Comment voyager avec un saumon
Umberto Eco
Editions Le Livre de Poche
Je continue dans les livres que vous m’avez conseillée en vous parlant aujourd’hui du livre Comment voyager avec un saumon du très célèbre Umberto Eco dont c’est à ce jour ma seule lecture.
Cet ouvrage est en fait un recueil de petites historiettes relatant sur un mode humoristique et cynique les mésaventures (imaginaires ou réelles qui s’en soucie ?) du narrateur/auteur, Eco : ses déboires sur Internet ou avec le fax, ses démêlés avec l’administration, ses petits tracas de la vie quotidienne… Il parodie également sur la fin de l’ouvrage les essais scientifiques en écrivant la Cacopédie, une « nouvelle » construite à la manière d’une encyclopédie et qui sur le ton le plus sérieux du monde met en scène des théories absurdes et insensées : vouloir créer une carte à la véritable échelle, estimer les romans en fonction des frais dépensés par les personnages…Toutes ces histoires n’ont au fond qu’un seul but : nous démontrer que notre société actuelle sous couvert de politiquement correct flirte parfois, voire même drague ouvertement la stupidité. Ainsi il parle des reality-show (la télé-réalité n’était pas encore de ce monde à l’époque) dans lesquels sous couvert d’entendre des gens s’exprimer, on se fout en toute bonne conscience de ce qu’il nomme « l’idiot du village » ravi de pouvoir déballer son linge sale en public (dans ma tête j’ai eu l’image très net de Jean-Luc Delarue ou de Mireille Dumas). Il parle également de la manie du politiquement correct qui, poussé à l’extrême, pourrait bientôt nous amener à réécrire les contes de notre enfance trop violents et discriminatoires. Exagéré ? Huum… J’ai pensé cela d’abord avant de me rappeler que Lucky Luke fumait il n’y a pas si longtemps avant d’abandonner sa cigarette pour son brin de paille…
Eco, même s’il précise dans sa préface que ces histoires avaient pour fonction première le divertissement, a donc pour objectif de pointer du doigt les travers de notre époque et par le rire et la parodie d’amener son lecteur à en prendre conscience. Je trouve l’effort louable, mais j’avoue que certains récits n’ont pas été sans me gêner. Ce n’est pas tellement le propos de l’auteur que le ton employé. Il y a parfois un certain mépris d’Eco pour la « populace » (employés, administration, chauffeurs de taxis) qui, s’il s’en défend, est plutôt flagrant. De façon générale, il semblerait que le monde soit divisé en deux catégories : le narrateur et ses amis cultivés et de l’autre, les « gens », ceux qui suivent le mouvement comme des moutons et ne réfléchissent pas. Ainsi, j’avoue que les nouvelles qui m’ont fait le plus rire sont sans conteste celles où le héros en prend pour son grade également, comme dans la nouvelle « comment chercher du sexe sur Internet » où le narrateur, désireux de trouver du « bon » porno sur Internet, se retrouve non seulement dans l’incapacité de trouver ce qu’il cherche mais encore se fait remonter les bretelles par un moraliste en ligne ! Mais j’avoue que je n’ai pu m’empêcher aussi de sourire au récit : « Comment ne pas parler de foot » où Eco se moque de tous ces supporters qui vous parlent de football avec passion alors même que vous avez clairement montré que vous vous en moquiez.
De façon générale, quelques récits d’Eco ont plutôt mal vieilli : les histoires sur la nouvelle technologie notamment ne présentent plus guère d’intérêt (à l’exception faite de celle sur le téléphone portable que plus d’un aurait intérêt à lire !) en revanche certaines histoires, plus virulentes et plus intemporelles valent toujours le coup. « Comment voir une pendaison en direct à la télé » dérangeante, prend violemment à parti les défenseurs de la peine de mort en les incitant à aller jusqu’au bout de leur raisonnement et à assister à l’exécution de ceux qu’ils condamnent ; plus drôle et plus légère : « Comment voir un film porno » définit de façon logique ce qui différencie un film lambda d’un film porno ; Enfin, mélancolique, le récit « Alexandrie » met en scène la ville natale de l’auteur et en présente sur un ton tendre et critique à la fois les habitants.
A boire et à manger, telle est la conclusion que je tire au final de cette lecture. L’écriture est brillante, de temps en temps un peu précieuse et peu trop méprisante à mon goût mais les histoires dans l’ensemble valent le coup et, si on peut parfois déplorer le cynisme facile de l’auteur on lui reconnaîtra au moins la qualité d’être sans équivoque et sans souci de ménager les susceptibilités. Et au milieu des bons sentiments hypocrites de notre époque, ça fait du bien…