Le tireur de pousse
Lao She
Dans la série « Voulez-vous déprimer avec moi pendant ces longues soirées d’automne ? » on passe à un grand classique de la littérature chinoise : Le tireur de pousse. Ce sympathique roman publié dans les années 30 sous forme de feuilleton relate les aventures du « Veinard », un héros assez pathétique. Le Veinard est un brave gars venu de sa campagne qui, arrivé en ville, décide de devenir tireur de pousse-pousse. Au début, la chance lui sourit. Honnête, travailleur et tout le toutim, un brin avare cependant, il gagne bientôt de quoi acheter son propre pousse plutôt que de le louer. Hélas ! Première mésaventure, la guerre lui fait tout perdre en quelques jours. En effet, fait prisonnier par des soldats, le Veinard perd ses vêtements et son véhicule mais, dans son malheur parvient à s’échapper avec trois chameaux qui lui permettent de remonter la pente… Cependant le mécanisme est enclenché. En dépit de tous ses efforts et malgré toute sa bonne volonté, le héros ne parvient pas à échapper à son destin de tireur de pousse qui le condamne tôt ou tard à la misère…. Entre-t-il dans une maison chez des maîtres bons que ces derniers sont poursuivis par la police, récupère-t-il un brin d’indépendance qu’une femme jette son dévolu sur lui et parvient à se faire épouser, se résigne-t-il à une vie paisible avec sa famille que cette dernière vole en éclats… Un constat amer de l’auteur qui, il le confessera une vingtaine d’années plus tard, ne voyait pas d’issue possible à une classe sociale que lui-même avait dans son enfance bien connue..
Ce qui est déprimant dans ce livre, ce n’est pas tant la série de malheurs qui s’abattent sur le personnage qui, somme tout, ne sont pas si graves. C’est assez affreux à dire mais le Veinard a presque toujours de la chance dans son malheur : il trouve quasiment à chaque fois une main tendue pour le secourir et, il faut bien le dire, parfois il fait des erreurs qui lui coûtent cher. Notre héros n’est pas tout blanc : âpre au gain comme nous l’avons déjà souligné, il n’est pas forcément toujours très courageux et, surtout est assez dur. Cependant il apparaît bien vite que c’est un brave homme dont le seul défaut est de croire qu’il peut sortir de sa condition sociale, égale à celle d’un domestique, à peine mieux traité qu’un animal. Là réside toute la tragédie de cette œuvre qui, point par point, s’applique à nous démontrer qu’il n’y a pas d’issue possible pour les hommes qui n’ont pas eu la chance de naître riches. Le Veinard c’est la destruction du mythe du Self Made Men ; il est d’ailleurs assez symbolique de constater que la fin du récit (pardon de la dévoiler mais en même temps c’est pas un roman à suspens) s’achève par, non pas la mort du personnage, mais par sa résignation, qui apparaît alors presque pire que la mort. Le Veinard jette l’éponge.
Autour de ce personnage un peu énervant mais au demeurant attachant, gravitent d’autres personnages tout aussi tragiques : La Tigresse, la vieille fille qui jette son dévolu sur notre héros et parvient à s’en faire épouser. Ogresse possessive, sa propre paresse est cause de son malheur ; maître Liu, le riche propriétaire du garage de pousses et père de la Tigresse, son orgueil et son égocentrisme le condamne à la solitude ; enfin la jolie petite Joie (suprême ironie de l’auteur) qui vendue par son père pour subvenir aux besoins de sa famille, devient prostituée et pour fuir sa condition finit par se pendre. Autant de figures qui permettent à Lao She, l’auteur, de remettre en cause indirectement (censure oblige) un système qu’il condamne.
Le Tireur de pousse est donc, vous l’avez compris, un roman pas forcément très gai. Le style est plutôt frais, direct, aucunement fait pour susciter les larmes, mais le fond est particulièrement sinistre. On pardonnera cependant à l’auteur de nous mettre le moral en vrac ainsi que la tendance moraliste de l’histoire (les honnêtes travailleurs ne sont pas récompensés et les vrais méchants ce sont les paresseux comme la Tigresse ou les concubines des riches propriétaires) et, surtout, sa postface de propagande, dix-neuf ans plus tard, opposant à la société d’avant le nouveau et radieux communisme « La présente édition de mon livre n’a vraiment qu’un seul but : rappeler au peuple les affreuses ténèbres de l’ancienne société et lui montrer combien il doit apprécier le bonheur et la vie radieuse d’aujourd’hui ». Pourquoi ? Parce que Lao She est un sans conteste un grand écrivain, que son roman se lit d’une traite, et qu’il a raison sur un point : la révolution vaut mieux que la résignation….