Les Lusiades
Camoes
Oyez oyez ! Ce n’est pas vraiment de la littérature, pas vraiment de la poésie. Je vous présente Les Lusiades (Os Lusiadas en version originale) long récit en vers plus proche de l’épopée que du roman, qui raconte la découverte des Indes par le navigateur Vasco da Gama. C‘est l’occasion également pour son auteur, Camoes, de faire des digressions et de narrer l’histoire de son pays, le Portugal tout en y mêlant hauts faits guerriers, légendes mythologiques et religion chrétienne. Le but de l’auteur semble relativement simple : créer sa propre Odyssée du Portugal et, d’un point de vue pratique, s’assurer le mécénat d’un riche protecteur qui lui permettrait de vivre de son art.
Les Lusiades je le confesse, réussit à réunir en un seul ouvrage tout ce que je déteste : les batailles et les hauts faits qu’on retrouve dans le roman de chevalerie, les généalogies à rallonge qu’on saute discrètement dans la Bible, un style maniéré et la bonne vieille dichotomie entre les méchants sarrasins et les sympathiques chrétiens qui, à la loyale, remportent tous les combats. Après, autres temps autres mœurs… Tâchons donc de faire abstraction de mon peu de goût pour cet ouvrage (j’ai pourtant adoré L’Odyssée ou L’Enéide mais cette épopée là me semble, si j’ose dire, trop tardive…) et d’en tirer quelques enseignements.
Calqué sur le modèle des anciennes épopées, Les Lusiades sont donc écrits en vers, qui plus est rimés (sagement la traduction choisira d’abandonner la rime) et met en scène un héros, le navigateur Vasco da Gama. Notre protagoniste veut atteindre les Indes mais c’est sans compter sur Bacchus, le dieu du Vin dans la mythologie romaine, qui, ayant su par les Parques que cette découverte contribuerait à sa déchéance, va tout faire pour contrer ses projets. Fort heureusement, la belle Vénus, déesse de l’Amour, vole au secours de Vasco et lui permet de vivre son aventure jusqu’au bout. Vasco da Gama va donc échapper aux adorateurs du faux dieu (les musulmans) vaincre des périls de la mer commandités par Bacchus, et faire des rencontres au fil du chemin qui lui permettront à la fois de retracer les débuts de son voyage et à la fois de raconter l’histoire de son pays, le Portugal dont il glorifie les hommes illustres et la grande piété. Oui, je sais, ça peut vous paraître curieux mais rappelez-vous qu’à cette époque, le Portugal, tout comme l’Espagne, est dans son âge d’or et que si le pays est loin d’atteindre la splendeur de l’ancien empire romain comme Camoes aimerait à le penser, il n’en demeure pas moins un peuple de navigateurs qui a joué un rôle majeur lors des premières découvertes…
Maintenant si vous êtes comme moi, vous serez un peu perplexes : voilà un récit singulier qui, fustigeant les musulmans et les « païens » fait intervenir sans vergogne les dieux romains, dieux qui, il faut l’avouer, prennent plus de place dans Les Lusiades que le Dieu des portugais. Camoes trouvera une parade, notamment contre l’Inquisition elle-même plutôt soupçonneuse en reprenant l’idée que les dieux païens sont des anges, mauvais ou bons selon les circonstances (Vénus est un ange de Dieu, Bacchus un ange du Démon) J’y verrais bien quant à moi je le reconnais uniquement un ressort dramatique. Difficile d’écrire une épopée sans reprendre des figures mythologiques qui y jouent en temps ordinaire un rôle prépondérant. Ceci dit, cette confusion, ce mélange mythologico-chrétien est très curieux et donnent un ensemble hétéroclite dans lequel les amours de Jupiter côtoient sans gêne aucune les exploits de David ou le martyr de saint Thomas.
Le narrateur dans l’histoire joue un rôle prépondérant : loin de s’abriter derrière la fiction, il prend volontiers parti, fustigeant par exemple les Anglais ou les Français qui ont plus souci d’acquérir des richesses que de propager la foi catholique, et faisant en quelque sorte sa publicité auprès des puissants, espérant ainsi trouver un riche mécène qui lui permettrait de vivre de son art. Pour Camoes, point d’hommes illustres sans conteur. Les exploits d’Achille seraient-ils connus si Homère n’avait pas existé ? Il y a quelque chose de terriblement émouvant dans cette prise à parti parfois amère : l’auteur est conscient de son peu de crédit et a un œil assez critique sur ses pairs qui convoitent plus la richesse que le prestige et le sens moral. Camoes n’est pas un écrivain maudit : s’il meurt de la peste dans des circonstances atroces, il touchera une rente régulière jusqu’à la fin de sa vie. Néanmoins, il ne deviendra jamais un poète de Cour comme il l’espérait et sa vie sera loin de prendre la direction qu’il souhaitait. D’où peut-être la désillusion qui se perçoit nettement dans son écrit.