L
e soir tombe sur Tokyo ; tandis que dans sa chambre Eri Assaï dort profondément, comme elle le fait depuis deux mois, sa sœur Mari dans un bar en ville lit en guettant l’aube. C’est le début d’une nuit où plusieurs destins vont se croiser et des liens se tisser. D’heure en heure, la ville se transforme et change de visage. Mari retrouve ainsi une connaissance de sa sœur, Takahashi, musicien qui répète pour la dernière fois avant d’abandonner la musique et de se consacrer à des études de droit. Cette rencontre fortuite l’amène ensuite à d’autres rencontres : une prostituée chinoise battue à mort, une gérante d’hôtel au grand cœur… Vous croyez qu’une ville ne vit pas la nuit ? Détrompez-vous : voilà un informaticien accroc à son boulot qui fait des heures sup’ pour s’éloigner de sa famille ; une femme de chambre en cavale ; des chinois proxénètes qui course un client indélicat, des chauffeurs de taxi et des employés de supérette… Et au centre de ce tableau hétéroclite, deux visages qui se distinguent, celui des sœurs Assaï l’une qui dort pour oublier, et celle qui s’est jurée de ne plus dormir mais qui essaie d’oublier quand même….
Conseillé par l’un de mes gentils lecteurs (que je remercie au passage pour m’avoir fait découvrir Murakami) Le passage de la nuit est sans conteste un roman à lire. D’un point de vue formel, l’auteur adopte un style qu’à défaut de meilleure expression je qualifierais de « cinématographique » : Murakami nous invite à nous placer d’un point de vue extérieur à la narration, à la manière d’une caméra, et d’observer les personnages. Incapables ainsi d’accéder à leurs sentiments et leurs émotions, nous ne pouvons que les interpréter à partir de leurs actions (l’informaticien qui fait ses exercices de musculation sur fond de musique classique, Mari qui lit un ouvrage volumineux dont ne nous saurons pas le titre, Takahashi qui achète du lait deux fois dans la nuit pour on ne sait quelle obscure raison) L’aspect filmique se retrouve aussi dans les dialogues, très nombreux, et dans un décor décrit avec sobriété et toujours avec justesse. Mais la beauté du roman réside aussi dans justement tout ce non-dit, cette esquisse de personnages qui au fil des dialogues se dévoilent peu à peu. C’est assez remarquable qu’un auteur parvienne à donner du relief à un personnage, Eri, qui tout au long du livre ou presque, se contente de dormir ! Ajoutez à cela une dimension un peu fantastique, propice à la nuit et à ses mystères et vous obtenez un roman plein de finesse…
Le passage de la nuit m’a touchée par son apparente simplicité qui cache un réel talent d’écriture et par sa faculté de restituer l’émotion de gestes simples. Qui plus est, il restitue à merveille l’ambiance d’une nuit que tout insomniaque a un jour connu. J’ignore si sa lecture vous fera autant d’effet qu’à moi mais je ne saurais trop vous conseiller d’essayer et de tenter la nuit blanche…