Crossfire
Miyabe Miyuki
Aori Junko est une jeune fille japonaise de vingt-cinq ans à priori tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Elle a un petit boulot mal payé, vit seul tout en rêvant d’amour et de maisons en bois. C’est une solitaire un peu mal dans sa peau. Son seul souci c’est qu’elle déclenche des feux, ce qui l’oblige à vivre en recluse près d’un point d’eau et à se contrôler en permanence. Jusqu’au jour où elle décide de faire usage de ses pouvoirs à des fins justicières et de débarrasser la société des meurtriers en tous genres…. Ces pouvoirs ne passent pas inaperçus et Junko est bientôt repérée à la fois par la brigade des incendies criminelles et à la fois par une organisation secrète nommée les Anges Gardiens qui cherchent à l’enrôler pour en faire une des leurs.
Vous l’avez compris, contrairement aux apparences, Crossfire n’est pas un roman fantastique. Si l’auteur se réclame clairement du livre de Stephen King Charlie, les pouvoirs parapsychologiques sont le seul élément surnaturel d’un ouvrage qui se veut avant tout roman policier. Policier puisqu’il s’agit d’un jeu du chat et de la souris entre deux personnages, d’un côté Aori Junko la justicière pyrokinésiste, de l’autre la paisible Ishizu Chikako, une femme policier proche de la cinquantaine et qui n’a rien à voir avec le personnage « type » du polar : elle n’est ni particulièrement brillante, ni dotée d’intuitions fulgurantes, c’est seulement une femme travailleuse qui doit avant tout son statut à des quotas ! Ces deux figures féminines qui ne se croiseront qu’à la fin du roman sont attachantes et tiennent à tour de rôle une intrigue au demeurant assez mince. L’auteur ne brille pas particulièrement dans les scènes d’action, le rythme du livre est souvent lent et le suspens quasi-inexistant (même si le final est plutôt inattendu). En revanche, là où Miyabe Miyuki excelle c’est dans la psychologie des protagonistes notamment de Junko. De prime abord plutôt antipathique, la jeune fille prend au fil des pages de plus en plus d’épaisseur et on finit par s’attacher à ce portrait d’une femme que ses pouvoirs et son obsession de « justice » ont condamné à la solitude : « Je suis le pompier veuf, dit-il en entonnant l’air d’une chanson drôle. Je sauve du feu une jolie fille. Eperdue de reconnaissance, elle me dit qu’elle me doit la vie, mais son amoureux se pointe au pas de course, ils s’embrassent, versant des larmes de joie et puis s’envolent. Et moi, le devoir accompli, je rentre au travail, ma maison est dans le noir, le poêle est éteint, il fait froid et mon chat miaule après la nourriture. ». Ishishu Chikako est également intéressante car, comme je l’ai déjà dit, elle ne correspond pas à l’inspecteur « type » (la brillante jeune femme sexy qui finira immanquablement dans les bras de son acolyte le moment venu). En revanche, les personnages secondaires sont un peu moins bien traités et j’ai déploré à certains endroits l’aspect manichéen de l’ouvrage comme la description sommaire des « méchants », ceux que Junko tue et qui semblent toujours mériter leur sort…
De ce livre à mi-chemin entre fantastique et roman noir se dégagent plusieurs réflexions sur des thèmes divers. Réflexion sur la peine de mort notamment qui s’articule autour de plusieurs personnages : nous avons Junko qui tue ceux qu’elle juge « coupables » , nous avons les Anges Gardiens, qui, plus discrets, partagent les mêmes convictions, mais nous avons aussi Ishizu Chikako qui se refuse à céder à la facilité du « œil pour œil dent pour dent » ou encore cet homme qui, acceptant d’abord le concours de Junko pour se débarrasser du meurtrier de sa sœur, recule au moment de passer à l’acte. Vengeance et justice, le débat est ouvert… Mais cette réflexion se double aussi d’un état des lieux sur la place de la femme dans la société japonaise : entre la femme battue à mort par son mari, la fougueuse Junko qui se fait délaisser pour une autre par celui qu’elle aime en silence, Ishizu qui ne doit son augmentation que parce qu’elle est une femme, qui plus est relativement placide, on ne peut pas dire que la condition féminine soit extrêmement enviable ! Crossfire est enfin avant tout un roman sur la solitude : les amitiés décrites sont rares, les amours illusoires et chacun des protagonistes se débat avec ses propres démons, de l’Ange Gardien Koichi qui, tout comme Junko, dispose de pouvoirs au collègue de Ishizu, Makihara, que la mort de son petit frère a conduit à l’obsession. Mélancolique, l’auteur a cependant l’extrême mérite de ne jamais verser dans un sentimentalisme niais et préfère toujours suggérer plutôt que de dire clairement (ainsi seul un regard de Junko sur l’homme dont elle a vengé la sœur permet de comprendre qu’elle a été amoureuse de lui et qu’elle l’aime peut-être encore)
Pour résumer : si vous voulez un bon polar plein d’action, de sexe et de violence, passez votre chemin. Mais si vous cherchez quelque chose d’original (personnellement c’est la première fois que je lis un roman policier japonais !) et de plutôt bien écrit, alors essayez de vous frotter à Crossfire et dites-moi ce que vous en avez pensé…