La couleur de la peur
Malorie Blackman
Les cauchemars ne sont pas toujours peuplés de créatures fantastiques, d’incendies ou d’amphis où tout le monde vous voit nu. Les cauchemars varient selon les gens et les humeurs, la situation familiale, les peurs, le passé du dormeur ou tout simplement de ce qu’il a mangé le soir avant de se coucher. Certains se contentent de rêver qu’ils se font virer, d’autres qu’ils se font plaquer lors de la cérémonie de leur mariage et d’autres encore qu’ils se font écraser par des chaises ou poursuivre par des chiens enragés. Il y même certains petits veinards qui ne cauchemardent pas du tout.
Alors ce soir, comme d’ailleurs c’est bientôt l’heure d’aller dormir, parlons cauchemars puisque c’est le thème du roman d’aujourd’hui.
Ça commence de façon tout à fait ordinaire. Kyle, jeune garçon un brin perturbé par une situation familiale qu’il se refuse à reconnaître, part en voyage de classe avec ses camarades et son professeur. Seulement voilà que le train a un accident. Suspendu au-dessus du vide dans ce qui pourrait devenir son tombeau, Kyle est le seul à rester conscient dans le wagon. Sentant qu’un danger rôde dans le véhicule, il ne lui reste plus qu’une solution pour y échapper en attendant les secours, c’est de se plonger dans les cauchemars et les rêves de chacun de ses compagnons blessés. Mais la Mort se promène dans toutes les têtes et, pour la fuir, le jeune garçon n’aura d’autre choix que d’affronter son propre cauchemar….
C’est sans conteste l’une de mes meilleures surprises au rayon jeunesse depuis longtemps. On peut reprocher quelques petites bricoles à ce roman, entre autres son aspect décousu ; il s’agit en effet moins d’un récit que de plusieurs nouvelles (les cauchemars de chacun) avec un fil rouge (l’accident de train et l’histoire de Kyle). D’ailleurs, l’auteur confesse à la fin avoir déjà publié plusieurs de ces historiettes dans des revues. Cependant, toutes ont été retravaillées et au final, ce bric-à-brac hétéroclite forme un roman tout à fait réussi. De la matière même des rêves, le contenu des récits varie et nous passons ainsi d’un chapitre où le fantastique pur prédomine (l’un des élèves affronte Méduse le personnage mythologique ou encore le professeur signe un pacte avec le Diable) à des histoires beaucoup plus vraisemblables (l’une des élèves auraient tué ses amis, l’ami de Kyle rêve de ce que pourrait être son avenir) Difficile de savoir dans cette promenade la part de réel et de mensonge et l’auteur se soucie peu de trouver une réponse. Lily, l’une des passagères du train a-t-elle vraiment des petits-enfants psychotiques, Kendra se fera-t-elle harceler plus tard par son compagnon, nous n’en savons rien et au fond nous nous en moquons. Pour Kyle, cette promenade dans l’univers bleu gris des rêves est avant tout une quête initiatique, le moyen de puiser des forces afin de faire face à son propre cauchemar qui, comme tous ceux des autres, est unique et n’appartient qu’à lui.
La couleur de la peur est un savant mélange entre fantastique et suspens (qui se promène dans le wagon ? Les secours arriveront-ils à temps pour sauver tout le monde ?) avec un personnage attachant. Kyle est un adolescent tout ce qu’il y a de plus ordinaire : il ne sait pas comment secourir ses camarades, il fuit son passé… Qui plus est, il n’intervient pas du tout dans les rêves de ses amis (certaines des histoires sont racontées du point de vue de la personne inconsciente) mais son rôle de « passeur » de rêves fait que le lecteur s’identifie volontiers à lui. Bon, un petit bémol, le côté un peu moralisateur de la fin, mais ça n’ôte en rien les qualités d’un roman bien écrit et qui remue le somnambule qui cauchemarde en chacun de nous.
Sur ce je vous souhaite une bonne nuit et rappelez-vous que si tout songe est mensonge c’est aussi parce que nous nous cachons en chacun de nos rêves…