Parasites
Ryu Murakami
Et non ! Si vous étiez comme moi, vous ne saviez pas qu’il y avait deux écrivains Murakami. L’un, dont nous avons déjà parlé à deux reprises, et le deuxième, celui dont je vais aujourd’hui vous entretenir. J’avoue donc que c’est un peu par erreur que Parasites m’est tombée entre les mains, mais après lecture, je ne regrette rien.
Uehara est un jeune homme qui vit reclus dans son appartement sans adresser la parole à quiconque. Il méprise sa famille et le reste de la société en général. Sous somnifères et calmants de toute sorte, il se découvre cependant une passion : Internet. En effet, Uehara est persuadé d’abriter en lui un ver parasite et, par le biais du site d’une présentatrice de télévision, il entre en relation avec un groupe nommé Inter Bio qui le conforte dans cette idée. Bien plus, le mouvement le persuade que ce ver est entré en lui dans un but bien précis : anéantir l’espère humaine. Lui, Uehara, a été de ce fait élu pour tuer, massacrer ou se suicider. Le jeune homme persuadé d’être investi d’une mission part donc en quête de ses futures victimes mais c’est auprès d’une vieille femme totalement folle qu’il se découvrira une autre quête…
La quatrième de couverture de Parasites s’extasie sur la notion d’espoir de ce roman, mais j’avoue que j’ai beaucoup de mal personnellement à la percevoir. Certes, Uehara « trouve un sens à son existence » et s’éveille au monde qui l’entoure grâce notamment à Internet. Mais à quel prix ? De reclus marginal le héros vire psychopathe et tous ses rapports aux autres sont complètement faussés ; il croit déceler l’amour chez une serveuse de café, voit sa mère comme une marionnette, idolâtre une présentatrice télé… Sans compter ses instincts meurtriers qu’il assume en toute simplicité. C’est l’éternel débat : vivre caché ou assumer sa folie ? De là à y voir une ode à l’espoir, il ne faut pas pousser.
Sinon, il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, très dense, et qui met profondément mal à l’aise, dans la mesure où nous sommes invités à entrer de force dans la peau du personnage principal. Et là, il ne s’agit pas comme dans Dexter d’un héros cynique et drôle qui pourrait presque attirer notre sympathie. Uehara est un être totalement fou qui parvient presque à communiquer sa folie (l’espace d’un instant nous sommes presque tentés de croire à l’existence du ver meurtrier) et à travers son regard nous avons une vision déformée du monde qui dérange. Les descriptions de personnages, nombreuses, les situations, tout se mêle dans une sorte de brouillard confus, peuplé de marionnettes habillées pareil et vivant les mêmes expériences à leur insu. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les seuls personnages qui émergent soient précisément des marginaux (la vieille folle, le vieux peintre qui peint l’Enfer) et que le passé (la seconde guerre mondiale) soit pour Uehara plus important que le temps présent.
Parasites c’est également un portrait assez saisissant d’Internet. L’outil informatique est loin d’être diabolisé : grâce à lui Uehara reprend contact avec la civilisation, il découvre ce qu’est un abri anti-aérien, apprend tout sur les civilisations aztèques… Mais Internet, comme Murakami se plaît à le souligner, notamment dans ce chapitre où, à la recherche du mot « abri anti-aérien » le héros tombe sur des dizaines de pages que nous lisons avec lui alors qu’elles n’ont pas forcément ou même rien à voir avec l’intrigue, Internet donc est avant tout un puzzle, un réseau où des milliers d’histoires se croisent et où au fond tout devient possible. Cependant la connaissance est illusoire : curieusement, si c’est grâce à Internet que le héros reprend confiance en lui, c’est seulement la rencontre avec la vieille folle qui lui permet d’appréhender sa propre réalité, aussi grotesque soit-elle.