Ou mieux encore, le récit de l’expédition d’Elaine, qui à mon sens est la plus réussie des narrations de l’ouvrage. L’auteur loin de s’embourber ici dans des considérations politico-philosopho-religieuses stériles se contente d’une action efficace et plante un décor angoissant à souhait. Certaines situations sont mêmes comiques notamment lorsque le jeune étudiant, Mauro, tente de se faire comprendre d’une tribu primitive… A dire vrai, j’aurais presque préféré que l’auteur se cantonne à ce seul récit…
De Là où les tigres sont chez eux, je retiendrai donc la noirceur (je préviens notamment ceux qui comme ma maman aime les fins heureuses : ça ne finit pas bien du tout !) une avalanche de bons sentiments manifestes de l’auteur (lutte contre la pauvreté, la déforestation et tutti quanti), une avalanche de clichés et trop d’intrigues qui étouffent par ailleurs un style soigné. En bref ; bien mais peut mieux faire. En commençant par raccourcir le titre de ses romans.